[CONTINUER...] Espace de création visuelle – David Geselson (Cie Lieux-Dits) © D. R.

David Geselson

Pour cet homme de théâtre, participer à [CONTINUER…] a été l’occasion de célébrer la puissance de la joie au milieu des ténèbres avec le « Chant de minuit », cité par Gustav Mahler dans sa symphonie n°3. Et l'occasion de se questionner sur la dépendance des artistes vis-à-vis des financements publics. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 6 oct. 2020

Pourquoi avez-vous choisi la symphonie n°3 de Gustav Mahler qui cite un passage de Zarathoustra ? Que peut nous dire Nietzsche aujourd’hui ?

« Dans le Silence et la peur [la dernière création de la Cie Lieux-dits autour de la figure de Nina Simone – Nda], on utilise la symphonie n°4, alors j’ai décidé d’utiliser la n°3 où il y a ce poème magnifique : « Le chant de minuit » tiré de Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche. Le texte dit en substance que l’on vit dans un monde dans lequel la douleur peut être grande et qu’elle peut se répéter, mais ce que ce monde désire par-dessus tout, c’est la joie. Je ne l’avais jamais lu et en le découvrant je me suis dit qu’il résonnait parfaitement avec ce que l’on vivait. Je suis trop ignorant de Zarathoustra pour en parler correctement, mais ce que je peux dire c’est que ce texte donne la sensation que même si nous sommes au milieu de l’obscurité, si on arrive à se parler, alors il y a l’espoir de retrouver un peu de lumière, de garder foi en cela.

 

Comment avez-vous sélectionné les images du film qui montrent des rues désertes au milieu de la nuit et à l’aube ?

« J’ai voulu faire exactement l’inverse de ce que l’on était en train de vivre – c’est-à-dire un repli complet sur nous-même – en cherchant l’ouverture la plus massive possible au monde. J’ai demandé à des femmes avec lesquelles on avait travaillé ces dernières années, de Melbourne à Moscou en passant par New York, Santiago du Chili, Pékin, Madrid ou Lisbonne, de filmer ce qu’elles voyaient depuis leur fenêtre ou en bas de chez elles, une première fois à minuit, une deuxième au lever du soleil. Il fallait qu’elles s’enregistrent récitant le poème à ces deux mêmes moments. L’idée c’était d’entendre ces femmes des cinq continents parler de la lumière et de la joie possibles. Au-delà du confinement, je voulais donner le sentiment qu’en étant reliés par la poésie et la philosophie, les pensées et les mots peuvent produire des actes concrets. 

 

Pourquoi des femmes en particulier ?

« L’idée m’est venue après avoir entendu Christiane Taubira expliquer dans une interview que la pandémie avait permis de réaliser que c’étaient des femmes, rendues invisibles au quotidien, qui faisaient tourner la société : les infirmières, les aides-soignantes dans les Ehpad, les caissières, les femmes médecins… Sa liste était très longue. J’avais donc envie d’entendre des femmes sur cette question de désir d’avenir, tout en essayant de ne pas tomber dans quelque chose d’un peu niais du genre « Heal the world ».

 

La crise sanitaire a suscité une sorte de « crise morale » de la part du monde artistique. Comment l’avez-vous vécue ?

« Je me suis évidemment beaucoup questionné sur la place qu’on a, en tant qu’artiste, dans la société mais aussi sur notre dépendance vis-à-vis des financements publics. Quand tout d’un coup, tu es à nu et que tu n’as plus les moyens de faire tes spectacles, tu te rends compte que ce qui te fait vivre, c’est cette mise en commun des ressources, de même pour l’assurance maladie ou le chômage. On a une chance inouïe, et unique au monde, de pouvoir financer des créations sans avoir à dépendre de grandes firmes comme Google ou Amazon. Maintenant, il faut pouvoir débattre collectivement de notre rapport au service public : qu’est-ce qui est inégalitaire dans ce système-là ? Comment le protéger et empêcher les coups de semonces du secteur privé ? Comment le penser tout en y intégrant les problématiques écologiques et de redistribution des moyens de production ? Il n’y aura jamais trop de connaissances, ni trop d’art, mais il faut s’interroger sur la manière dont il se partage et lutter contre l’entre-soi. Aujourd’hui, au XXIe siècle, il est temps d’affirmer que culture et nature sont la même chose et en tirer les conséquences dans nos pratiques. »