Maria Hassabi, <i>STAGED? (2016) – undressed</i>, 2017 at Wanås Konst – The Wanås Foundation 2017 Maria Hassabi, STAGED? (2016) – undressed, 2017 at Wanås Konst – The Wanås Foundation 2017 © p. Mattias Givell

Décélérer

Maria Hassabi est en quête d'immobilité et de lenteur, que ce soit sur une scène de théâtre, dans un espace muséal ou en plein air. Invitée par le Wanås Konst, elle performe Staged? Undressed au beau milieu d’un parc de sculptures niché dans la campagne Suédoise. 

Par Léa Poiré

 

 

Vous avez quatre versions de la pièce, comment s'articulent-elles ?

« Je viens du monde de la danse, et c’est véritablement à partir du développement de mon style que j’ai commencé à recevoir des invitations de la part du monde de l’art. Ces six dernières années j’ai donc beaucoup voyagé entre ces deux mondes et, en observant les fondamentaux de ces espaces, comme les différences de circulation du public, j’ai eu envie de créer une pièce qui puisse se décliner en deux formes. Staged? pour les théâtres et Staging pour les espaces d’exposition. Toutes deux partagent des éléments similaires comme la moquette rose, les lumières, une partie des interprètes et du matériel chorégraphique et certains motifs présents dans les costumes.

Ma pratique se déploie aussi dans les espaces publics, et j’ai donc décliné une nouvelle fois le dyptique avec Staged? undressed et Staging undressed. “Undressed” c’est un nouveau terme que j’utilise pour les pièces où la chorégraphie existe sans aucun des éléments qui l’entourent habituellement.

 

Comment l’immobilité et la lenteur extrême sont apparues dans votre travail ?

« L’immobilité et la lenteur sont venues de mon désir de créer des images et d’une question que je me suis posée : Comment transposer ces images dans une physicalité sans les transformer en tableaux ? Au début de mon travail sculptural, je prenais des images qui existaient déjà, des images pop, historiques, ce qui me tombait sous la main. Mon premier solo, Soloshow, intégrait près d’une centaine d’images de figures féminines dont beaucoup provenaient de l’histoire de l’art depuis l’antiquité à aujourd'hui, de Cindy Sherman à Beyoncé en passant par Brigitte Bardot. J’observais comment les stars prennent la pose sur le tapis rouge. J’ai réalisé que depuis l’antiquité les postures n’avaient pas vraiment changé, et, entourée de toutes ces images, j’ai finalement eu envie de créer les miennes propres.

Dans Soloshow, je jonglais entre les postures, ça m’a fatiguée. Les photos que j'imitais étaient toujours plus fortes parce qu’elles ont une lumière particulière, un costume, un esprit, et que je ne pouvais pas changer de décor pour chaque posture. Il fallait que je comprenne comment soutenir chaque image sans ajouter de dramaturgie supplémentaire. Le transfert de poids d’un endroit à l’autre est devenu la technique et la lenteur en a découlé car je ne voulais pas accentuer une image par rapport à une autre. Quand on transfère, on doit jouer avec son placement parce que certains endroits sont très inconfortables. Le corps commence à trembler, à avoir des spasmes qui ne sont pas chorégraphiés… Ces réactions ne surviennent que dans le moment présent, devant un public, elles ne se produisent pas souvent pendant les répétitions.

 

Acceptez-vous l'apparition de ces réactions aléatoires ?

« C’est ce que j’aime ! Tout est tellement brodé dans mes pièces que ce sont ces surprises du moment présent qui maintiennent le travail vivant.

 

Au Wanås Konst Staged? undressed fait partie de l’exposition SculptureMotion. En sculptant le mouvement, votre travail est à la jonction parfaite entre la sculpture et la danse, deux notions qui pourraient paraître antinomiques. Comment considérez-vous le corps au travers de ce prisme mobile/immobile ?

« Il est très difficile de retirer la question de la représentation à un corps humain. La danse est un art abstrait la plupart du temps, notamment grâce au rythme du mouvement, comme l’immobilité. Avec Staged? en particulier, je ne voulais pas seulement abstraire le sens mais aussi les figures humaines. C’est pourquoi j’utilise des costumes à motifs, quand on nous voit tous ensemble ça forme une pile, un amas, et on perd la notion d’appartenance des membres de chacun.

 

La danse parle du corps en délaissant parfois le vêtement. À l’inverse, dans la mode, c’est le vêtement qui efface l’image du corps. Pour les costumes de Staged? Vous avez collaboré avec la créatrice de mode Victoria Bartlett. Comment habille-t-on la danse ?

« C’est très difficile d'habiller la danse, dans le théâtre c’est plus facile car il s’agit le plus souvent de personnages. Le costume ajoute un surplus de représentation alors que la danse abstraite essaye justement de s’éloigner des personnages. Il y a tellement de pièces où le costume détruit la danse, et d’autre où inversement il l’élève. Merce Cunningham, par exemple, qui fait un travail sur la forme, n’utilisait pas simplement des justaucorps académiques. Son choix des couleurs, des textures et des motifs était tellement important ! Il a d’ailleurs collaboré avec la styliste Rei Kawakubo. À l’inverse, Pina Bausch était dans le théâtral et déployait un stéréotype de la femme en talons hauts et en robes longues. Parfois ça empêche vraiment de voir le mouvement. Sur le sujet on peut aussi citer la collaboration entre Alexander McQueen, le chorégraphe Michael Clark et Kate Moss en 2003, mais l’image du corps reste encore celle des jolies filles minces...

 

Le monde de la danse a été très fortement marqué par la postmodernité américaine, et il n’est pas rare de voir un travail qui s’y réfère directement. Comment maniez-vous ces références ?

« William Forsythe, Merce Cunningham, Trisha Brown, Steve Paxton, étaient absolument partout et pas seulement dans le monde de la danse. Tout le monde a été influencé par eux. Quand tu es un jeune artiste tu as des références, des modèles, et puis tu commences à créer ton propre travail. Tu deviens tellement précis dans tes désirs que lorsque tu trouves quelque chose que tu aimes ça fait un bien fou et plus particulièrement quand c’est le même médium. Alors pour la Judson Church, je ne m’en soucie plus trop maintenant. J’ai mangé de cette nourriture et je l’ai digérée.

 

Les artistes new-yorkais travaillent généralement dans des conditions plus dures que les artistes européens, et plus particulièrement français. Quelle est votre expérience en tant qu’artiste née à Chypre et basée à New York ?

« La difficulté, c’est un choix. Je pense que les danseurs continuent de vivre et de créer à New York parce qu’ils se nourrissent de cette difficulté, sinon ça ferait bien longtemps qu’ils auraient quitté la ville. Quant à moi, je n’ai plus d’appartement à New York parce que je voyage beaucoup et j’habite seulement trois mois discontinus dans la ville. Avoir mon appartement c’était cher et stressant, j’ai donc décidé de prendre le risque de vivre de façon nomade. Mais j’ai toujours l’impression d’être basée à New York vu que mon équipe est cependant là-bas. Bien sûr, ma vie est devenue plus chaotique mais ça m’a aussi donné plus de liberté. Aux États-Unis, et plus encore aujourd'hui, le gouvernement ne nous aide en rien, alors pour créer nous dépendons complètement des commandes et des coproductions. Certaines fondations peuvent aider les artistes en levant de l’argent auprès d’entreprises ou de particuliers, mais ça ne m'intéresse pas spécialement.

 

Vous travaillez avec Hristoula Harakas, votre interprète, presque depuis que vous avez commencé à créer. Comment considérez-vous la relation à vos interprètes ?

« Hirstoula collabore avec moi depuis tellement de temps que maintenant elle incarne le travail. Je me rappelle de la première fois où je l’ai vue à un cours de Cunningham. Je suis venue vers elle pour lui demander si elle voulait travailler avec moi.

À cause des conditions new-yorkaises, j’ai développé un processus où je crée d’abord le matériel chorégraphique seule, puis j’invite les danseurs, pour économiser du temps et de l’argent. Je m’intéresse aux gens et à la représentation, il s’agit donc d’éviter d’engendrer des machines. Je travaille toujours par solos, même dans le cas d’une pièce de groupe. Pour cette nouvelle création, j’ai créé un très long solo en quatre parties. Dans Staging chaque interprète a la même partition décalée et pour Staged?, qui a une durée beaucoup plus courte, le matériel du solo est combiné et remixé. Je me suis intéressée à la façon dont les interprètes bougent en investissant du temps avec chacun d’eux. J’avais envie qu’on voit leurs visages, leurs colonnes. Ce groupe, c’est un peu ma famille finalement. »

 

 

Propos recueillis par Léa Poiré

 

> Staging de Maria Hassabi, du 11 au 17 septembre à la Documenta 14, Kassel (Allemagne) ; le 25 septembre dans le cadre de Aarhus 2017 (Danemark) ; les 21 et 22 octobre au Remai Modern, Saskatoon (Canada)