Aringa Rossa d'Ambra Senatore, © V. Berlanda.

Aringa Rossa (Ambra Senatore)

Ambra Senatore

Tournée : 

Le 12 décembre au Merlan, Marseille

Les 12 et 13 janvier à la Maison de la culture de Bourges

Le 22 mars au Carreau, Forbach 

Le 24 mars au Centre André Malraux, Vandoeuvre-lès-Nancy

Les 30 et 31 mars au Trident, Cherbourg

Lire l'entretien "L'étonnement décomplexé" 

Par Lauriane Schulz publié le 18 févr. 2015

 

L'ÉTONNEMENT DÉCOMPLEXÉ 

 

Indices, fausses pistes, jeux aux règles mouvantes, unité fragmentée, actions en suspens... Aringa Rossa n’en finit pas de jouer les rebondissements. Avec sa dernière pièce, Ambra Senatore s’empare du Théâtre de la Ville et répand sur scène un air de légèreté au parfum déconcertant. Entre rigoureuse précision et improvisation, la partition chorégraphiée s’apparente à un scénario minutieusement agencé, qui se découvre progressivement sous ses drôles de coutures, comme une vaste toile d’araignée. Rencontre à travers les fils, avec une chorégraphe italienne indocile...

 

Dans votre parcours chorégraphique, vous avez touché à plusieurs formes parmi lesquelles les créations collectives, les soli, les installations, mais ce sont tout particulièrement les spectacles de groupe qui vous intéressent ces dernières années, depuis Passo (2010). Qu’est-ce qui vous attire tant dans la mise en scène du groupe ?

« J’aime créer des échanges, entrer en relation avec les gens, qu’il s’agisse des spectateurs ou de mes danseurs, et le groupe offre cette possibilité. Je ressens également une envie forte de travailler autour de certaines structures, comme celle de la répétition, et plus précisément autour des choses qui reviennent et glissent, changent de sens. Multiplier les danseurs sur scène rend cette approche plus enrichissante qu’à travers la forme d’un solo.

 

Vous avez présenté votre dernière création, Aringa Rossa, à l’occasion de la Biennale de la danse de Lyon, en septembre dernier. A-t-elle évolué depuis ?

« Nous avons beaucoup retravaillé la pièce depuis sa présentation à la Biennale. Une création sous sa forme première ne constitue jamais tout à fait une pièce aboutie : pour moi, ce n’est qu’après cinq ou six représentations que les choses s’éclaircissent.

 

Le titre Aringa Rossa – « red herring » en anglais, « hareng rouge » en français – est emprunté au champ cinématographique : il s’agit d’une technique de scénario qui entraîne le spectateur sur de fausses pistes pour mieux le surprendre par la suite. Est-ce cet effet de renversement qui vous intéressait ?

« Oui, ou plus exactement cette notion de fausse piste. Toute la pièce tourne autour de cette idée et déconcerte continuellement, bien que ce ne soit pas forcément l’effet recherché au départ. Ces pistes sont comme des signes qui reviennent, des fils qui se tissent, des couches d’indices qui finissent par rentrer dans une sorte de petit scénario. Mais plutôt que d’une narration, je parlerais de situation ; en racontant tout et rien à la fois, ces formes éparses disent surtout quelque chose de la condition humaine.

 

Dans cette façon complexe que vous avez d’enchevêtrer les trames narratives, les actions s’enchaînent et restent souvent en suspens. Pourriez-vous évoquer votre processus de création dans ce rapport au fragment ?

« Lorsque je commence une nouvelle pièce, je ressens avant tout le besoin de faire face, non pas à des thématiques, mais à des constructions, à des structures. Je prends ensuite conscience des formes telles qu’elles émergent au fur et à mesure de la création. C’est alors un peu comme si une partie des choses se faisait malgré moi, et toute ma démarche consiste précisément à poser les conditions pour que les choses puissent naître malgré nous. De cette façon surgit l’étonnement.

Lorsque je crée, je ne pense pas beaucoup ou plutôt : je pense énormément, mais la pensée intervient dans un second temps. Mon écriture est extrêmement précise, et d’un autre côté j’accorde une place importante à l’improvisation, au présent, à la salle. Cela peut sembler contradictoire mais précision et ouverture coexistent dans un même mouvement. Le fragment est très caractéristique de mon travail : ce n’est pas une narration fluide qui émerge mais de courts épisodes, des morceaux de vie.

 

Le quotidien vous inspire-t-il ?

« Absolument, je suis d’ailleurs une vraie éponge à ce niveau-là ! (rires) Les lieux publics m’inspirent beaucoup, la rue, les mouvements des gens dans un bus, ou encore les gestes que l’on se passe dans un couple ou dans une famille, à travers les générations. Je me suis par exemple surprise à retrouver chez la fille de ma cousine une gestuelle propre à ma grand-mère alors qu’elle ne l’avait jamais connue : mais elle courbait la tête de la même manière... Ces détails puisés dans la réalité sont ma première source d’inspiration.

 

On a souvent relevé la dimension pluridisciplinaire de vos créations, notamment votre rapport au théâtre et aux arts visuels. Dans Aringa Rossa, la musique est également très présente : à quel moment est-elle intervenue dans votre écriture chorégraphique ?

« Nous travaillons énormément dans le silence avec les danseurs. Jusqu’à présent, il est vrai que le son et plus particulièrement les bruitages tenaient une place importante dans mes pièces, bien plus que la musique. Pour Aringa Rossa, j’ai souhaité prendre des fragments de la vie réelle – les bruits sont aussi des indices –, et laissé à Igor Sciavolino le choix des musiques. J’ai ensuite décidé lesquelles garder. Sa sélection m’a plu (morceaux de Monteverdi, Stravinski, Amodei, etc.), car je n’aurais jamais pensé à intégrer ces compositeurs, bien que je trouve merveilleuse la musique d’un Monteverdi par exemple. Dans Aringa Rossa, la danse alterne avec des actions très théâtrales et suggère également une approche à la fois plastique et sculpturale des corps que la musique vient renforcer.

 

Les parties purement dansées tiennent une place importante dans vos créations...

« Pour moi tout est danse, quelle que soit l’action. Spontanément, je ne cherche pas à danser beaucoup, mais d’un autre côté j’ai envie d’accorder de l’importance au mouvement, de faire confiance aux corps, à la force et à la beauté que le corps peut contenir en lui dans son ensemble, et qui est de l’ordre de l’indicible.

 

Avez-vous des projets en perspective pour 2015 ?        

« Oui, de petites « briques », des formes simples. Après cette pièce complexe structurée autour de neuf danseurs, j’aimerais revenir à un travail plus léger, avec plus de libertés. Nous allons réaliser des formats de 7 à 15 minutes environ, que l’on pourra considérer comme des esquisses. L’assemblage de ces esquisses ou le développement de l’une d’entre elles constituera la pièce de 2016...

 

 

                                                      Propos recueillis par Lauriane Schulz 

 

Aringa Rossa d’Ambra Senatore, a été présenté du 11 au 14 février 2015 au Théâtre de la Ville, Paris.

Tournée : le 12 décembre au Merlan, Marseille ; les 12 et 13 janvier à la Maison de la culture de Bourges; le 22 mars au Carreau, Forbach; le 24 mars au Centre André Malraux, Vandoeuvre-lès-Nancy; les 30 et 31 mars au Trident, Cherbourg.