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Entretiens Politique culturelle

Dernier Printemps

Dora Garcia est codirectrice des Laboratoires d’Aubervilliers depuis 6 ans aux côtés d’Alexandra Baudelot et de Mathilde Villeneuve. La veille de leur dernier « Printemps », l’artiste connue pour ses performances revient sur cette expérience et son rapport aux institutions culturelles.

Par Alain Berland & Aïnhoa Jean-Calmettes

Les printemps des labos s’inspirent de votre pratique artistique. Pourquoi aviez-vous ressenti la nécessité d’organiser, aux Laboratoires d’Aubervilliers, ces temps de rencontres pluridisciplinaires ?

« L’idée des Printemps était d’organiser un rendez-vous public annuel afin d’avoir un espace pour rassembler nos intérêts et donner une direction commune à toutes les résidences des Laboratoires. Les artistes que nous avons invités travaillaient déjà sur les sujets qui nous intéressaient et nous ont nourri dans un processus de rétro-alimentation. La pratique et les réflexions de Silvia Maglioni et Graeme Thomson furent par exemple très importantes dans le déploiement de la 4e édition du Printemps, Psychotropification de la société, tout comme les échanges avec Adva Zakai ou Josep Rafanell i Orra ont également beaucoup nourri la construction de certains Printemps. D’autre part, il nous semblait important de réaliser des connexions transversales avec des interlocuteurs qui ne soient pas en relation directe avec l’art : des experts de tout type mais également des représentants de la communauté locale d'Aubervilliers.

Il y a effectivement une relation à mon travail puisque j’incorpore des pratiques de discussion dans mon œuvre. À la biennale de Venise de 2011, j’ai créé un programme qui changeait tous les jours au Pavillon espagnol. Les personnalités que j’ai invité à discuter, comme Maurizio Lazzarato, Ellen Blumenstein ou encore Francesco Matarrese, ont construit progressivement le contenu du pavillon où furent notamment abordées les questions liées à la marginalité, et au rôle social de l'artiste. On m’a offert la possibilité de ne pas correspondre à ce que l’on attend traditionnellement d’un artiste dans ce genre de manifestation.

 

Comment avez-vous choisi les thèmes successifs des printemps des laboratoires : les communs, l’institution, le travail, les psychotropes... et pour le week-end du 15-16 septembre prochain, la dette ?  

« On a essayé de choper un « Zeitgeist » [esprit du temps – Nda]. 

 

Comment avez-vous articulé la codirection des Laboratoires avec votre pratique artistique ?

« Au départ, il n’y avait pas de distribution précise des tâches avec Alexandra [Baudelot] et Mathilde [Villeneuve]. Les rôles se sont éclaircis au fur et à mesure. Les trois premières années, j'étais souvent là, mais quand le mandat a été renouvelé, il a été clair pour tous que je ne pouvais pas arrêter de produire mon propre travail. Mathilde et Alexandra ont géré le quotidien et je suis devenue davantage une conseillère. Comme je voyageais beaucoup je pouvais aussi proposer aux personnalités que je rencontrais de réfléchir avec nous. Ce fut par exemple le cas très récemment avec Yayo Herrero, Olga de Soto et Robert Steijn, qui participent à la prochaine et dernière édition du Printemps, programmée les 15 et 16 septembre 2018. J’ai suivi chaque projet depuis Internet quand il était impossible pour moi de le faire de vive-voix. J’ai été commissaire d’exposition plusieurs fois, enseigné, mais je n’avais jamais dirigé d’espace. L'expérience m'a beaucoup plu, en revanche, la gestion ne m'intéresse pas.

 

Dans le premier numéro du Journal que vous avez édité aux Laboratoires, vous écrivez que l’art est une nécessité et un service rendu au citoyen. En même temps vous affirmez que l’art ne doit servir à rien. Qu’est-ce qu’un service qui ne sert à rien ?

« L’art n'est pas un luxe mais une nécessité inhérente à l'humain et la communauté doit être capable d’en produire pour l'offrir à ses membres. C'est comme la poésie ou le sexe : on pourrait vivre sans mais ce serait trop triste ! Dire que cela ne sert à rien est autant une boutade qu’une vérité. L'art n'a pas de finalité si ce n’est produire des œuvres. On ne peut pas demander à l’art d’assumer des rôles que d’autres institutions ont délaissés comme, par exemple, intégrer la diversité des populations dans les quartiers.

 

En France, on ne cesse pourtant de demander aux artistes d’assumer un rôle social et politique sur les territoires. 

« Oui, c'est triste et irritant. J'ai beaucoup réfléchi avec des artistes qui travaillent avec des jeunes en situation d'exclusion. Ils réalisent un boulot formidable, mais quelqu’un de disponible pour ces jeunes pourrait y arriver tout aussi bien. Prenons l’exemple de la collection d’art brut de Hans Prinzhorn : ce ne sont pas des artistes qui ont montré aux patients ce qu'ils devaient faire, c'est simplement des docteurs qui les ont encouragés à faire ce qu'ils avaient envie de faire. On ne peut pas demander des résultats aux artistes comme on pourrait les demander à un psychologue ou à un assistant social.

 

Dora García, vue de l'exposition Somewhere two planets have been colliding for thousands of years à la Fondation Hermès, Bruxelles, 2017. p. Isabelle Arthuis

 

Comment passe-t-on des Laboratoires d'Aubervilliers à la Verrière d’Hermès à  Bruxelles, un espace d’exposition caché derrière un magasin de luxe ?

 « La connexion s’est faite grâce au commissaire d’exposition Guillaume Désanges avec qui j’avais travaillé aux Laboratoires d’Aubervilliers en 2005. À La Verrière, il déploie un réel effort de médiation avec le personnel pour éviter que le magasin et l’espace d’exposition soient deux mondes qui s’opposent. C’est un espace très particulier où les employés expliquent avec humour qu’ils savent toujours qui vient pour visiter l’exposition ou pour acheter des produits de luxe : les premiers ont toujours un sac à dos. Quant à moi, j’ai laissé l’espace d’exposition ouvert, pour ne pas créer de distance.

L’argent n’est jamais innocent, et il y a toujours un paradoxe à accepter l’argent des riches. Tout est une question de degré. En ce qui me concerne, si l’entreprise paye ses impôts, ne trafique pas d’arme et si j’ai confiance dans le curateur, alors je n’ai pas de problème de conscience. Mais je me renseigne toujours sur les institutions d’abord.

 

Avez-vous déjà eu des problèmes de conscience à exposer quelque part ?

« La seule fois où j'ai dû me retirer d'un projet c'est quand j'ai été invitée au musée de Tel Aviv en 2013. J’avais confiance dans le curateur, mais la situation était insupportable. Je ne pouvais pas rester de bonne foi dans ce lieu. J’ai alors lancé un projet qui s’appelle Exile, un work in progress dans lequel des artistes écrivent des lettres aux institutions. Parfois, même cela ne sert à rien et travailler avec un lieu ne fait que légitimer la situation. J’étais très naïve, mais je pensais que ça allait marcher et qu’il fallait faire quelque chose. Aujourd’hui, je n’accepterais pas l’invitation.

 

En mai dernier, le metteur en scène portugais Tiago Rodrigues a refusé de jouer sa pièce au festival d’Israël à Jérusalem.

« Ils sont nombreux à le faire, Natalie Portman aussi a refusé un prix. Il y a des gens qui choisissent le boycott et d’autres, comme moi, qui pensaient que peut-être il fallait faire un effort pour dénoncer la situation sur place, depuis l’intérieur.  Je crois aujourd’hui que cela ne sert à rien. J’ai du respect pour ceux qui choisissent le boycott, mais je ne suis pas convaincue non plus que ce soit la seule voie.

 

Propos recueillis par Alain Berland & Aïnhoa Jean-Calmettes

 

 

Le printemps des Labos

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les 15 et 16 septembre aux Laboratoires d’Aubervilliers

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Un printemps en septembre, comme un clap de fin pour Alexandra Baudelot, Dora García et Mathilde Villeneuve qui quittent la direction des Labos vers de nouvelles aventures et laissent la place au duo de Grand Magasin accompagné de Margot Videcoq. Depuis six ans, elles prenaient le temps d’un week-end pour inviter artistes, chercheurs et activistes à réfléchir côte-à-côte aux enjeux politiques les plus cruciaux de notre jeune siècle. Après le travail, les institutions ou encore les psychotropes, voici venu le temps de la dette, dans la lignée des ateliers de lecture menés toute la saison et intitulés « Endetter et punir ». Guidé par les courants de pensée écoféministes et postcoloniaux, il s’agira d’appréhender la dette comme système social global et de dessiner de nouveaux schémas politiques qui mettraient, enfin, le vivant au centre.