© Agnès Geoffray Métamorphose 4, Métamorphoses, 2014-2016
Entretiens arts visuels photographie

Derrière l’image, la violence

D'images d'archive en mises en scène, Agnès Geoffray sonde le médium photographique pour en dévoiler la violence intrinsèque. Avec le critique J. Emil Sennewald, la photographe et plasticienne présente Before the eye lid's laid, sa première exposition monographique au Centre photographique d’Ile-de-France. 

Par Thomas Ancona-Léger

 

Dans le salon d’Agnès Geoffray, l’image d’une silhouette pendue par les pieds est encadrée au-dessus d’une bibliothèque où s’entassent livres de photo et ouvrages de Michel Foucault. Derrière les fenêtres s’étend la grisaille parisienne. Un paysage tout en noir et blanc, à l’image du travail de l’artiste, peuplé de corps contraints, de postures impossibles et de personnes sous influence d’où se dégage une sourde violence. Car Agnès Geoffray ne fait pas dans la couleur, ni dans le joyeux. Plasticienne et photographe, elle joue avec l’image et ses supports pour en extraire l’essence suggestive de nos peurs les plus primitives. Comme dans une nouvelle de Lovecraft, l’horreur se cache au coin de la rue, derrière une porte de garage ou derrière la couverture élimée d’un porte document. Un univers mis en espace au Centre photographique d’Ile-de-France par le critique J.Emil Sennewald qui signe avec l’artiste la très belle exposition Before the eye lid's laid.

 

Votre exposition mélange vos photographies avec des images d’archives, sans que l’on ne sache réellement à quelle catégorie appartiennent les œuvres données à voir. Pourquoi entretenir une telle confusion ?

« L’idée est de remettre toutes ces photographies sur le même plan. Les images qui composent la série qui ouvre l’exposition sont des mises en scène que j’ai retouchées. Je les passe en noir et blanc, je rajoute parfois du grain pour recréer une confusion : faire en sorte qu’on ne les comprenne pas directement comme des photographies plasticiennes. Pour moi, les images vernaculaires sont aussi fortes que celles produites par un artiste. Quand je les chine, celles-ci m’interpellent, c’est comme un appel.

 

Agnès Geoffray, Sans titre, Incidental Gestures, 2011

 

Justement, comment choisissez-vous ces images ?

Je les trouve soit dans les marchés aux puces, de manière aléatoire, soit grâce à des mots clefs sur des sites de vente en ligne. Il y a aussi toute une partie que j’ai acheté via la boutique en ligne d’Emmanuelle Fructus, qui chine elle-même et effectue un défrichage préalable. Mais ce qui fait l’invariable, c’est une forme de tension, d’étrangeté, que je pousse ensuite dans la retouche pour  faire basculer dans une dimension beaucoup plus dramatique, des éléments déjà présents dans l’image.

 

La retouche est un élément fondamental de votre approche. Vous l’opérez sur de petits détails, parfois à peine discernables...

En ce qui concerne les photos que je fais moi-même, c’est un peu du hasard. Dans la série qui ouvre l’exposition, je souhaitais entamer un travail sur l’emprise. En faisant une première photo – celle d’une vieille dame tenant les mains d’une enfant (Métamorphose I) – je me suis aperçue que des figures apparaissaient dans le mur. J’ai donc continué cette série en y intégrant d’autres images, dans un médaillon, dans le paysage, sur un tableau… L’idée était de créer des images instables, avec plusieurs points d’entrée pour que le regard circule, happé par la première scène, puis s’arrête sur d’autres éléments.

Sur certaines images que je trouve, comme celle de L’attachée, je devine tout de suite le potentiel dramatique sous-jacent qu’il ne me reste plus qu’à accentuer par la retouche. Ici, la femme est présentée en robe blanche, les mains derrière le dos contre un poteau qui rappelle un peloton d’exécution. J’ai simplement relié la tête à la poulie, ce qui fait que la femme semble à la fois attachée et suspendue : même de manière subtile, le corps devient contraint.

 

Agnès Geoffray, L’attachée, Incidental Gestures, 2011

 

À l’inverse, sur la photographie de Laura Nelson [une jeune femme noire pendue aux États- Unis en 1911 – Ndr] vous avez retiré la corde autour de son cou. Est-ce une manière pour vous de manipuler l’histoire ?

Le fait de retirer la corde atténue la violence, même si l’on devine l’image originale qui reste comme un fantôme. Il s'agit d'une réparation, d’une certaine manière. Dans cette photo, Laura Nelson était figée dans une posture de victime pour l’éternité. Le fait de retirer l’élément qui a permis de la pendre la transmute dans une figure d’élévation qui n’est plus victimaire. Pour autant, je ne me considère pas comme une réparatrice, je veille plutôt à penser les images.

Le corps suspendu apparaît comme une récurrence dans votre travail.

La figure du pendu m'intéresse, notamment  la figure du pendu par les pieds, c’est une forme ambivalente. Cette posture n’est pas seulement destinée à provoquer la mort, c’est aussi une posture déshonorante : la victime n’est pas simplement victime mais infâme, reléguée dans les marges. C’est aussi une figure intemporelle de la souffrance que l’on retrouve à toutes les époques et dans toutes les cultures. Elle fait partie de ces postures, de ces gestes, qui peuplent notre inconscient collectif. Le point de départ de mon travail, il y a quelques années, a été les peurs archaïques, construites par la mythologie, les contes et les faits divers. Ce sont des choses qui nous hantent, au sens premier. Au fur et à mesure, j’en suis peut être venue à interroger la figure victimaire mais par déplacement.

 

Agnès Geoffray, Métamorphose 1, Métamorphoses, 2014-2016

 

Sur votre site web, on peut trouver la vidéo d’une interview fictive où vous racontez la mort de vos parents, écrasés par une œuvre de Chris Burden dans une exposition d’art contemporain. D’où vous vient ce gout pour la falsification ?

Je dirai plutôt simulacre. Dans cette vidéo je m’entretiens avec un homme de radio et j’en viens à expliquer le décès de mes parents suite à la chute d’un rouleau compresseur suspendu dans une biennale d’art contemporain. Dans la deuxième partie, je décris comment j’ai ensuite réinventé de nouvelles archives familiales fictives, images qui basculèrent dans l’art contemporain, et qui actèrent mon entrée dans l’art. Il y a quelque chose de fascinant car même si je montre cette vidéo de manière contextualisée dans des espaces d’expositions, certaines personnes continuent de croire que mes parents sont vraiment morts. Je me suis rendu compte que l’on y croyait pour deux raisons. D’une part car il parait impensable de faire mourir ses parents au nom d’une œuvre, et de l’autre car les gens ont envie de penser que l’art viendrait d’un traumatisme. Ensuite, ils lisent mon travail à l’aune de ce récit, cela les éclaire, ils y trouvent un sens…. Ça m’a toujours beaucoup amusée.

 

Cela recoupe aussi la volonté de laisser aux spectateurs le soin de se faire leur propre histoire, comme dans cette série où vous exposez des classeurs d’archives en vitrine.

Complètement. Que ce soit dans mes textes ou avec mes images, j’essaie d’offrir un espace de projection dans lequel on peut trouver des points d’accès, aussi suggestifs soient-ils. Dans cette série, j’utilise des classeurs, des albums, des enveloppes plus ou moins vieux sur lesquels j’ai apposé des étiquettes. Ceux-ci sont fermés, leur contenu demeure invisible et inaccessible aux spectateurs, la seule porte d’entrée est l’écriture. Ici, notre espace de projection n’existe que par l’intitulé. Cela joue sur la pulsion scopique, c’est-à-dire notre désir de voir ce qui reste caché.

 

Cette attention au support textuel se retrouve également dans votre collaboration avec le critique J. Emil Sennewald, commissaire de votre exposition au CPIF.

Emil a une approche vraiment poétique de la critique, ce n’est plus simplement un état des lieux du travail, mais il opère une mise en lumière qui déplace mon travail. Son écriture est tellement littéraire qu’elle fait image, c’est pourquoi nous avons voulu l’intégrer dans l’exposition à travers des inserts critiques qui ponctuent et surlignent les pièces. »

 

Propos recueillis par Thomas Ancona-Léger

 

> Rencontre publique autour de l'exposition avec Agnès Geoffray, Emmanuel Alloa et J. Emil Sennewald, le 9 décembre à 15h, au Centre Photographique d’Île-de-France, Pontault-Combault. Plus d'infos

> Agnès Geoffray, Before the eye lid's laid, jusqu’au 23 décembre au Centre Photographique d’Île-de-France, Pontault-Combault