Entretiens arts visuels

Des corps sans visages

Interview avec Berlinde de Bruyckere

Pour construire sa nouvelle exposition, la sculptrice belge a passé du temps dans une tannerie, observant les gestes de ceux qui travaillent consciencieusement la peau de cheval pour pouvoir la conserver.  À la fondation Sandretto Re Rebaudengo, ses œuvres forment un étrange paysage de charniers enneigés.

Par Irene Panzani publié le 13 nov. 2019

Le travail de Berlinde de Bruyckere est un condensé d'éléments physiques et conceptuels. Ses installations mêlent des matières telles que la peau animale, les cheveux humains, le textile, le bois ou la cire ; elles font références plus ou moins explicitement à la tradition chrétienne, aux maîtres flamands de la peinture ou encore à Ovide et ses Métamorphoses.

À la fondation Sandretto Re Rebaudengo, l'artsite présente des œuvres réalisées entre 2017 et 2019 sous le titre Aletheia!, et construit un parallélisme inquiétant entre la réalité d’une tannerie et celle du monde extérieur dans lequel la mort et le sang sont à l’ordre du jour. Ses formes semblent issues d’une apocalypse et pourtant, l’histoire s’achève moins qu’elle ne commence en s’élançant de la souffrance, des cendres et d’une crise. Ces corps sans visage qui attendent la rédemption, nous plongent dans un état second d’étrangeté. 

 

Comment l’idée de cette exposition est-elle née ?

« En 2013, j’ai visité une usine où l’on traite la peau des chevaux à Anderlecht. À côté il y a les abattoirs : une demi-heure plus tôt, l’animal était vivant, et après sa mort, sa peau allait avoir une nouvelle vie. Regarder les gens travailler là-bas a été une expérience très forte pour moi. Chaque ouvrier était devant une palette et s’occupait soigneusement de chaque peau, mettait du sel pour la conservation et puis passait à la peau suivante, en suivant un processus ancien qu’une machine ne pourrait pas faire. 

Les peaux étaient ensuite pliées comme des couvertures et entassées en piles. Dans ce rituel, les ouvriers prenaient soin des peaux qu’on leur avait confiées ; leur activité silencieuse redonnait de l’humanité à un procédé brutal en soi. Sur les palettes en bois, peu à peu, peau après peau, on pouvait voir surgir une nouvelle forme animale. Comme pendant les guerres quand les corps s’entassent et deviennent un cumul de nombres, sans nom, sans identité, sans visage. 

 

Comment êtes-vous passée de cette tannerie à votre atelier ?

« J’ai fait des calques en silicone de peaux sur différentes palettes et les ai emmenées dans mon atelier. J’ai créé des formes en cire à partir de ces calques et j’ai commencé à les travailler avec la couleur. Pour les déplacer jusqu’ici à Turin, j’ai dû couper chaque œuvre en deux, puis les réunir à nouveau.

 

Oui, on voit comme une suture sur la cire.

« C’est exactement comme une suture. Quand les œuvres sont arrivées ici, je les ai recomposées avec du papier mâché, de manière à ce que je puisse les diviser de nouveau après. Enfin, j’ai mis du gros sel et du sable sur chaque pièce pour rendre moins puissante la couleur de la cire, surtout là où j’avais mis plus de rouge. Quand j’ai réalisé ce geste, j’étais toute seule dans la salle. C’était un peu comme répéter le rituel que j’avais vu à Anderlecht.

 

Le sable donne l’impression d’être de la poussière.

« J’aime bien la poussière, elle donne une temporalité et cache les couleurs trop fortes. Je ne voulais pas produire un effet « performatif » avec du sang partout.

 

Et le sol ? Avez-vous essayé de reproduire celui que vous avez vu dans la tannerie d’Anderlecht ?

« Le sol est complètement différent de celui que j’avais en tête avant de partir pour Turin. Je pensais le travailler comme celui de l’usine, avec beaucoup de couleurs. Mais en arrivant à la Fondation, je me suis rendue compte que je n’avais pas besoin de ça. Je voulais quelque chose de plus abstrait, alors j’ai imaginé comme un paysage de campagne sous la neige. Ainsi, les sculptures aussi peuvent être vues comme des paysages, elles sont plus libres d’être interprétées autrement. 

 

Il n’y a jamais de visages dans vos œuvres. Parfois des têtes, mais dont les visages sont toujours cachés, que ce soit par des cheveux, des couvertures. Pourquoi ?  

« Oui, mes sculptures vont au-delà de la « personne » ou du «  personnage ». La communication entre les gens passe par le visage. Des corps sans visage deviennent beaucoup plus universels, hors du temps.

 

Et l’esprit ? Quelle place la religion a-t-elle dans votre travail ?

« J’aime bien tirer des personnages de la religion et des mythes, ou des anciens maîtres. Pendant la préparation de cette exposition, je pensais à Saint-Bartholomé [Saint patron des bouchers, des relieurs et des tanneurs dans la religion catholique, Nda]. Mon éducation catholique, enfant, m’a appris l’importance de prendre soin des autres. J’espère que mes œuvres peuvent faire réfléchir les spectateurs sur ce qu’ils voient tous les jours  la violence, la cruauté, la mort – mais aussi ouvrir le dialogue sur ce qu’ils ressentent par rapport à tout ça. C’est aussi notre responsabilité en tant qu’artiste de produire quelque chose qui ne soit pas seulement beau, comme de la déco, mais aussi qui ait du sens. Les sujets que je traite sont toujours très lourds, mais il y a toujours des notions de futur et d’espoir. Et cela passe par la matière comme le sel ou la poussière, des détails qui couvrent et dévoilent en même temps. C’est une manière de protéger, de bénir aussi ce que je fais.

 

Quelles sont vos références littéraires ? 

« John Maxwell Coetzee est important pour moi [romancier sud-africain, prix nobel de littérature en 2003, Nda]. Il a cette manière très belle de parler des hommes, de les décrire dans toute leur complexité, sans jamais juger, et de trouver du bon en eux, même chez les plus mauvais. Je me retrouve dans cette vision de l’humanité. 

 

 

> Berlinde De Bruyckere, Aletheia!, jusqu’au 15 mars à la Fondazione Sandretto Re Rebaudengo, Turin