Zelimir Zilnik, sur le tournage de Travaux précoces, 1968 © Zelimir Zilnik
Entretiens cinéma

Želimir Žilnik

De passage au Centre Pompidou qui lui accorde sa première rétrospective française, le cinéaste serbe Želimir Žilnik s’est entretenu avec Mouvement. L’occasion pour lui de raconter ses débuts de carrière, les difficultés de tourner en ex-Yougoslavie et ses démêlés avec la justice communiste.

Par Nicolas Villodre

 

 

Avec plus de cinquante films à son actif, Želimir Žilnik est l’auteur d’une œuvre aussi prolixe que singulière qui mêle ciné-tract, cinéma-vérité et docufiction. Figure centrale de ce que l’on a appelé la Vague noir yougoslave, son cinéma, centré sur les marges et les minorités, évoque les problèmes politiques de cette ex-république des Balkans, socialiste sous Tito mais néanmoins tournée vers l’Ouest.

 

Clap de début

« Directement après le lycée, je me suis joint au Kino Klub, le ciné-club de Novi Sad [3e ville de Serbie, Ndr], où des gens comme Dušan Makavejev étaient passés avant de devenir réalisateur. Nous savions que ce lieu était aussi une porte d’entrée vers le cinéma, on avait accès à des caméras 8 ou 16 mm – que nous développions nous-mêmes d’ailleurs. À l’époque, j’étais aussi programmateur dans une maison des jeunes et de la culture où l’on projetait des productions yougoslaves. C’était un lieu très libre : on pouvait y montrer des films du courant cinéma-vérité, les frères Mekas et leur film Hallelujah les collines (1963). Un studio m’a ensuite proposé d’être assistant-réalisateur sur Une affaire de cœur (1967) de Dušan Makavejev. J’ai grandi à une époque où le pays prenait ses distances avec l’Union Soviétique, ce qui explique que ma génération ait découvert le cinéma russe assez tard, seulement vers l’âge de 23, 24 ans. Mon idole n’était pas Eisenstein, mais Medvedkine !

« Pendant la décennie des années 1950, la Yougoslavie était ouverte, autant au niveau économique que culturel. Les films de la Nouvelle vague française étaient visibles trois mois après leur sortie parisienne dans des cinémas tout à fait normaux. On y voyait Godard et les autres. L’école documentariste yougoslave était aussi fort appréciée à l’étranger, les films étaient primés, les courts métrages présentés en compétition et diffusés à la télévision. Les centres de productions se situaient en Bosnie, à Zagreb, à Novi Sad ou à Belgrade. Si l’un de nos courts métrages recevait un prix, les grosses boîtes de production nous invitaient à passer au 35mm.

 

 

Le retour de Tito

« Pour la première collaboration avec une station de radio privée, j’ai proposé quelque chose sur Tito. L’idée était d’imaginer qu’il revienne et qu’on le retrouve à se balader dans les rues. À la radio on m’a dit « vous êtes fou, les gens détestent Tito, ils vont vous tuer ! ». Finalement, j’ai trouvé un jeune acteur qui l’imitait parfaitement. On a dégoté un uniforme et un copain qui avait un pistolet nous a accompagné parce qu’on craignait de se faire tabasser !

« C’était à un moment de renversement des valeurs. Dans l’ex-Yougoslavie, un des principes fondateurs était l’égalité entre les peuples. Si vous disiez : « Vous, les Bosniens, on ne peut pas vous faire confiance », vous faisiez un mois de prison. Moi, je n’étais pas du tout titiste. Pendant ses dernières années, Tito était dans une dérive autoritaire et un culte de la personnalité anti-démocratique. Mais une nouvelle folie était en train d’émerger, encore plus dangereuse.

« En Yougoslavie, les cinéastes n’étaient pas employés par les grands studios ; en tous cas, nous, nous ne l’étions pas. On travaillait au coup par coup. Avec mon caméraman, mon ingénieur du son et mon décorateur, nous sommes allés voir le directeur d’un labo – on filmait alors sur pellicule – et nous lui avons proposé d’investir chacun de notre poche. Ça rassurait le laboratoire de savoir que c’était notre propre argent et que nous étions au final à moitié propriétaires du film. Cela nous permettait aussi de ne pas attendre les commandes de l’État, de ne pas passer par des comités, des commissions, etc. D’avoir une certaine liberté créatrice et de pouvoir enchaîner les films.

 

Ciné-combat

« Dans mon cinéma, il y a toujours un processus de lutte. Mes documentaires, mêmes s’ils ont été récompensés, ont aussi suscité pas mal de polémiques. Ça m’a posé des problèmes de diffusion. Travaux précoces par exemple, avait été extrêmement soutenu par toute la jeune critique. Mais rejeté à un point tel que le procureur de la République a fait stopper sa diffusion au bout de trois mois et assigné le film en justice. Non seulement on considérait que le film allait contre l’establishment et la situation politique, mais qu’il était anti-paysans, anti-ouvriers, etc. La production n’a pas voulu envoyer d’avocat, j’ai dû assurer moi-même la défense !

« Au tribunal, les débats étaient agités. Je criais, le procureur aussi. Mon principal argument consistait à dire que je décrivais les vestiges staliniens alors même que Tito menait une politique relativement anti-stalinienne. J’ai traité le procureur de « fossile du stalinisme » et les choses se sont enflammées. Au bout d’un moment, le juge a levé l’audience et m’a dit : « Qu’est-ce qui vous prend jeune homme, vous êtes saoul ? Pourquoi criez-vous comme ça, vous savez qu’Il a vu le film » en montrant un portrait de Tito. Je lui ai rétorqué que s’Il ne l’avait pas aimé je ne serais pas ici mais en prison.

« Finalement le juge a demandé à voir Travaux précoces. Il en a conclu que le film était ennuyeux à mourir et que je ne réussirais jamais à gagner ma vie avec le cinéma. Puis il a déclaré au procureur que s’il considérait cette œuvre assommante comme un danger pour notre puissante nation, il ferait mieux lui aussi de changer de métier. »

 

> Želimir Žilnik et la Black Wave, du 12 avril au 12 mai au Centre Pompidou