Emmanuel Lagarrigue, <i>What are you whispering ? Sorrow. Sorrow. Joy. Joy.</i>, 2014,  Frestas - Trienal de artes, Sorocaba, Sao Paulo, 2014 Emmanuel Lagarrigue, What are you whispering ? Sorrow. Sorrow. Joy. Joy., 2014, Frestas - Trienal de artes, Sorocaba, Sao Paulo, 2014 © Courtesy galerie Sultana
Entretiens arts visuels

Emmanuel Lagarrigue

Sons, vidéo, danse, théâtre, sculpture, Emmanuel Lagarrigue s’accroche à tous les médiums pour repousser toujours plus loin les frontières des arts visuels et articuler un œuvre intrèsèquement transdisciplinaire. Lauréat Audi Talents, il adapte une pièce de Falk Richter sans comédiens.

Par Alain Berland publié le 21 juin 2018

Vous avez longtemps mis au centre de vos œuvres le son. Vous composiez à l’aide de matériel modeste des installations sonores énigmatiques à l'esprit minimaliste. Où en êtes-vous aujourd’hui de ces recherches ?

« En effet le son est un outil que j’ai longuement manipulé. Grâce à lui, j’ai pu creuser mes recherches sur le langage et la parole, l’expérience, la transmission. Pendant un temps je l’ai utilisé presque exclusivement ; c’est un matériau très simple et pauvre : des fils et des haut-parleurs. Cette « réduction » à un vocabulaire simplifié me plait, les contraintes ont toujours forcé les artistes à redoubler d’inventivité. À un moment j’ai ressenti le besoin de faire une pause dans ce domaine et de concentrer plus d’énergie sur d’autres aspects de mon travail. Cela m’a emmené parfois très loin du son, mais je maintenais toujours un lien avec la dimension sonore. Récemment, à l’occasion de mon exposition en trois actes à la galerie Sultana, j’ai renoué avec le fil des pièces sonores, même si cela a été l’occasion de le faire à la manière presque d’une disparition. Trois pièces : Le Ventriloque, Le Souffle et Le Muet ; la première à base de silences, la seconde « performée » à son insu par le spectateur, la troisième absolument silencieuse.

 

Quelles nouvelles pistes cherchez-vous à explorer aujourd'hui ?

« J'ai beaucoup cherché ce qui perdurait, ce qui se modifiait, et comment cela se produisait dans les processus de traduction et d’encodage. En ce moment, je poursuis ces recherches au niveau même des structures. J’ai emmené des sources dans des domaines dont elles ne relevaient pas, traduisant par exemple de la poésie en sculpture (en morse), des partitions musicales en installations lumineuses séquencées, etc. Maintenant je travaille aussi à un niveau plus global : en pensant une exposition comme un opéra, ou comme une mise en scène de théâtre.

  

Les avant-gardes ont souvent cherché à mêler les arts.  Pour votre part, qu'est-ce que les arts vivants apportent à votre pratique d'art visuel ?

« Oui c’est une forme de tradition des avant-gardes, contre la modernité, que d’avoir cherché le mélange des genres. Sans viser à une forme d’art total, c’est plus à un enrichissement réciproque et à une hybridation que je pense. Les arts vivants, spécifiquement, m’apportent beaucoup, et ils sont actuellement le lieu de beaucoup de recherches en lien avec les arts plastiques. Pour ma part j’y puise de nombreuses choses : une pratique collaborative, de l'échange, que l’on ne peut pas toujours connaître comme plasticien. Un rapport au corps bien sûr, à la manière de le vivre et de l’inscrire dans l’espace et dans le temps, qui informe tout mon travail de sculpture et d’installation. Une intensité très particulière aussi, celle de l'instantanéité de la performance (jouée, dansée ou performée). Et c’est aussi une mise en forme de la langue et du texte vécue très différemment de l'enregistrement sonore que j’ai beaucoup utilisé.

 

Emmanuel Lagarrigue, comédienne : Sigrid Bouaziz. p. Courtesy Galerie Sultana

 

Quelles sont les personnalités actuelles des arts vivants qui sont sources d'inspiration ?

Récemment j’ai vu avec plaisir et intérêt Miguel Gutierrez, Salva Sanchis ou Daniel Linehan, Vimala Pons et Tsirihaka Harrivel, Denis Lavant disant Beckett, Joris Lacoste, Radhouane El Meddeb, Rachid  Ouramdane … tellement de choses, et souvent si différentes !

 

Où en êtes-vous dans la réalisation du projet ambitieux que vous réalisez avec l'aide du soutien à la création Audi talents ?

« Ce projet est un projet transdisciplinaire, qui mêle cinéma, théâtre et art contemporain. Il consiste à réaliser une adaptation libre de la pièce Electronic City de Falk Richter comme une sorte de théâtre automatique. Dans un espace ouvert, le spectateur circule sur une « aire de jeu » sur laquelle sont placés huit écrans transparents – c'est une pièce pour images, sans acteurs vivants sur le plateau. La pièce se déroule au milieu du public comme au milieu d'une foule, les visages apparaissant et se déplaçant au sein de cet horizon à la fois varié et indistinct, qui forme l'horizon de notre société. La pièce est un dispositif autonome, les acteurs ont été filmés dans un théâtre vide. Je suis actuellement dans la phase finale, le montage – qui est en fait véritablement la deuxième partie de la mise en scène dans le cas de ce projet. Après avoir dirigé les acteurs au moment du tournage, j’ai en effet la possibilité de les « déplacer » dans l’espace, en déplaçant leur image d’un écran à l’autre. Donc c’est un montage qui s’apparente beaucoup à de la mise en scène. Et c’est aussi un jeu, un peu comme un enfant avec des figurines, qui (se) raconte une histoire en posant ses personnages à certains endroits, en les regroupant, en les faisant apparaître et disparaître …

 

Emmanuel Lagarrigue, comédiens : Manuel Vallade et Sigrid Bouaziz. p. Courtesy Galerie Sultana

 

Le langage des dramaturges nous ramène aux sons que vous avez travailliez au début de votre carrière. Pourquoi avez-vous choisi cette pièce de Falk Richter ?

« La pièce s’est d’une certaine manière imposée à moi. Je l’ai lue par hasard, après l’avoir feuilletée dans une librairie, et j’ai instantanément eu le sentiment qu’elle nécessitait un dispositif davantage qu’une mise en scène « classique » de théâtre, même avec la vidéo ou les effets spéciaux du théâtre contemporain. À la fois contemporaine et archaïque, elle parle de beaucoup de choses qui me sont importantes : l’individu et le commun, la normalisation de la parole et de la pensée, le groupe, la transmission … C’est aussi une écriture que j’aime, cette parole non attribuée, rapide, presque automatique, qui va de la personne au personnage et au groupe, y revient, circule indéfiniment. »

 

Propos recueillis par Alain Berland

 

> Emmanuel Lagarrigue, Chroniques parallèles, exposition des lauréats Audi Talents 2017, du 22 juin au 14 juillet au Palais de Tokyo, Paris