Youcef Korichi, <i>Mer</i>, 160 x 30 cm Youcef Korichi, Mer © D. R. Courtesy Galerie Eva Hober
Entretiens arts visuels

En plongée profonde

Avec une précision d'entomologiste et une patience exemplaire Youcef Korichi rejoue le visible et interroge le poids du temps grâce à la peinture. 

Par Alain Berland publié le 14 sept. 2017

Vous peignez très souvent des fragments de corps ou d’objets. Est-ce une manière de signifier que si vous pouvez maitriser des lieux précis, vous n'avez pas de prise sur ce qui les entoure ? 
 

« Pour répondre à cette question, il me semble tout d'abord nécessaire de nuancer et de préciser la notion de fragment. La "partie" ou le "détail" pris en considération pour un tableau est toujours en relation avec un ensemble plus vaste et élargi. Cet ensemble global peut être l'exposition elle même où toutes ces histoires rapprochées servent le sens général. Plus précisément, il m'est souvent arrivé de peindre des figures en pied et d'en reprendre, dans un second temps, une zone qui me semble importante pour la signification intrinsèque du sujet développé. D'un couloir (Au bout, 146 x 97 cm) apparaît par la suite un fragment (Détail, 46 x 33 cm) ou, d'une Benne (46 x 33 cm) l'idée me vient d'en faire quelque chose de plus frontal et de plus monumental (En Face, 250 x 200 cm). L'idée bien sûr est de cerner et d'approfondir cette "peau des choses" et de tourner autour du sujet pour le délimiter.

Cette maîtrise dont vous parlez fait appelle à des vitesses de représentation en fonction des surfaces. On ne peut pas peindre une chaire de la même façon qu'un tissu. Paradoxalement ce qui n'est pas présent sur la surface de la toile évoque peut-être d'une certaine manière le véritable défi de la peinture : donner à voir et questionner ce qui n'est pas représentable. C'est aussi une manière de ne pas tout donner et de laisser des zones d'ombre nécessaire il me semble à l'élévation et à la réflexion. Ce qui est devant moi pose question et "tout prendre" dans ce qui nous entoure ne me semble pas, pour ma part, la façon la plus pertinente de questionner le réel.

 

Youcef Korichi, L’herbe, 160 x 30 cm. p. D.R. Courtesy Galerie Eva Hober

 

Votre peinture nécessite un très long temps d’élaboration. Que se passe-t-il dans la solitude de l'atelier ? N'avez-vous pas envie parfois de lâcher prise et d’accélérer le pictural en travaillant davantage avec des processus mécaniques, voire des assistants ?

« La question technique est au cœur de mon travail. Ma première interrogation pourrait porter sur un étonnement, une méfiance vis à vis de ce que l'on pourrait appeler la "maîtrise technique". Évidemment nous partons d'une histoire incroyablement riche où, semble-t-il, tout a été inventé et surtout réalisé. Bien entendu ce renouvellement, basé sur un seul médium, plus généralement sur ce que l'on nomme les "Beaux Arts", a trouvé sa limite et les expérimentations et innovations se sont faites pour combattre cet académisme et cet héritage qui n'en devenaient que trop lourd. Ce qui me vient immédiatement à l'esprit, c'est l'envie de comprendre cette force picturale qui m'obsède. L'une des réponses pourrait être ce goût de la mimesis, c'est à dire cette envie de rejouer une deuxième fois le visible pour essayer de percer un mystère sensible et confus. Cela est suffisamment puissant pour m'atteler au travail.

Pour répondre plus directement à votre question, le côté "très technique" puise sa source dans une volonté d'être libre. La question du choix est décisive. Pousser une partie ou pas en fonction de l'intention, ne peut se faire qu'en fonction d'une étude très précise des capacités distinctes qu'offre le fait de peindre. 

J'ai toujours travaillé en ce sens, si je peux "serrer" un détail, c'est qu'il m'aidera à pointer mon intuition pour un rendu final que je ne connais pas encore. Oui, le besoin de maîtriser est évident pour ne pas rester enfermé dans un seul type d'écriture qui pourrait être redondant avec le sujet.

Le temps d'élaboration en découle et lorsque l'on commence une peinture et que l'on sait par expérience que celle-ci va durer plusieurs mois, l'effort principal est de s'oublier et de penser à l'essentiel, c'est à dire aux étapes dans la réalisation objective de l'objet tableau. La solitude dont vous parlez en est simplement une conséquence. Il n'y a que moi, présent devant la toile, qui peut faire avancer le projet. L'exclusion qui en résulte est alors une nécessité et bien sûr quelque chose à accepter.

 

Youcef Korichi, Écran 1, 160 x 30 cm. p. D. R. Courtesy Galerie Eva Hober

 

Vous êtes un des rares peintres contemporains à réhabiliter l'autoportrait, à l'heure du selfie, est-ce vraiment raisonnable ?

« Si l'on part de l'opinion commune établissant une proximité entre "l'autoportrait" et le "selfie", il peut, effectivement, sembler étrange de poursuivre ce genre avec des moyens classiques usités depuis des siècles alors que le monde contemporain nous offre des solutions immédiates et d'une rapidité sans précédent. Certainement une question d'épaisseur...

Prendre des clichés avec son portable, se "shooter" peut être une réponse "imagée" de sa propre personne où la question de la ressemblance est rapidement résolue. Cela peut donner la base d'un travail. Une facilité en somme qui ne règle pas la question de fond : l'affirmation de soi au travers de sa pratique. La peinture offre un choix comme je l'évoquais précédemment. Exagérer, esquisser ou atténuer un trait du visage peut amener à une ressemblance transversale qui par le travail décrira plus précisément un caractère, une expression ou une attitude. L'autoportrait ressemble quelque part à un manifeste où toutes les avancées ou compréhensions de son médium sont révélées et mises en avant.

J'ai fait effectivement plusieurs autoportraits qui ont eu des finalités très distinctes. Tout d'abord la question du modèle : il est plus facile de se regarder et de s'exercer à la mimesis. Ce premier travail est aussi une envie de confrontation aux grandes figures de l'Histoire. Le statut ou la position sociale mélangé à l'invention formelle donne une "force" à la figure que le simple selfie ne peut pas prendre en compte. L'œuvre se faisant, la trace et les multiples couches de recouvrement qui évoquent le palimpseste donnent à l'objet pictural la densité et l'expérience du temps qui font parties aussi de mes recherches principales. Loin d'ignorer les nouvelles technologies en accord avec les pratiques contemporaines, où l'autoportrait garde une place centrale, ma réflexion reste basée sur mon champ lexical, tout comme le ferait un vidéaste ou un photographe.

Être "raisonnable" c'est quelque part, persévérer et garder l'enthousiasme de la recherche et peut-être de ne pas céder à la tentation de l'instantané.

 

Youcef Korichi, Passage, 160 x 30 cm. p. D.R. Courtesy Galerie Eva Hober

 

De quoi sera faite votre prochaine exposition à la galerie Eva Hober ?


« Questionner les spécificités du médium pictural en prenant en compte l'histoire de la peinture et ses  multiples révolutions a toujours été la base de mon travail. Pour cette nouvelle exposition j'ai donc entrepris de retrouver cette approche du détail et du cadrage où la question de la plongée dans la matière est centrale. Une mer agitée, un caniveau, un parterre d'herbes ou des portes, en sont les principaux sujets. Ils peuvent pour certains rappeler la frontalité de la surface du tableau ou évoquer l'illusion d'une profondeur du champ visuel. Ils sont rejoués de manière à faire apparaître des pans de peinture pure qui tentent d'incarner et de recréer la sensation du motif. 

Les sujets de ces nouveaux tableaux portent en eux une impossibilité : celle d'en garder une vision claire et précise, soit par leur mouvement, soit tout simplement par le désintéressement qu'ils provoquent en nous. Prendre le temps d'examiner ces zones qui nous échappent, que notre regard ne peut enregistrer, est le propre de ce travail. Partir de ce qui "fuit" pour essayer de le capturer et nous le re-donner à voir. C'est donc le contraste entre le temps long de réalisation nécessaire et ces sujets "passants" qui est interrogé. Un 'intérêt porté à "ce que l'on traverse" rapidement et voir ce qu'il s'y passe. C'est cette disparition des choses que la position picturale semble pouvoir questionner qui m'a animé. La matière picturale s'est imposée de façon distincte en fonction du morceau à peindre. 

Comme le souligne avec brio Daniel Arasse : "(...) pourquoi là, cette pâte dans l'image ? Quel rôle a-t-elle au regard de l'image (...) ? Quel est le statut de ce que je vois quand, au sein de l'image, je vois quelque chose qui ne fait pas image ?"

De ces réflexions il s'en est suivi la réalisation d'une série de portraits qui seront également montrés dans l'exposition, privilégiant les notions de ressemblance et de vraisemblance. Ils interrogent ce qui est en jeu dans l'acte de peindre. Peut-être cette volonté de définir ou d'analyser cette confusion entre le "voir" et le "reconnaître". »

 

 

Propos recueillis par Alain Berland

 

> Youcef Korichi, Seuils, du 18 Septembre au 14 octobre à la Galerie Eva Hober, Paris