Entretiens architecture arts visuels

Énergies désespoirs

Les risques, de plus en plus nombreux, de rendre la Terre inhabitable peuvent vous faire sombrer dans une mélancolie infinie. Mais ça n’est pas très constructif. C’est pourquoi Énergies Désespoirs, au Centquatre à Paris, braque la lumière sur les initiatives et les expérimentations qui inventent des possibles. L’occasion d’une discussion avec Nicola Delon, fondateur de l’agence d’architecture Encore Heureux et co-commissaire de l’exposition.

Par Jean-Roch de Logivière & Iris Deniau

Une étrange forêt de panneaux de bois, aux dimensions exactes d’une affiche JC Decaux, a poussé sous la grande verrière du Centquatre à Paris. S’il n’a jamais été facile de se repérer en forêt, on s’oriente plutôt bien à travers celle-ci : si vous y pénétrez côté rue, vous serez noyés sous une vague de désespoir. Si vous avez préféré l’accès par le bâtiment, vous en ressortirez boostés par de multiples énergies. Sous titrée « Un monde à réparer », cette exposition-manifestation, collaboration entre l’agence d’architecture Encore Heureux, la section de recherche en Anthropocène de l’École urbaine de Lyon et l’artiste Bonnefrite, est une exposition à double tranchant : elle présente nos mondes qui s’effondrent, en même temps qu’elle recense les idées et actions à mener pour les reconstruire collectivement. Dans cette forêt d’idées et de données scientifiques, parfois aux allures de slogan, chaque face à son verso. Du côté noir et blanc, les panneaux témoignent des impacts irréversibles de l’activité humaine sur la planète et de ses conséquences : « L’eau est désormais cotée en bourse ». Côté couleur, se dévoilent toute une série d’initiatives positives, locales, démocratiques et réalistes qui empêcheront au promeneur la paralysie : « Nous accordons des droits à un fleuve ». Mais toutes ces affiches permettent de se poser la seule question qui s’impose à l’heure actuelle selon le géographe Michel Lussault, directeur de l’École urbaine de Lyon : « Serons-nous capables d’habiter collectivement la Terre, dans des conditions dignes et éthiques pour tous, dans quelques années ? » Discussion avec Nicola Delon, architecte et fondateur associé d’Encore Heureux, co-commissaire de l’exposition.

 

Énergies Désespoirs, un monde à réparer. Avez-vous choisi le titre de l’exposition pour interpeler le courant collapsologue et les pensées de l’effondrement ?   

« À l’occasion de notre exposition Lieux infinis à Venise, nous avons travaillé avec le géographe Michel Lussault [auteur de Hyperlieux – Nda] et l’École urbaine de Lyon, ce qui nous a donné envie d’organiser des workshops sur l’effondrement et la collapsologie. Mais très vite, on s’est rendu compte que c’était vain, et surtout très dépolitisant. Même si cette pensée est pleine de nuances, la collapsologie revient à l’idée que si tout s’effondre, il n’y a plus qu’à se protéger soi-même. Les enjeux collectifs et politiques disparaissent. Cette idée d’effondrement est à l’opposé de notre pratique d’architectes, puisqu’en théorie nous sommes là pour construire le futur, la vie, les bâtiments. Il y avait une tension intéressante. Contrairement au postulat de la collapsologie, la réponse à la crise écologique n’implique pas seulement du « moins », des choses à réduire. Que faudrait-il renforcer et augmenter, comme les relations sociales et la multiplicité des usages d’un même lieu, par exemple ? Soudain, avec le confinement, tous nos questionnements sur la déforestation, la fragilité de la globalisation, la destruction des écosystèmes et les zoonoses sont devenus extrêmement concrets. On voulait faire un travail prospectif et c’est devenu documentaire. C’est à ce moment-là qu’Énergies désespoirs est devenu une « exposition-manifestation »

 

Parmi les « Énergies » de changement présentées, certaines sont de l’ordre du militantisme radical qui ne craint pas d’en passer par le conflit. La radicalité est-elle nécessaire pour transformer l’énergie ?

« Nous aimons parler de « douces radicalités », mais c’est un choix personnel. Je respecte énormément mes amis qui vivent à la ZAD mais ce n’est pas le mode d’action que j’ai choisi. Je pense qu’ils nous respectent aussi. C’est toute la question de savoir s’il faut être à l’intérieur ou en dehors pour s’opposer, des lignes rouges qu’on se fixe. Savoir jusqu’où on est prêt à travailler avec certaines entités. J’essaie d’être attentif à deux choses. D’une part, à la résonance de justesse qu’il y a dans les actions que l’on conduit avec Encore Heureux ; quitte à en interrompre certaines parce que je ressens que ce que je suis en train de faire n’est pas juste, et ce sentiment peut être très physique. D’autre part, la complexité de l’environnement. Il n’y a pas d’action en soi : une action est toujours inscrite dans un contexte, en lien avec des acteurs mobilisés. Accepter cette plasticité permet de sortir des logiques du « pour ou contre » ou de « l’ami-ennemi » que je déteste. C’est totalement dépolitisant, abrutissant et absurde. Notre métier est un métier de la complexité. Faire un bâtiment, c’est extrêmement compliqué. Cela fait vingt ans que j’en construit et je ne sais pas si j’ai tout compris. C’est un métier qui s’apprend très lentement, parce qu’il fait appel à l’histoire, à la technique, à la géométrie, à la physique, la réglementation, le social, l’anthropologie, le culturel. Bref, à des champs très variés. Être au contact d’une telle complexité nous permet d’appréhender celle de la crise écologique. On pense, par exemple, que les architectes peuvent accepter qu’il n’y ait pas toujours de solution. « Solution » est un mot absent de l’exposition. Je déteste ce mot-là, et je fuis absolument les gens qui le brandissent.

 

 

S’il n’y a pas une solution, les Énergies sur lesquelles vous avez travaillé n’ont donc pas vocation à être réplicables ?

« Nous étions surtout intéressés par ce que ces « énergies » peuvent nous apprendre, à la manière dont chacun peut s’en inspirer dans son propre champ d’activité – l’architecture, le journalisme, ou n’importe quoi d’autre – aux mises en récit qu’elles portent, aux méthodes d’action qu’elles engagent. Après, si l’une de ces « énergies » fonctionne et que l’on a envie de le reproduire, eh bien il faut y aller ! Mais encore une fois, une exploration ou un engagement ne prend de sens que dans un contexte. L’exposition met en jeu la tension entre le local et le global. Les « désespoirs » sont principalement globaux et systémiques.

 

Inversement, la réponse est-elle forcément locale ?

« Elle est locale ou démocratique. Mais la démocratie est laminée. On aborde un peu cette question avec la Convention citoyenne pour le climat : c’est le seul dessin qui est à la fois une énergie et un désespoir. Sur le papier, c’était quand même super de tirer au sort des gens pour qu’ils mettent sur la table 139 propositions. On a failli faire l’expo à partir de ces 139 propositions, car certaines – comme rendre obligatoire la consigne – sont vraiment intéressantes. Mais dans les faits, aucune de ces propositions n’ont été reprises dans la législation…

 

Comment ces réflexions sur l’effondrement se sont-elles transformées en cette forêt de 120 affiches peintes exposées au Centquatre ? 

« Encore Heureux est en résidence au Centquatre depuis 2016 et nous voulions depuis longtemps, avec José-Manuel Gonçalvès, faire quelque chose ensemble. Choisir la peinture en faisant corps avec l’artiste Bonnefrite, qui a peint chacune des affiches, a été un moyen de radicaliser notre propos. Nous sommes toujours dans une recherche de justesse, et l’une des grandes puissances de ce médium est de tenir un propos tout en engageant les personnes qui, de prime abord, n’y adhèrent pas nécessairement. On aurait pu faire des maquettes, des photos, mais on trouvait un intérêt à travailler avec des originaux peints, qui ne consomment aucune énergie. Tout l’éclairage de l’exposition est fait à la lumière du jour, il n’y a pas un écran, pas un haut-parleur. Je ne dis pas que la technologie est néfaste, mais nous voulions faire sans. Les affiches font la taille de celles de JC Decaux : Bonnefrite trouvait très important d’être dans un rapport d’échelle qui soit celui du piéton dans la rue.

 

Comment avez-vous collecté et sélectionné ces Énergies et ces Désespoirs ?

« Dans l’exposition, on présente 100 questions, mais on en a exploré 400 en tout. C’est un sujet tellement large ! Pour éviter de parler de tout et de rien, on a mis en place un comité de rédaction pour les sélectionner avant de les vérifier grâce à un travail d’enquête. Au final, nous avons choisi de recentrer au maximum, de partager ce qui nous touchaient. Apprendre que les sapins de Noël subissent 80 traitements chimiques avant de finir dans nos salons m’a fait halluciner, parce que j’achète un sapin de Noël tous les ans, et personne ne m’avait jamais parlé de ça. Ça témoigne de la folie de notre rapport à la nature : on dézingue des hectares et des hectares pour seulement une semaine par an.

 

Il y a beaucoup d’énergies qui invitent à repenser le lien au vivant. « Faire du riz Manoomin sujet de droit », par exemple. Est-ce que vous réfléchissez à une architecture pour le non-humain ?

« On en parle beaucoup dans l’exposition, ce qui me fait penser que cette question est en toile de fond, même si on n’a pas encore trouvé les moyens opérationnels d’engager plus loin la réflexion. Comment faire des alliances avec les êtres animaux, végétaux ? Le premier stade c’est déjà de ne pas perturber les habitats existants. C’est bien de penser aux hôtels à insectes, mais ce serait mieux qu’il y ait plus d’insectes parce qu’on aurait arrêté d’utiliser des pesticides. Les abeilles se portent mieux à Paris que dans la Beauce, parce que les balcons des Parisiens sont fleuris et qu’on s’est rendu compte que c’était débile de traiter les pieds des arbres en ville avec des produits chimiques. Ça m’intéresse aussi de démonter les idées reçues. Idem pour les éoliennes : de prime abord, on a envie d’y être favorable, mais les socles des méga-éoliennes sont faits de mètres cube de béton ferraillé qu’on ne pourra jamais enlever. Les promoteurs d’éoliennes n’achètent pas les terres pour ne pas avoir à leur charge la dé-bétonisation des sols. Ils se contentent de les louer aux paysans et une fois que l’éolienne cesse de fonctionner, ils filent avec l’argent de la revente de l’énergie. Tout ça, c’est contre-intuitif. Dans l’exposition, on présente une énergie de Tripalium qui fonctionne grâce à un réseau d’entraide et d’auto-fabrication d’éoliennes de plus petite taille, plutôt en bois, que l’on peut réparer.  

 

 

Au fil des expositions, il semble que votre attention se déplace vers les collectifs qui portent des projets pionniers, que vous vous éloignez de votre réflexion initiale sur l’architecture. Votre cheminement intellectuel vous a-t-il conduit à remettre en cause l’acte de construire ?

« Oskar Niemeyer, un très vieil architecte brésilien qui a œuvré à inventer des dispositifs spatiaux, a dit : « Ce n’est pas l’architecture que je veux changer, c’est cette société de merde ». Je trouve cette citation intéressante, parce qu’elle défend l’idée que l’architecture n’est pas une fin en soi. Effectivement, on a décidé que notre exposition ne chercherait pas à parler d’architecture, si ce n’est en filigrane lorsque l’on évoque l’épuisement des ressources, l’étalement urbain, la propriété privée… Je crois de plus en plus que l’écueil ultime de notre société c’est la propriété privée. L’architecture est la conséquence de la propriété privée : chacun veut son appartement, son pavillon.

 

Les réflexions dégagées à travers vos expositions agissent-elles sur vos pratiques dans le cadre d’Encore heureux ?

« Oui beaucoup, même s’il peut y avoir un décalage. Nous avons choisi d’être des acteurs et pas seulement des théoriciens ou des concepteurs. Personnellement, je ne pourrais pas prendre la parole sur ces sujets si je ne me confrontais pas à la réalité, si je n’avais pas les pieds dans la complexité contemporaine : faire des bâtiments, avoir des bennes qui débordent, être face à des promoteurs qui font n’importe quoi. C’est parce que je connais cela intimement par l’expérience – et pas seulement par des idées a priori – que je peux en parler. Après Matière grise [exposition qui explorait la question du réemploi des matériaux dans l’architecture, face à l’épuisement des ressources et l’accumulation des déchets – Nda], on s’est retrouvé à faire du réemploi dans nos projets. Avec Lieux infinis, on a approfondi cette idée de mixité d’usages. Quand on nous a demandé par la suite de faire un seul type de programme, c’est-à-dire de construire des bâtiments destinés à un seul type d’activité – bureaux, logements ou un centre culturel – on a imposé de pouvoir en proposer plusieurs. »  

 

Propos recueillis par Jean-Roch de Logivière et Iris Deniau

 

> Encore Heureux, Bonnefrite et École urbaine de Lyon, Énergies Désespoirs, un monde à réparer, jusqu’au 29 août au Centquatre-Paris