© Damien Moloney & Ashley Munns
Entretiens Théâtre Performance

Tania Bruguera

Tania Bruguera

Ambassadrice de la liberté d’expression pour certains, opportuniste pour d’autres,  Tania  Bruguera  est à l’image de Cuba  : elle déchaîne les passions. En octobre, la performeuse met en scène sa première pièce de théâtre : une adaptation de Samuel Beckett. L’occasion d’évoquer cette synthèse qu’elle opère entre art et activisme.  

Par Thomas Ancona-Léger

 

Votre œuvre s’organise autour du concept d’artivisme, pouvez-vous développer les idées derrière ce néologisme ?

« On a tendance à réserver certaines émotions esthétiques au musée. C’est problématique car cela exerce une pression sur le spectateur : dans un musée, tu dois trouver les choses géniales. Mais que se passe-t-il si tu ne ressens rien devant un Picasso ? Aujourd’hui, ces émotions ne sont plus dans les musées mais dans la société elle-même. Je ne dis rien de nouveau, chaque génération fait son propre constat des limites de l’art institutionnel…

L’esthétique, selon moi, se situe au point de rencontre entre une proposition éthique et sa réception. C’est précisément quelque chose que peuvent accomplir ensemble l’art et l’activisme. Il faut se demander comment l’art, qui a toujours accompagné les avant-gardes politiques, peut aider l’activisme à se renouveler. À repenser le langage de la protestation et la manière de porter les idées dans l’espace public. Un autre objectif de l’artivisme serait d’interpeler les artistes engagés, de leur rappeler que s’ils souhaitent être l’avant-garde artistique, ils doivent collaborer avec l’avant-garde politique. 

 

Quel regard portez-vous sur l’activisme aujourd’hui ?

« Trop prévisible, l’activisme est en crise. Quand une chose fonctionne, on a tendance à la reproduire encore et encore. La reproduction est presque inscrite dans les gènes de l’activisme. Si bien qu’aujourd’hui, les gens ne croient plus en sa capacité de changer les choses… Ils s’imaginent seulement trois jeunes en train de bloquer une route.

J’ai vu personnellement des cas où l’art a pu changer les choses. Durant le mouvement Occupy Wall Street, en 2012, des militants ont utilisé les mêmes techniques que les groupes capitalistes pour racheter des dettes dites « poubelles » afin d’en libérer les débiteurs. [Le mouvement n’a déboursé que 400 000 dollars de dons pour racheter 14,7 millions de dollars de dettes, issues de traitements médicaux, concernant 2 600 personnes – Nda]. Le jour où quelqu’un t’appelle pour te dire que tu es libéré de toutes tes dettes, je pense que tu ressens une émotion égale à celle que tu pourrais éprouver devant une œuvre d’art. C’est un moment d’utopie réalisée. L’art n’aura jamais la puissance d’un appareil législatif, ce n’est pas la même échelle d’action. Mais à un niveau micro, l’art est capable de changement. 

 

« Si je fais des choses que les policiers ne comprennent pas, ils devront faire des recherches pour me censurer ! »

 

Vous êtes considérée comme une figure de la dissidence à Cuba. Concrètement, quel type de changement prônez-vous ?

« Mon travail consiste à déconstruire, à désapprendre ce que la société nous a transmis, toutes ces contraintes sociales qui influencent la conception que l’on se fait de notre rôle et qui brident notre pouvoir d’agir. Je veux créer des situations où les gens se sentent libres. Responsabiliser le public, car c’est sa conduite qui donnera le contenu de la pièce : s’il ne fait rien, la pièce n’existera pas. C’est une forme d’expérimentation sociale de la liberté. À Cuba c’est compliqué car pour des générations entières, le concept de liberté d’expression n’a aucun sens. Les Cubains ont besoin d’une forme d’éducation civique, pas d’une réforme de l’économie. Je ne crois pas en cette idée américaine que l’ouverture du business va libérer les gens. Aujourd’hui, à Cuba, le monde des affaires n’accepte plus de collaborer avec ceux qui critiquent le régime. Au contraire, il s’allie à l’État pour mieux les surveiller.

             

Photo : Damien Maloney & Ashley Munns

 

À La Havane, vous avez tout de même réussi a créé un institut d’artivisme, nommé Hannah Arendt.

« L’institut subit de fortes pressions de la part du gouvernement. Pour nous protéger, nous avions prévu d’organiser tous les évènements dans un bâtiment qui appartenait à mes parents. Comme c’est un endroit privé, la police ne pouvait théoriquement pas y entrer sans mandat. Mais les autorités ont bloqué les permis nécessaires à la rénovation et tentent de récupérer le bâtiment. Nous avons dû décentraliser les activités.

Récemment, nous avons mené une campagne de trois mois en rapport avec les élections de 2018. Dans une série de vidéos, on demandait aux Cubains ce qu’ils feraient s’ils détenaient le pouvoir. Le premier objectif était que ces personnes s’imaginent en position de pouvoir, ce qui leur était inconcevable. Nous faisons un peu d’humanitaire aussi, de manière anonyme. Les autorités sont tellement terrifiées par ce que nous pouvons faire que bien souvent l’effet d’annonce suffit : quand ils voient ce qu’on s’apprête à réaliser, ils s’empressent de le faire avant nous ! À leur manière, certes…

 

Pour financer l’institut, vous avez organisé une campagne de crowdfunding. Le donateur pouvait faire passer un message au policier qui vous interrogerait lors de votre prochaine arrestation.

« C’était aussi une forme de performance. Après une pièce intitulée Le Murmure de Tatline [une performance réalisée à La Havane en 2014 au cours de laquelle le public était invité à venir s’exprimer librement durant une minute place de la Révolution – Nda], je me suis fait arrêter.
La personne qui m’a interrogée a dû se renseigner sur la pièce pour comprendre ce que je faisais réellement. Là, je me suis rendu compte que si je faisais des choses que les policiers ne comprenaient pas, ils devraient faire des recherches pour me censurer. Alors j’en ai fait une tactique. Comme lorsque j’ai fait cette performance autour d’Hannah Arendt, une lecture de 24 heures, afin qu’ils lisent ce livre eux-aussi.

Pour revenir à la campagne de crowdfunding, je suis contente que celle-ci ait inspiré certains artistes cubains. Généralement, ils sont financés par les Américains. Le problème est que ça donne au gouvernement un moyen pour les décrédibiliser. Récemment, j’ai refusé une grosse somme d’argent de la part d’une organisation. Elle provenait, en réalité, directement du gouvernement américain. C’était dur mais essentiel pour rester libre.  

 

« La révolution est devenue une marque de fabrique »

 
 

Vos performances mettent souvent en scène votre propre personne, cela vous a été reproché.

« Je n’ai aucun plaisir à me montrer devant les caméras. En revanche, j’aime tenter ce que les autres ont trop peur de faire. Je le fais moi-même parce que je suis protégée par 25 ans de travail artistique durant lesquels je suis restée claire sur mes positions. Ce que j’ai fait place de la Révolution en 2014, si ça avait été quelqu’un d’autre, on n’aurait plus jamais entendu parler de lui… Certains ont pensé que c’était une question d’ego. Mais j’ai déjà eu sept papiers dans le New York Times,
je n’en ai pas besoin d’un supplémentaire !

 

Certains artistes cubains essaient de réconcilier la dissidence contemporaine avec l’héritage de la révolution. Quel regard portez-vous sur ces tentatives ?

« La révolution est devenue une marque déposée et la propriété d’un groupe. Et ce groupe ne s’approprie pas seulement les faits historiques mais aussi la parole révolutionnaire et le droit de se rebeller. Un peu comme si la rébellion était terminée et toute révolte proscrite. Fidel Castro avait bien compris où se trouvaient les foyers de révolte potentiels, pour les encadrer par des institutions gouvernementales. La jeunesse, par exemple, est contrôlée par deux institutions : la Fédération étudiante universitaire et l’Union des jeunes communistes. Aujourd’hui, la répression n’est plus exercée par le gouvernement que dans les cas extrêmes. Le reste du temps, le système entier opère à sa place. En mai dernier, par exemple, un journaliste qui donnait son avis lors d’une conférence a été chassé de l’université par les étudiants eux-mêmes ! À Cuba, toutes les institutions répressives sont cachées derrières des ONG dirigées par des gens très gentils. Si l’embargo devait être levé, la première des choses à faire serait de désinstitutionnaliser les espaces citoyens et d’ouvrir les archives. »

 

Propos recueillis par Thomas Ancona-Léger 

Photographies & stylisme : Damien Moloney & Ashley Munns

 

Fin de partie

Il fait froid et humide. Dans l’obscurité, une trentaine de personnes s’éparpille autour d’organisateurs flanqués de lampes frontales. Chacun reçoit une couverture élimée : on croirait entrer en garde-à-vue. Pour sa première création théâtrale, Tania Bruguera met en scène Fin de partie de Samuel Becket, qui lui « trotte dans la tête » depuis 20 ans. L’action se déroule en contrebas d’un échafaudage de quatre étages, le long duquel de longs draps blancs ont été tendus. Accoudé aux tubes en métal, le spectateur glisse son cou dans un trou pour observer la scène ou alors les têtes de ses congénères, encastrées dans la paroi comme des trophées de chasse. Un dispositif à l’allure de panoptique inversé où l’apocalypse beckettienne a des airs de bloc opératoire. « Venir de la performance m’a donné plus de liberté sur plan visuel. » Tania Bruguera affirme avoir été respectueuse des directives de l’auteur : « Beckett est un dictateur, j’ai simplement tenté d’exploiter les espaces qu’il avait laissé sans contrôle ! » Une technique qu’elle a déjà pu rôder à La Havane, dans l’ombre d’un autre célèbre autocrate.

Endgame, du 22 septembre au 1er octobre au Théâtre Nanterre-Amandiers, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris