<i>Quoi que tu fasses, fais autre chose</i>, vue de l'exposition du Frac des Pays de la Loire Quoi que tu fasses, fais autre chose, vue de l'exposition du Frac des Pays de la Loire © Fanny Trichet.
Entretiens arts visuels

Et vous, que faites-vous ?

Vanina Andréani

En 1993, Hans Ulrich Obrist, accompagné des artistes Christian Boltanski et Bertrand Lavier, a imaginé une exposition protocole qui aurait autant de versions que d’actualisations. Do it voyait le jour. 20 ans après avoir exposé une première version de Do it, le Frac des Pays de la Loire réitère aujourd’hui l’expérience à la HAB Galerie, sous le titre Quoi que tu fasses, fais autre chose. Entre le jeu et la poésie, l’art et la vie, rencontre avec la commissaire de l’exposition, Vanina Andréani. 

Par Claire Kueny publié le 17 févr. 2016

Dans la première version de Do it, 12 artistes avaient été invités à soumettre chacun un protocole, tous ont été réunis dans un catalogue traduit en 9 langues à disposition des lieux désireux de se l’approprier. Il suffisait pour ce faire de répondre à 3 conditions :

1.Appliquer les 12 instructions et exposer les résultats pendant une durée qu’il est libre de déterminer.

2.Détruire les pièces à la fin de l’exposition.

3.Adresser au bureau de Do it une documentation photographique complète ainsi qu’un rapport écrit.

Aujourd’hui, ce sont 250 protocoles qui sont désormais proposés aux institutions souhaitant expérimenter Do it, doublant parallèlement le nombre de consignes à respecter. Quoi que tu fasses, fais autre chose réunit 40 protocoles Do it ainsi que des œuvres de la collection du Frac et de celle du Frac Lorraine – réputé pour acquérir des œuvres qui interrogent les limites de la collection d’art contemporain (œuvres immatérielles, performances, protocoles à réactiver). L’injonction reste la même : FAIRE ! Les œuvres n’attendent que vous pour prendre vie, se modifier ou disparaître parfois. Elles n’attendent plus que vous pour se propager au-delà des murs de l’exposition car, comme le disait Robert Filliou : « l’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Il vous suffira parfois de faire un simple sourire à un inconnu (Louise Bourgeois) ou de faire un vœux d’espoir et de paix à suspendre à un arbre votif (Yoko Ono). Ici, c’est le spectateur qui est au centre de la réalisation des œuvres.

 

Quoi que tu fasses, fais autre chose, vue de l'exposition du Frac des Pays de la Loire. Photo : Fanny Trichet.

Dans le protocole Do it, une des « règles du jeu » impose que les instructions soient « réalisées par le personnel du musée ou par la communauté au sens large. Ni le curateur ni les artistes ne doivent être directement impliqués dans la réalisation de l’exposition ». Pourquoi est-ce vous qui, parmi les membres de l’équipe, vous êtes emparée du projet ?

« Quoi que tu fasses fais autre chose est une exposition collégiale, où toute l’équipe du Frac à mis du cœur à l’ouvrage et a participé à la mise en forme et en espace des protocoles. Toutefois, j’en ai la responsabilité parce que je suis chargée de diffusion au Frac et j’ai ainsi en charge la collection et ses nombreuses expositions « hors les murs » où la question du public est fondamentale. Or l’exposition Quoi que tu fasses, fais autre chose, est avant tout une exposition pour le public, puisqu’elle ne verra sa réussite que si celui-ci y participe activement.

Par ailleurs, je suis musicienne et je mène actuellement une recherche sur la question de la partition et de sa redéfinition par John Cage. Cette question de la partition comme objet, de ses interprétations par autrui, est tout à fait admise dans le domaine musical et n’est absolument pas problématique comme elle peut l’être dans le champ des arts plastiques où l’artiste, contrairement au compositeur, doit lui-même réaliser son œuvre. Il me parait donc intéressant de mettre en regard ces différents rapports à la partition, au protocole, alors que nous assistons depuis près d’un siècle au décloisonnement permanent des pratiques artistiques, comme en témoignent les protocoles Do it exposés ici réalisés par les chorégraphes Anna Halprin, Boris Charmatz ou Xavier Leroy.

  

Une autre règle du jeu stipule qu’ « il n’y aura pas d’"original" créé par les artistes ». Cela signifie finalement qu’en plus d’être commissaire d’exposition, vous être aussi devenue « inventeur de formes » ? 

« Oui, tout à fait. C’est tout l’enjeu et la richesse de Do it qui nous a invité à réfléchir à des mises en formes et en espaces de consignes. Nous ne pouvions pas attendre le lancement de l’exposition pour tout mettre en forme avec le public. Ainsi, nous avons travaillé en amont avec toute l’équipe du Frac, et le régisseur a par exemple trouvé une manière de matérialiser le 1m3 de Mel Bochner. Nous avons aussi beaucoup travaillé avec le service des publics qui a animé plusieurs ateliers avec des enfants autour de certains protocoles, comme l’invitation au dessin de Jeong-A Koo. Des dessins d’enfants sont donc exposés pour la première fois dans une exposition du Frac. Nous avons aussi édité de nombreuses cartes postales à partir de protocoles, à ramener chez soi et à envoyer, afin que l’exposition déborde de son cadre et que s’applique l’esprit Fluxus qui plane dans l’exposition, à savoir mêler l’art et la vie.

  

Quoi que tu fasses, fais autre chose, vue de l'exposition du Frac des Pays de la Loire. Photo : Fanny Trichet.

 

Comment s’est fait le choix des 40 protocoles sur les 250 du compendium Do it ?

« Tout d’abord, nous voulions des œuvres au service du public, donc qui soient facilement réalisables et qui soient variées (nous ne voulions pas uniquement proposer du dessin par exemple). Nous voulions aussi des œuvres qui occupent l’espace et les murs, des installations principalement, pour pouvoir habiter cet immense lieu et donner à voir des œuvres aux spectateurs.

Et puis très vite, nous avons essayé d’élaborer un parcours thématique. Celui-ci se décline en trois thèmes : celui de la ligne et du dessin d’une part, celui du partage, orienté notamment autour de la figure du cercle d’autre part et enfin celui du jeu, où l’on trouve par exemple le jeu de roulette de Michel Aubry. Cela nous a permis de circonscrire notre choix. Évidemment, quand on travaille pour une institution publique, le choix se fait aussi parfois en négatif, c'est-à-dire en fonction des possibilités de réalisation des protocoles en terme de sécurité, de risque, etc. J’aurais beaucoup aimé réactiver un protocole de Robert Morris, où il s’agissait de faire un grand feu à la fin de l’exposition à partir de branches qui auraient été ramassées et ramenées dans l’espace par le public, mais ce n’était évidemment pas envisageable. 

 

Quoi que tu fasses, fais autre chose, vue de l'exposition du Frac des Pays de la Loire. Photo : Fanny Trichet.

 

Ne craignez-vous pas, avec ce type d’exposition dont Hans Ulrich Obrist est un spécialiste si l’on pense au récent remake de Take me I’m Yours à la Monnaie de Paris, qu’à trop inciter le public à faire, il en oublie de voir ? Ne risque-t-on pas de tomber dans la pure « consommation » de l’art ?

« C’est là tout l’enjeu de la présence permanente des médiateurs sur place qui vont aller vers les spectateurs et les inviter à s’approprier les œuvres, à la fois littéralement, mais aussi conceptuellement, en fonction des attentes de chacun.

En revanche, je ne pense pas que voir et faire soient incompatibles. Faire faire me semble être une bonne manière de faire voir et comprendre une démarche artistique à un public parfois non averti. L’exposition de ces œuvres qui ne sont jamais terminées est aussi une manière de montrer qu’une œuvre n’est jamais figée, qu’elle peut avoir une multitude d’interprétations possibles et qu’elle demande avant tout à chacun de s’investir dans l’œuvre pour l’appréhender, à sa manière. Comme le disait Marcel Duchamp, « c’est le regardeur qui fait le tableau » et c’est tout à fait ce qui est en jeu ici. Il nous reste à voir quelles seront les réactions du public et ses implications. Nous sommes impatients de le découvrir.

 

Propos recueillis par Claire Kueny

 

Quoi que tu fasses, fais autre chose, jusqu’au 17 avril à la Hab Galerie, Nantes.