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Entretiens Théâtre

Faire (ou pas)

Interview avec le Collectif Impatience

Emmené par Perrine Mornay et Olivier Boréel, le collectif Impatience imagine ses performances et expositions comme autant de puzzles à recomposer. Histoire de plonger le spectateur dans une forme d'ultra-attention et d'en faire un co-créateur. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 22 mars 2019

Après avoir créé plusieurs pièces, vous présentez votre première exposition au Théâtre de Vanves, Un couteau dans le dos du théâtre… Est-ce une trahison ?

« Cette exposition fonctionne sur le même principe que notre dernière création, Lumen Texte. Nous avons déposé dans l’espace des objets énigmatiques – un chameau empaillé, un ficus, une pomme… – et une vidéo-projection fait défiler des statements sur un écran. Nous avons essayé que ces slides soient les plus performatives possibles, qu’elles poussent à l’action. Au fur et à mesure, les spectateurs comprennent que certaines slides correspondent à des objets, d’autres renvoient à des performances très connues et reformulées, d’autres à des performances que l’on a inventées. Donc on s’inscrit dans une certaine histoire de la performance qui va de choses ancestrales, comme Saint François d’Assise qui parle aux oiseaux, jusqu’à Vito Acconci et David Blaine, sorte de prestidigitateur américain ultra médiatisé mais qui se dit performeur.

 

Vous vouliez créer de la reconnaissance, du clin d’œil ?

« Pas forcément. Ce qui nous intéresse le plus c’est l’idée qu’une performance puisse être faite, ou pas. C'est créer avec le lecteur/spectateur une situation de tension. C'est ouvrir à notre façon le lien qu'il y a entre les objets et les mots et y montrer les traces d'un rapport théâtral. Et cela rejoint une des questions de notre recherche en ce moment: jusqu’où lire c'est faire ?

 

Peut-on dire qu’il y a aussi quelque chose de théâtral dans le rythme de défilé des slides ?

« Oui, on a travaillé ce rythme comme on l’aurait fait avec des acteurs. Il fallait trouver le juste milieu pour que le texte-image imprègne les spectateurs, leur laisse le temps d’imaginer, qu’ils puissent créer des liens entre les slides, permettre à certaines de fonctionner rétroactivement. Parfois il fallait attendre presque un peu trop sur l’une pour pouvoir mieux goûter la suivante, qu’elle soit plus ironique, joueuse, justement parce qu’on avait un peu piafé avant.

 

On peut avoir l’impression que certaines de vos pièces fonctionnent comme un puzzle, une énigme à recomposer.

« Western est vraiment un puzzle, dont l’image, d’ailleurs, n’est jamais donnée en entier puisque tout se passe quasiment dans le noir complet. Nous avons travaillé à partir de trois images de référence, assez basiques, avec des personnages à la con : un tueur, un témoin, et un cadavre, dont on ne voit que des fragments. C’est presque une enquête policière, un mystère. Dans notre adaptation de David Foster Wallace, il y a un peu de cette idée d’enquête aussi, puisque le poulet au pesto dont parle un personnage à la fin est précisément celui que l’on réchauffe au micro-onde pendant les dix premières minutes du spectacle : la dramaturgie s’écrit à rebours.

 

Dans Western, on n’aperçoit que des bribes d’acteurs. Dans Lumen Texte, la performance qui fonctionne en binôme avec l’exposition Un couteau dans le dos du théâtre, l’acteur a totalement disparu. Est-ce une préfiguration d’un monde sans homme, quelque chose d’un peu post-apocalyptique ?

« Pour Lumen Texte, on ne s’est pas dit « Fuck, on va faire sans acteur » et on n’a pas non plus eu l’impression de franchir une barrière, ou de repousser une limite. Avec ou sans acteur, le théâtre est une histoire de présence, d’apparition et de disparition. Nous nous sommes plutôt demandé : ces apparitions peuvent-elles passer par la conscience des spectateurs et l’énergie de l’assemblée, plus que par la présence d’un acteur ? Dans le fond, l’idée est toujours la même : comment générer de l’imagination et de la pensée chez le spectateur ? Le manque et l’absence, d’homme et d’événement créent une empathie collective très forte dans Lumen Texte, et les spectateurs deviennent vraiment des co-créateurs du spectacle.  

 

Malgré ce texte écrit et projeté sur écran, vous êtes très très loin de cette tendance du « théâtre numérique ».

 « En ce moment, on est obnubilés par ces questions d’écran, de données, d’algorithmes. On s’écrit des mails, des sms, on se parle par vidéo, on fait des réunions avec des casques sur les oreilles, comment, dans tout ça, s’adresser aux gens autrement ? Avec Lumen Texte, on est loin de Facebook, ce n’est pas une vidéo, un post ou un tweet, c’est un texte réellement écrit pour des spectateurs.

 

Pensez-vous que cette adresse créé une attention particulière ?

« C’est une des questions soulevées par cette pièce. Personnellement, on sent bien que l’on est plus les mêmes spectateurs qu’il y a dix ans. On n’a plus la même patience, la même tension, la même disponibilité d’esprit, ni le même rapport au rythme de vie. Et on n’est sûrement pas les seuls. Lorsqu’on parle avec des musiciens, ils nous racontent que le moment du concert est devenu compliqué aussi, à part dans les concerts de rock où l’on va chercher de l’énergie, regarder des musiciens jouer pendant 1h20 est complexe. Au théâtre, il y a des choses que nos rythmes cardiaques ne nous permettent plus de regarder, parce que c’est trop lent, trop « théâtre théâtre », trop convenu dans la petite mécanique bien huilée. Mais cette question, on se la posait déjà dans notre adaptation de David Foster Wallace (Non que ça ne veuille rien dire, (Brefs entretiens avec des hommes hideux) – 2016). Après avoir assisté en chœur à ces dix minutes de micro-ondes à réchauffer le poulet au pesto, dix minutes pénibles quand même, que pouvait-on faire de mieux ? »

 

> Un couteau planté dans le dos du théâtre, jusqu’au 23 mars au Théâtre de Vanves

> Rencontre avec le collectif Impatience dans le cadre de "Que peut la scène ?" à l'Université libre de DOC le 1er avril

> Non que ça ne veuille rien dire, du 3 au 5 avril au Théâtre d’Anis Gras, Arcueil

> Western, et Non que ça ne veuille rien dire, en septembre à Mains d’œuvres, Saint-Ouen