Entretiens Théâtre

Fais preuve de retenue

Sur fond de manifestations contre l’année France-Israël, Yasmeen Godder et Tomer Damsky présentaient au théâtre Garonne leur dernière création en duo : Demonstrate Restraint. L’occasion de parler de la situation des artistes en Israël et du poids des représentations qui pèsent sur elles quand elles voyagent à l’international.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes

 

 

Sur le plateau de Demonstrate Restraint, c’est la guerre. On ne sait pas bien contre qui, mais chacune avec leurs armes – la musique pour l’une, son corps pour l’autre – la chorégraphe Yasmeen Godder et la musicienne Tomer Damsky font preuve de leur rage contenue, prête à exploser à chaque instant. En Israël, l’atmosphère politique est de plus en plus étouffante, l’État supporte de moins en moins bien que l’on touche à son histoire officielle peuplée de héros combatifs. Et pourtant il faut encore dire, trouver une façon d'énoncer cet étouffement qui fasse l’économie des discours tout faits et des mots valises. Aux portes du théâtre, à Toulouse, la sécurité a été renforcée de crainte qu’un pro boycott d’Israël ne pénètre dans le bâtiment. Vivant à Jaffa pour l’une et à Jérusalem pour l’autre, les deux artistes ont l’habitude de ce type d’accueil, mais l’habitude n'atténue en rien à la sensation d’être incompris.

 

À l’extérieur du Théâtre Garonne, il y avait un tag : « Non à l’année France-Israël ». Devez-vous continuellement vous justifier par rapport à la politique menée par l’état d’Israël quand vous voyagez à l’international, et en France tout particulièrement ?

Yasmeen Godder : « Je sais que ce tag n’a pas été fait contre ma personne, mais contre la politique menée par mon pays. Cela provoque en moi des sentiments très bizarres, comme une expérience de dédoublement de soi, car d’une certaine manière, je comprends les manifestants et partage certaines de leurs opinions. Je ne peux pas m’empêcher de me demander : comment ai-je pu me retrouver dans une telle situation ? Être considérée comme l’ambassadrice de la politique de mon pays alors que je voudrais être l’ambassadrice de la contestation ? Bien sûr, nous sommes tous reliés à notre histoire, à notre biographie, mais mon travail est-il seulement « un travail israélien » ? Pourrais-je aussi être porte-parole de mes propres points de vue, de ma propre individualité ? Lorsque j’étais considérée comme une artiste américaine, je n’ai jamais eu à me confronter à ça, même quand Bush était au pouvoir…

Tomer Damsky : « Les manifestations dehors sont comme une musique d’ambiance, intimement connectée à ce qu’on dit et ce qu’on fait dans Demonstrate Restraint. J’entends ces personnes et j’aimerais pouvoir leur parler, ne serait-ce que pour essayer de comprendre ce qu’elles connaissent vraiment de la situation en Israël. Mais ce que nous devons faire, nous, c’est sur scène. C’est sur scène que l'on doit raconter notre histoire et donner notre version de la situation.

Le fait que le BDS (boycott, désinvestissement et sanction) se concentre sur la culture et les artistes prouve que cela ne fonctionne pas. Et c’est malheureux, car je suis de leur côté. C’est d’ailleurs ce genre de mouvement qui a permis de mettre fin à l’Apartheid en Afrique du Sud. Pour faire bouger la situation, il faudrait bloquer l’économie, les marchandises, l’investissement. C’est tellement simple de manifester contre la culture ! Mais ça n'est pas efficace : les artistes sont tellement peu nombreux en Israël, nous boycotter n’affectera jamais le gouvernement, d’aucune façon que ce soit.

 

Avez-vous l’impression qu’en tant qu’artiste israélien, on attend de vous d’être engagé politiquement ?

T. D. : « En Israël cette question se pose différemment. Il y a beaucoup de stéréotypes et on est très facilement étiqueté comme activiste ou gauchiste. Mais si tu parviens à t’extraire de cette position, tu as la possibilité de t’emparer de questions politiques d’une façon plus complexe, et surtout de ne jamais apporter de réponse. Personnellement, je n’ai pas à fournir d’effort pour me sentir concernée et engagée. Ce qu’on a à dire est forcément en lien avec le contexte dans lequel on vit. Je souhaite seulement réussir à le faire de la manière la plus riche et la plus complexe possible.

Y. G. : « Il y a une attente politique vis-à-vis des artistes en Israël, c'est certain. C’est lié à l’histoire de ce pays qui s’est créé sur une pensée et une idéologie communautaire. Il y a une demande très claire et toujours cette question : le travail de cet artiste est-il assez politique ou pas ? Ces dernières années, la scène chorégraphique en Israël s’est beaucoup développée, les artistes voyagent plus à l’étranger et ils se posent de plus en plus la question qu’on évoquait à l’instant : qu’est-ce que je représente ? C’est une conversation qui revient souvent lorsqu’on parle entre chorégraphes. Et c’est devenu crucial dans le cadre du projet de « loi de loyauté artistique » que le gouvernement essaie de faire passer. Tous mes collègues, moi y compris, avons posté cette bannière sur nos profils Facebook : « Israël est plus fort quand il peut accepter la critique ».

 

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce projet de « loi de loyauté artistique » [rejeté à la Knesset le 26 novembre, faute de majorité – Nda] ?

Y. G. : « La loi de loyauté est un projet que le gouvernement essaie de faire passer. Les artistes doivent faire preuve de loyauté envers leurs pays dans leur travail, c’était à dire notamment, ne pas toucher au drapeau national. Mais c’est révélateur d’une atmosphère plus générale : la politique du pays est de plus en plus extrême et les artistes sont considérés comme une menace potentielle, notamment parce qu’ils remettent parfois en cause les narrations officielles. Voici ma petite réponse à cette grande question (sourire) !

T. D. : « Je viens d’une scène beaucoup plus marginale et underground, à Jérusalem. Pour nous cette question n’a jamais vraiment compté. Aucun d’entre nous ne reçoit de l’argent de l’État ou de la municipalité, donc on peut plus ou moins dire ce qu’on veut. Pareil pour l’élection municipale. C’était un sujet brûlant et puis tout le monde a fini par se dire : « Hé les gars, ça ne change rien ! On n’a jamais été subventionnés, personne n’a envie de l’être donc on laisse tomber. La situation n’a jamais été "ok", elle ne va pas soudainement s’ensoleiller ». Évidemment la pire option a gagné, il y a plusieurs jours. [Moshe Lion, candidat soutenu par le parti ultra-orthodoxe, Shas, dirigé par le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri, l’a emporté avec 51,54 % face à son adversaire Ofer Berkovitch, candidat non religieux – Nda]

 

 

Cette loi de loyauté concerne exclusivement les subventions ou vous pourriez avoir un procès si vous attaquez le drapeau national ou débordez de la « narration officielle » ?

T. D. : « Je ne pense pas qu’ils puissent encore, nous coller un procès...

Y. G. : « L’atmosphère est bizarre…. Il y a quelques mois, un metteur en scène a voulu monter une pièce écrite en prison par un ancien terroriste palestinien. Ils ont fermé le théâtre et annulé les représentations… Demonstrate Restraint est une réponse à ce contexte. Ces dernières années, je me suis posée beaucoup de questions sur la participation des spectateurs, l’empathie, ce que ça veut dire d’aller au théâtre, découvrir d’autres sensations corporelles, de nouvelles manières de percevoir… Est-ce qu’on peut éviter les automatismes de perceptions, d’énergie, d’émotion ?

 

Ce titre, Demonstrate Restraint, fonctionne comme un oxymore. Qu’est-ce que cela veut dire pour vous, « faire preuve de, montrer de la retenue » ?

T. D. : « En hébreux, cela veut simplement dire « contrôle tes émotions », parce que tu fais quelque chose d’émotionnellement trop intense ou que tu dépasse complètement la limite des conventions. En anglais, il y a en effet un double sens, car « demonstrate » renvoie à l’extériorisation alors que « restraint » est une question d’intériorité.

Y. G. : « Demonstrate renvoie aussi aux manifestations et aux protestations. Dans Restraint, se pose aussi la question de l’autocensure, le fait de se réfréner ou de douter. La tension de ce projet réside là. Et puis en hébreux, cette expression se conjugue au féminin, ce qui fait sens pour moi aussi. Cette pièce parle aussi de ce que c’est d’être une femme et de montrer sa retenue en tant que femme.

 

Cette pièce est très intense, très physique, bouillonnante comme une colère qui doit déborder mais dont on ne sait rien.

Y. G. : « Dans le monde politique dans lequel on vit, sur Facebook, à la télé, partout, tout est verbal et super clair. Les messages doivent être courts, précis, communicatifs. Cela ne laisse pas beaucoup de place pour regarder les choses différemment ou pour les approcher par d’autres biais, celui du corps, par exemple.

 

Les mots finissent par perdre leur sens…

Y. G : « Totalement, ça nous anesthésie. On les voit et les lit, encore et encore, et on ne sait plus ce que ça veut dire. Une partie de la pièce parle de ça. On répète un mot encore et encore, on voudrait protester avec ce mot mais il perd son sens, il devient un chant… Comment fait-on pour ressusciter le sens des mots, comment revitalise-t-on des mots chargés de sens multiples et contradictoires ?

 

On a parfois l’impression que les mots des personnalités politiques sont comme des miroirs. On ne peut pas toucher la réalité à laquelle ils font référence, ils nous renvoient exactement le sens que l’on veut y lire.

Y. G. : « Oui, ça fait peur. Ils sont devenus tellement virtuose dans leur technique, leur façon de dire exactement ce qu’il faut dire au bon moment et de la bonne manière. C’est extrêmement manipulateur et on a l’impression qu’on ne sait plus rien ! Mais en Israël, cette dynamique va aussi dans l’autre sens : nos leaders disent parfois des choses qui sont tellement choquantes, sans filtre, que tu ne peux même pas y croire !

 

Demonstrate Restraint de Yasmeen Godder a été présenté du 17 au 19 novembre au Théâtre Garonne, à Toulouse, dans le cadre du temps fort Tel Aviv Express