Hélène Delprat Inca song, © Courtesy de l'artiste et de la Galerie Christophe Gaillard (Paris).
Entretiens arts visuels

Féministes

Annabelle Ténèze / Julie Crenn

C'est en ce moment et cela fait polémique. Au musée de Rochechouart, deux commissaires Annabelle Ténèze, responsable du lieu, et Julie Crenn, commissaire invitée, ont fait le choix toujours clivant de revendiquer « un propos féministe » en montrant les œuvres d'une sélection, très subjective, de dix-neuf peintres françaises figuratives.

Par Alain Berland publié le 3 nov. 2015

Vous partez du constat et je vous cite « de la vitalité actuelle de la peinture, en particulier chez les artistes femmes de la scène française », mais ce qui m’embarrasse dans vos choix, c'est que vous ne montrez qu'une peinture figurative plus ou moins réaliste. Vous excluez, sans explication dans le communiqué de presse, le courant pictural qui écarte l'image. Un courant majeur d'aujourd'hui que l'on peut qualifier pour faire vite « d’abstractionnisme », et qui englobe des artistes aussi importants que Sylvie Fanchon, Camila Oliveira Fairclough, Julie Beaufils, Lena Hilton ou encore Clémence Roudil. Comment justifiez-vous ce parti-pris ?

Julie Crenn : « Depuis notre rencontre nous discutons de peinture, et plus particulièrement des femmes peintres. Nos sensibilités respectives se dirigent vers la peinture figurative. Pour autant, la peinture abstraite n’a aucunement été exclue de notre réflexion. Nous avons d’ailleurs invité une des artistes citées, elle a malheureusement décliné l’invitation. Il ne s’agit pas d’opposer deux courants. Les œuvres de Delphine Trouche, de Farah Atassi ou encore de Maude Maris sont à la lisière. Peindre, dit-elle réunit différentes approches figuratives : d’une peinture aux accents naïfs (Anne Brégeaut) à une peinture expressionniste (Hélène Delprat), en passant par une peinture conceptuelle (Élodie Lesourd) ou onirique (Vanessa Fanuele). Nos choix ne reflètent évidemment pas un panorama exhaustif de la peinture en France, nous sommes conscientes des manques et pensons d’ailleurs présenter un second volet de l’exposition.

De mon côté, j’aime que la peinture me parle, qu’elle soit étroitement liée au corps, à l’histoire et à la société. Je pense que la peinture (et l’art d’une manière plus générale) doit porter un discours critique pour s’immiscer sur différents terrains (intime, politique, genré, identitaire, historique, artistique). Je me réjouis du retour de la peinture figurative, qui, depuis trop longtemps était exclue, car devenue honteuse. Contrairement à la peinture abstraite, la peinture figurative souffre d’une histoire qu’il nous faut régler et dépasser. La représentation de la figure ou de l’objet n’est pas systématiquement synonyme d’un « retour à l’ordre ». Certains me taxent de « critique d’art de droite » parce que je soutiens tel ou tel artiste, tout ceci est franchement ridicule. La peinture figurative génère un malaise, une revendication, un questionnement. Elle ouvre des espaces narratifs et critiques nécessaires pour briser un espace aseptisé, consensuel et silencieux.

 

Annabelle Téneze : « Pour moi, il n'y a pas, ou plus, mais peut-être n'est-ce pas le point de vue, aujourd'hui de différence entre l'abstraction et la figuration, entre la peinture et les autres arts, entre l'art des hommes et celui des femmes. Ou alors il ne devrait pas y en avoir. Cela ne veut pas dire que ces différences n'existeraient pas, qu'il n'y aurait pas de spécificité, mais qu'aujourd'hui tout coexiste et la question essentielle est pourquoi, comment, dans quel but. Je ne crois d'ailleurs pas que nous ayons jamais exclu de médias ici au musée départemental d'Art contemporain de Rochechouart, que ce soit moi ou mes prédécesseurs. Pour moi, peinture et vidéo, abstraction et figuration, tout peut ou doit revendication, questionnement. Une peinture figurative peut être moins polémique qu'une peinture abstraite et vice-versa, et l'on voit bien en effet qu'émerge une scène abstraite plus importante en France actuellement qu'il y a quelques années, dans un mouvement analogue à celui des États-Unis il y a 5 ans après une vague figurative. Peindre, dit-elle, c'est un constat réjouissant, non exhaustif. Une exposition, c'est aussi des choix, des temps, des sensibilités, notamment celle de ma co-commissaire qui est une critique engagée auprès de nombreux artistes, ce qui est le rôle d'un critique. Une exposition, c'est donc aussi un temps et une construction. Au fur et à mesure, l'espace du musée, le château et sa galerie de peinture, a aussi guidé le choix peu à peu vers une question de l'espace et de l'histoire plus que dans le projet de départ. Une exposition, c'est donc aussi des choix et des oublis. Parmi les noms que vous citez, il y a un grand regret, celui d'une artiste que j'ai découvert trop tard, un refus aussi, c'est aussi ce qui, en réaction, a axé l'exposition vers certaines propositions. Mais pour moi, la question de l'abstraction, si vraiment on doit la poser comme ça, est posée aussi par Delphine Trouche ou Farah Atassi notamment.

 

Eva Nielsen, Lucite, 2015. Courtesy de l'artiste.

 

Vous affirmez qu'il n'y a pas de différence entre les œuvres des hommes et celles des femmes. Pouvez-vous dès lors nous expliquer votre choix de ne montrer que des peintures réalisées par des femmes ? Est-ce une revendication féministe ?

J.C : « L’exposition repose sur deux fondements, présenter de la peinture en France et présenter uniquement des femmes artistes. Notre propos est féministe, les femmes artistes souffrent encore et toujours d’un manque de visibilité flagrant. Si les lignes ont bougé depuis les années 1960, un écart important subsiste. Il suffit d’observer et de compter. Notre propos est féministe, par contre nous ne souhaitons pas l’imposer aux artistes invitées, qui, même si elles adhèrent en majorité avec notre volonté de pointer du doigt un problème (artistique, social et politique), ne produisent pas toutes un art féministe. Nous ne souhaitons pas déclencher une polémique, mais plutôt une prise de conscience des disparités de représentation. Les réactions au projet de l’exposition sont surprenantes, si les femmes soutiennent notre initiative, une grande majorité des hommes artistes ne comprennent pas ce choix qu’ils jugent d’ailleurs « sexiste ». Les Guérilla Girls ont encore du travail, la question de la parité est loin d’être réglée. 

 

A T : « Faire polémique pour faire polémique, non. Je suis d'ailleurs moi aussi surprise par le nombre de remarques que nous avons eu vis-à-vis de ce choix. Cela ne devrait plus être une question. Mais si c'est encore un enjeu, alors il ne faut pas l'occulter, bien au contraire. Je ne pensais pas forcément il y a quelques années faire une exposition avec ce type de choix, je veux dire uniquement des femmes. Mais les mêmes qui nous ont fait des remarques sont sûrement ceux qui ne s'en font pas quand il reçoivent des cartons d'expositions collectives où il n'y a pas ou quasiment pas de femmes. J'ai été sensible à la remarque d'une artiste femme un peu plus âgée que nous, qui n'est pas dans l'exposition, me disant de faire attention à l'exposition alibi. Sa génération a vécu les premières grandes expositions uniquement de femmes, avec parfois cependant peu d'effet par la suite sur les programmations d'expositions monographiques. En gros, le quota femme avait été rempli d'un coup. J'y suis sensible. C'est aussi pour cela qu'il y a deux ans j'avais programmé à Rochechouart l'exposition consacrée à Carolee Schneemann, sa première rétrospective en France, son premier catalogue en français. Mon approche, c'était son œuvre d'histoire, car son œuvre pacifiste qui va bien sûr avec son féminisme et l'art corporel, avait été occultée malgré sa grande force, que ce soit ses créations des années 1960 sur la guerre du Vietnam comme ses grandes installations les plus récentes ou encore son travail autour du 11 septembre. 

Enfin, si l'exposition se veut féministe – le commissariat l'est, en tout cas Julie et moi – nous n'avons pas voulu plaquer cela sur les artistes. Certaines le sont, peut-être d'autres pas. Et ce n'était pas un critère de sélection. C'est la qualité de la peinture. D'ailleurs, en regardant le résultat, cela pourrait être « Peindre, dit-il ». Cela ne dit pas « femme » à chaque toile ! Le résultat est là, cela parle d'art, de peinture, d'aujourd'hui, d'histoire, beaucoup d'espace, comme l'a souligné l'une des peintres. Le constat il est là, ce n'est pas parce que ce sont des femmes qu'elles ne parlent que de « trucs de femmes », même si bien sûr, la question est peut-être réapparue subrepticement, mais avec beaucoup d'humour, comme dans la première salle, entre la femme forte qui soulève un piano de music-hall de Giulia Andreani en vis-à-vis de l'inquiétante Sissi de Nina Childress. Une manière d'évacuer la question, de ne pas la nier, mais de ne pas en faire le sujet central de l'exposition. Je crois que voir une exposition d'artistes femmes comme une exposition communautaire, c'est un contre-sens, c'est au contraire une ouverture vers l'autre, vers les autres. C'est aller vers la parité au regard de l'histoire de l'art, comme a répondu une des artistes de l'exposition. J'ai beaucoup aimé l'exposition Chercher le garçon au MacVal, cette année, où il y avait uniquement des hommes. Au contraire, cela m'a beaucoup parlé en tant que visiteuse. C'était très inclusif. 

 

Dans cette exposition, vous présentez uniquement de la peinture. Qu'est-ce que la peinture dit aujourd'hui que ne disent pas les autres médiums ?

JC : « Nous présentons uniquement de la peinture en partie parce qu’elle est déconsidérée en France depuis les années 1950. Je ne pense pas qu’elle dise plus de notre époque que la photographie, la vidéo, le dessin ou l’installation, au contraire, il faut qu’elle soit prise en compte comme les autres médium. Tout comme les femmes artistes doivent être prises en compte au même titre que les hommes artistes. Le choix d’un medium unique et d’un genre unique nous permet de mettre en lumière des questions qui ne devraient plus se poser.

AT : « Pour moi, il n'y a ni hiérarchie de médium, ni de médium qui dirait plus qu'un autre sur notre époque. D'ailleurs beaucoup d'artistes vont d'un médium à l'autre ou travaillent des formes qui ne rentrent pas dans notre catégorisation d'historiens. Et tant mieux ! En revanche, ils le disent différemment et cela n'exclut pas que chaque médium ait ses spécificités et son histoire. Difficile pour les peintres de faire abstraction de siècles d'histoire et de chefs d'œuvre. D'ailleurs, nombre d'entre eux n'en font pas l'occultation et font avec. La question c'est d'arriver à une forme ou un contenu nouveau en faisant avec et sans en même temps, et c'est une équation difficile. Peut-être est-ce pour cela qu'on est rarement indulgent envers les peintres... Pour tout dire, je ne crois pas tellement à des effets de mode actuels, surtout maintenant dans un monde de globalisation des échanges et des formes. La peinture est-elle déconsidérée aujourd'hui ? On entend cela souvent, et pour moi, ce n'est pas le cas. Y a-t-il encore des chapelles ? Sûrement, mais j'avoue m'en moquer. Au contraire, la peinture serait-elle le vilain petit canard à remettre en avant ? Pas plus à mon sens. Ce qui m'intéresse c'est ce que chaque artiste dit de notre époque, et avec ses propres armes. Dans cette exposition, on parle d'histoire,  d'archives, d'espace, mais aussi d'art à l'ère des nouvelles technologies. La question est universelle, ce n'est pas seulement ce qu'on embrasse ou pas, mais comment on l'embrasse. »

 

                                                                           Propos recueillis par Alain Berland

 

Giulia Andreani, Farah Atassi, Amélie Bertrand, Anne Brégeaut, Marion Charlet, Coraline de Chiara, Nina Childress, Béatrice Cussol, Hélène Delprat, Vanessa Fanuele, Vidya Gastaldon, Oda Jaune,  Elodie Lesourd, Iris Levasseur, Maude Maris, Eva Nielsen, Laure Prouvost, Claire Tabouret et Delphine Trouche, Peindre dit-elle, jusqu’au 15 décembre au musée départementale d’Art contemporain de Rochechouart.