Buste du monument à Louis Delgrès sur le site de sa mort à Matouba, commune de Saint-Claude, Guadeloupe Buste du monument à Louis Delgrès sur le site de sa mort à Matouba, commune de Saint-Claude, Guadeloupe © LPLT
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Fin de règne

En dessinant le portrait d'une France qui se réfugie derrière les principes d’Universalisme et d’Égalité, Fin de Règne - Anne-Solitude de France de Valérie Cadignan met à jour les mécanismes d’invisibilisation d'une partie de la population française en y incluant les dits Outre-Mer. L’essayiste et magistrat reste néanmoins convaincue que cet état de fait peut être réversible.

Par Sylvie Arnaud publié le 10 sept. 2018

Vous analysez les valeurs héritées de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, à la base de notre État républicain. Qu’est-ce qui a disparu dans leur transmission ?

« En effet, je mets le doigt sur une prise de conscience – la question Noire et la nécessité de faire en commun – qui existe pourtant depuis des siècles, au moins depuis la fameuse controverse de Valladolid qui eut lieu sous Charles Quint au XVIe siècle [le débat portait sur la légitimité de l’esclavage des peuples amérindiens par les Espagnols – Ndlr] et dont les échos n’ont pas échappé au pouvoir royal de France. Cette prise de conscience s'est manifestée à plusieurs reprises mais elle ne prend toujours pas corps dans la société française. Si notre pays ne réussit pas à cet endroit, il doit interroger la pertinence de ses principes fondateurs et penser à apporter des correctifs. Qu’on se souvienne qu’en 1956, un événement majeur a lieu à la Sorbonne : la conférence des artistes et intellectuels Noirs. Pendant quatre jours, Alioune Diop invite à Paris des stars américaines : Baker, Right, Du Bois, mais aussi Fanon, Césaire (pour ne citer qu'eux). Là, tout est dit et posé. Il faut se rappeler que Sartre, Camus et Gide, entre autres, ont partagé les idées et le combat d’Alioune Diop. Très vite l'énergie mise en œuvre s'étiolera et j’ai le sentiment que c’est un mouvement perpétuel. En remontant dans le temps, on trouve déjà des figures emblématiques ayant défendu la cause des droits de l'Homme, par exemple Auguste-François Perrinon, Martiniquais, premier homme métis à intégrer Polytechnique en 1832. Député, il se bat pour l'abolition et la défense des droits dans l'intérêt de tous, puis il disparaît des mémoires, sauf en Martinique où son nom est donné à des rues et édifices publics.

 

Qui est Louis Delgrès ? En quoi son histoire est-elle représentative du paradoxe des Lumières et du traitement que l’histoire officielle réserve aux figures Noires ? 

« Louis Delgrès, colonel d'infanterie des forces armées, s'est battu contre le rétablissement de l'esclavage après avoir donné son énergie à la défense des intérêts de la Nation dans le cadre de son métier. Il a écopé d'un double combat : les couleurs de la France contre les Anglais et ses convictions abolitionnistes. Il a choisi le suicide en faisant sauter l’habitation où il avait trouvé refuge avec ses 300 compagnons, plutôt que de se livrer aux forces armées de Napoléon pour être conduit à une exécution certaine. Dans un geste ultime, le 10 mai 1802, il rédige une déclaration intitulée : « À l'univers entier le dernier cri de l'innocence et du désespoir ». Je suis touchée par le geste de cet homme qui est obligé de s'adresser à la postérité pour plaider sa cause, parce qu’il sait que son époque, bien que convaincue par la philosophie des Lumières et pleinement consciente de son humanité à lui, Delgrès, lui dénie pourtant son droit inaliénable et sacré. Comment se fait-il que nous sachions tout cela et qu'il faille sans cesse revenir en arrière ? Il écrit ce texte tout en croyant en les lois et les valeurs françaises, alors même qu’il sait qu’il va mourir. Mon essai est un cri, qui revendique une filiation avec celui lancé par Louis Delgrès, puisque ce dernier a été privé de voix. Les pages de notre histoire nationale pourraient être remplies de ces figures Noires. Il manque des photos dans nos albums de famille, des galeries avec les portraits de nos ancêtres dans nos châteaux symboliques. Toutes les données du problème sont posées depuis longtemps. Il faut maintenant combler les trous de l'histoire car l'amnésie, mène à la catastrophe. Les ressources sont partout. Nous nous appauvrissons en France par manque de transmission de toutes les mémoires françaises.

 

Vous abordez les générations futures par le biais de la projection, pourquoi ?

« Nous traversons une ère de bouleversements. Cela pose question sur le rapport des uns avec les autres, on ne se regarde plus. Certains sens sont anesthésiés. Le virtuel empêche le lien et met l'autre à distance. Or, pour vivre ensemble, nous devons réactiver ce lien et notre capacité à ressentir les émotions d'autrui, soit la grande question de la projection par l'identification de l'autre qui ne nous ressemble pas. À ce titre, L'origine des autres de Toni Morrison est très instructif. L'auteure analyse les mécanismes pervers du racisme qui se mettent à l'œuvre pour ne faire exister qu'une seule catégorie de population. L'idée étant de rassurer seulement un pan des habitants d'une nation. Elle écrit qu'il n'existe pas d'étranger. Son analyse se fait à partir de la littérature. Elle traite des notions d'euphémisme, d'embellissement. Embellir la servitude pour mieux la faire passer, d'abord dans le récit avec, à l'appui, des auteurs américains du début du siècle dernier, puis dans le sociétal. Dans les espaces publics et médiatiques, il y a très peu de représentations des minorités. Il faut arriver à parler de ces sujets de façon apaisée et mettre à portée des indicateurs scientifiques pour savoir de quoi on parle. En me projetant ainsi vers le futur, je rejoins Louis Delgrès, il m'inspire.

 

Que pensez-vous de l’interdiction des statistiques ethniques en France ?

« Si on vit sur des fantasmes, on ne peut pas avancer. Pour ce faire, il faut passer par des états des lieux et des critères de recherche. Le refus de quantifier le phénomène interroge d’emblée. Nous sommes arrivés au point où il faut objectiver si on veut sortir du « ressenti ». Je suis favorable à l’instauration de statistiques. Pour ce qui est des quotas en faveur du travail, je pense qu’il faudra revoir cette question à l’aune de la réalité objectivée par les statistiques. Je pense que le mentorat auprès des jeunes est nécessaire ; leur faire prendre conscience qu'ils ont des possibilités et mettre à leur portée un vrai dispositif de parrainage. Le sujet est sensible, risqué, il peut mettre le feu à la société, comme on l’a vu à plusieurs reprises. N'oublions pas qu'en 2005 nous avons vécu un État d'urgence. Cela est révélateur de l’importance du sujet. Nos intellectuels sont clivés sur cette question. Il faut qu'on arrive à en parler de façon pacifiée. Pour ce faire nous avons besoin de voix fortes, de personnes capables d'en faire une synthèse honnête. D'un autre côté, certains sujets sont passés en force grâce au courage d'hommes et de femmes d'État comme le mariage pour tous, l’abolition de la peine de mort. Pour moi ce serait un acte de courage attendu. Nous vivons dans ce pays avec des secrets de famille entretenus, d'une dimension consciente et inconsciente, de l'ordre du tabou collectif.

 

Vous dites aussi que la question noire en France est laissée aux initiatives privées et associatives. Vous citez Gérard Noriel : « Ce sont les élites qui ont une  responsabilité dans la perpétuation et la persistance de la propagande raciste dans le langage et les comportements de la société. »

« Les initiatives privées sont importantes mais s’il n'y a pas une injonction dictée d'en haut, par la puissance publique, je ne vois pas comment on s'en sortira. Si cette voix publique ne prend pas la décision de recourir à des « sachants », de poser un diagnostic neutre et objectif, d'enlever certaines plaques, d'en rajouter d'autres, de compléter les manuels scolaires d'Histoire, je ne sais pas comment cette problématique sera définitivement réglée. La difficulté majeure est la division interne. Les messages sont complexes et il est difficile de parler d'une voix unique. Il faudrait aujourd'hui un événement qui rassemble et pas seulement la diaspora et les Outre-mer, mais toute la France. Il suffit d'un rien pour que les discours nauséabonds ressurgissent. Ce n’est pas qu’une question de détail, c'est une question de vie et de mort, on l'a vu avec Louis Delgrès. Cet essai est un cri et aussi un espoir. Les personnes qui incarnent les institutions ne doivent pas oublier que leur mission est de faire vivre les principes républicains au quotidien. Il faut aussi agir à ce niveau.

 

Vous avez pris conscience d'être Noire en vivant un certain nombre d'expériences spécifiques en France hexagonale ayant eu l'effet d'un déclic. Vous écrivez : « Il m'aura fallu atteindre l'âge de 37 ans pour me découvrir Noire. »

« J'ai un degré de tolérance très élevé. Il faut un certain temps avant qu'une chose me devienne insupportable. J'ai grandi dans un environnement où les gens me ressemblaient : en Martinique. C'est en vivant en France hexagonale que ce problème de société m'a sauté aux yeux. Mon père m'a élevée avec l'idée qu'en tant que Noir(e), il te faudra toujours te battre deux fois plus que les autres. Je me disais : « Il délire ». Puis confrontée à la réalité, je me suis rassurée en me disant « plus j'avancerai dans la vie et moins cela sera vrai ». Mais la vie m’a montré qu’il avait raison. »

 

 

Propos recueillis par Sylvie Arnaud

 

> Valérie Cadignan, Fin de Règne - Anne-Solitude de France, Éditions Présence Africaine, décembre 2017