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Fondation pour la mémoire de l'esclavage

Dans les tiroirs du gouvernement depuis 2016, la Fondation pour la mémoire de l'esclavage devrait ouvrir ses portes début 2020 dans l’ancien Hôtel de la Marine à Paris. Doudou Diène, l’un des rapporteurs qui siège au conseil d’administration de la Fondation, revient sur les raisons d’être d’une telle structure.

Par Sylvie Arnaud publié le 10 sept. 2019

 

 

Pensée comme une nécessité pour contrer ces apories de l'histoire de France que sont l'esclavage et la Traite transatlantique et de l'Océan Indien, la Fondation pour la mémoire de l'esclavage travaille sur une écriture factuelle et chronologique de l'histoire de l'esclavage. Il s’agit de « créer les conditions pour la remise en question du silence autour des mémoires », celles des personnes et patrimoines culturels massacrés massivement, mais aussi de conjurer l'invisibilité des Afro-descendant.e.s dans les sociétés post-esclavagistes. La Fondation cherche également à inscrire cette mémoire spécifique dans une dimension culturelle nationale, ce qui reviendrait à faire de l'esclavage et de ses héritages une histoire qui parlerait désormais à tous les Français et non plus aux seuls Afro-descendant.e.s. Doudou Diène, défenseur actif des Droits de l'Homme en est l’un des rapporteurs. Il préside également la Coalition Internationale des Sites de Conscience, une ONG basée à New York axée sur la mémoire des crimes de masse et des génocides.

 

À l'occasion de la présentation de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage, en novembre dernier, vous avez affirmé que la future Fondation doit bousculer « l’État profond », qui, pendant des décennies, a mené une « politique du silence et de l’invisibilité » sur ce qu'a été l'esclavage et la Traite transatlantique et de l'Océan Indien. Qu’entendez-vous par « État profond » ? 

« Concernant la Traite et l'esclavage, il y a eu en France, un double silence, à la fois historique et idéologique au niveau d’institutions aussi structurantes que la Mémoire nationale, l'Éducation et la Culture. Les institutions de l’État sont porteuses des silences historiques. C'est ce que j'appelle “l’État profond”. La Fondation doit également prendre la mesure de la prégnance d'une invisibilité totale des victimes de l'esclavage, tant sur le plan politique, social, économique, que culturel. Selon l’historien Jean-Michel Deveau, l'esclavage transatlantique qui a duré quatre siècles a été : “La plus grande tragédie humaine par son ampleur et sa durée.” L’esclavage transatlantique constitue donc un trou noir de la mémoire nationale, comme l’a été l’Holocauste pendant longtemps.

« La position de l’État, qui est à l’origine de la Fondation, a été variable, de l'occultation et du silence à la prise de conscience maîtrisée. La Loi Taubira a été un premier déclic sur la voie de la décrispation. Mais le même État qui a adopté via son Parlement, un texte, l'a aussi freiné dans sa mise en œuvre : la notion “d'État profond” comprend également les fonctionnaires qui appliquent la loi. Eux-mêmes, ne viennent pas du cosmos. Ce sont des êtres de chair et de sang, avec des idéologies, des mentalités, des sensibilités et des préjugés, tenus, plus ou moins bien, par le système. Nous chercherons à ancrer la Fondation dans les institutions de cet appareil de façon à ce qu'elle puisse perdurer pour renforcer la cohésion d'un groupe national sur le long court. L'autre défi majeur est la déconstruction de la notion, essentialisée, de “race” qui est le fondement de l’idéologie encore prégnante du racisme.

 

Qu'envisage la Fondation pour rompre ce silence sur l'esclavage et la Traite ?

« Le système esclavagiste, légal et idéologique, a été conçu et pratiqué pour déshumaniser, zombifier l’esclavisé en éradiquant sa mémoire : identité, origine, racine, langue et imaginaire. C'est pourquoi le concept de mémoire de l’esclavage devrait se structurer autour de quatre dimensions étroitement liées : la documentation objective de l’histoire de l’esclavage, l’analyse de ses causes profondes, l’identification de ses responsabilités et la mesure de ses conséquences dans les sociétés contemporaines. La Fondation doit donc s’inscrire dans la continuité dynamique de la Loi Taubira, l’acte fondamental par lequel l’Assemblée Nationale française a qualifié de crime contre l’humanité l’esclavage transatlantique et dans l’Océan Indien. Il s’agit en conséquence, de documenter la mémoire profonde de ce crime pour qu’on sache en détail et se souvienne, non seulement de sa violence extrême comme instrument d’asservissement physique (de la capture, au transport et à l’exploitation comme force de travail), mais aussi de sa légitimation raciale et sa déshumanisation mentale et culturelle organisée (effacement identitaire, évangélisation, folklorisation culturelle...). La mémoire de l’esclavage doit avoir une dimension “nationale”. Ce qui signifie en profondeur : l’éthique de partage de mémoire entre toutes les communautés d’une société rendue multiculturelle par son histoire longue, notamment celle de l’esclavage. Il s’agit donc, non d’une concurrence de mémoire, mais de promouvoir la connaissance réciproque, l’empathie et la reconnaissance de la mémoire singulière et légitime de chaque communauté. L’empathie, c’est au-delà de la connaissance objective, c'est partager en profondeur l’émotion de l’autre communauté, “victime” historique ou contemporaine de racisme et de discrimination liée à ce préjudice premier. La faiblesse récurrente de la participation inter-communautaire aux grandes commémorations atteste de cette absence de partage d’émotion.

 

En quoi identifier les causes profondes de l’esclavage participe à sa déconstruction ?

« Cette dimension, constituée des valeurs humaines, morales, sociales et économiques qui ont produit et légitimé la mémoire, donne sens et substance au combat contre l’esclavage en mettant en lumière son contexte et son universalité. Quelles étaient les valeurs de l'époque et les intérêts en place ayant créé ce système esclavagiste spécifique ? La résilience du racisme comme idéologie de légitimation de l’esclavage est le masque intellectuel de la nature humaine inférieure de ses victimes. Ce masque est une construction profonde qui a œuvré durablement par le biais de l’éducation, de la culture, de la science. Puis, il s'est consolidé en une force sociétale puissante irradiant l’identité nationale, l’imaginaire, le savoir... C’est l’étape fondamentale de la déconstruction de l'esclavage. Nous abordons ici précisément les questions relatives à la morale et à l'humanité, en ce qu'elles ont généré des degrés d'inhumanité sans précédent. Il s'agissait du commerce d'êtres humains à grande échelle. Tout ce qui a été inventé idéologiquement dans un processus de déshumanisation est à la base du racisme. Ce système est l'aspect le plus enfoui qui se cristallise dans une pensée profonde et marquante sur des siècles et qui perdure jusqu'à aujourd'hui. Cette pensée imprègne la culture, les arts, les sciences ; plus globalement, la connaissance et le savoir. Elle structure, consciemment ou non, la société qui l’a produite ; la pensée profonde que ceux qu'on met en esclavage ne sont pas des êtres humains constituent la légitimation de l’esclavage.

 

Dans quel dessein le Code Noir a-t-il été inventé ?

Le Code Noir est la base juridique (occultée dans l’enseignement contemporain du Droit ) de l’esclavage qui définit l'esclavisé non pas comme un être humain, mais comme un « bien meuble ». Colbert, au service de la monarchie l’a rédigé à la demande de Louis XIV qui l'a acté. Le « bien meuble » est la définition actuelle de l’animal dans le Code Civil. Les sciences humaines et naturelles ont validé cette définition. Notamment, la phrénologie, la théorie selon laquelle la forme du crane détermine le caractère de l’individu et constitue l’étude de l’infériorité naturelle de l’esclavisé. Ainsi, les naturalistes se sont nourris de la craniométrie, qui se pose comme l’étude précise des mensurations des os du crane pour mesurer la place laissée au cerveau. Les intellectuels et philosophes, y compris les Lumières, ont inventé le concept de “Civilisation humaine hiérarchisée”. Voltaire, décrit comme un penseur de la liberté, est ainsi cité par Marc Crépon dans  Les Géographies de l'esprit : “La membrane muqueuse du Noir est telle qu'il est l'esclave naturel des autres”. Le pouvoir politique l’a instrumentalisé en définissant la colonisation comme une entreprise de civilisation. Le pouvoir économique et financier en a habillé ses appétits fondamentaux de gains et d’enrichissement. Le pouvoir religieux, pendant longtemps l’a légitimé en promouvant l’évangélisation et non la libération de l’esclavisé. C’est dans ce sens que le racisme, comme légitimation de l’esclavage, occulte la notion de culpabilité et celle de conscience. Par conséquent, le racisme le plus profond est celui qui s'ignore.

 

Comment identifiez-vous les principales responsabilités individuelles et institutionnelles de l'esclavage et de la Traite ?

« La matérialité de l’esclavage peut et doit être documentée dans les textes juridiques qui les légitiment et les organisent comme le Code Noir, les registres et livres de compte des compagnies commerciales qui en détaillent les profits et pertes, les documents notariaux qui révèlent les biens des familles pour les successions. Il faut signaler la richesse des archives du Vatican et des églises qui rendent compte des succès et échecs de l’évangélisation des esclavisés. Les responsables principaux sont les pouvoirs politiques, les monarchies de l’époque qui donnent les licences. Sur le plan économique, les maisons de commerce et d’investissement ; toute la chaine des armateurs qui affrètent les navires ; les appareils administratifs et juridiques d’État qui structurent, légalisent, rationalisent et construisent le système de commerce triangulaire – dont la Traite transatlantique et de l'Océan Indien et la mise en esclavage sont des instruments. L’investissement dans la Traite était à l'époque ce qu'il y avait de plus rentable. Ceux qui ont investi leur argent, leur fortune, leurs biens dans ce commerce d'êtres humains pour les faire fructifier sont responsables.

 

Quel a été le rôle de l’Église ?

« Le Vatican, en tant que grande puissance de l'époque qui accompagnait les monarchies, a joué un rôle sur deux plans importants. Elle a diffusé le prosélytisme religieux catholique en demandant directement aux esclavagistes d'évangéliser. C'est le pilier profond. En second plan, l'Église a contribué au système esclavagiste dans le silence moral. En ne le dénonçant pas elle l'a encouragé. Et également sous forme d'injonction, sur le plan éthique (silence de la conscience) : L'Église affirmait que l'esclavisé devait obéir au maître comme vertu chrétienne. En masquant le trouble que constituait la vente d'êtres humains, elle a participé au fait de l'esclavage et l'a conforté : “Vous n'êtes pas des victimes vous êtes des instruments de Dieu”. Elle a œuvré dans le sens de l'acceptation du sort de l'esclavisé, en amenant la victime à ne plus se considérer comme victime. Les autres responsabilités de grave complicité se situent sur le continent africain. Certaines féodalités africaines ont facilité, contribué et bénéficié dans la durée, à la mise en œuvre et la perpétuation du système esclavagiste. L’esclavage traditionnel était à l’époque un pilier des sociétés africaines, victimes depuis le IXe siècle de l’esclavage Arabe transsaharien. Sans ce relais africain l’esclavage transatlantique n’aurait pas duré aussi longtemps.

 

Lors de votre discours introductif, vous avez insisté sur l'éthique et sur l'écoute des Afro-descendants. L'écoute de toutes les voix de la Nation étant partie prenante de la réduction des fractures et en faveur de la cohésion de notre Nation, disiez vous. Pourriez-vous y revenir ?

« Je pense que les communautés afro-descendantes, dépositaires en profondeur et dans la durée de la mémoire orale de l’esclavage et de la postmémoire, doivent être des acteurs légitimes de leurs propres récits. Leur implication, non plus seulement comme descendant.e du/de la victime, mais comme acteurs constitue un autre défi pour la Fondation. Les esclavisés n'écrivaient pas, ils n'en avaient pas le droit. C'est pourquoi, ils ont inscrits dans leurs corps, leurs chants, leurs mythes, leurs rites ce qu'ils vivaient : leur quotidien, leur joie et leur souffrance. Les afro-descendants sont porteurs de cette part douloureuse mais également de la résistance et du combat permanent de la mémoire de leurs ancêtres, même ceux qui la refoulent et ceux qui sont dans le déni. Ne pas inclure le ressenti des Afro-descendants dans ces forums de discussion du travail de mémoire reviendrait à faire le silence une seconde fois sur la tragédie. Comme le disait le philosophe de l’Holocauste, Elie Wiesel : “le bourreau tue toujours deux fois, la deuxième fois par le silence”. »

 

Propos recueillis par Sylvie Arnaud