Illustration de <i>Ma fille ma folie</i> Savina Dolores Massa, Illustration de Ma fille ma folie Savina Dolores Massa, © D.R.
Entretiens littérature

Génération d'ogres

éditions de l'Ogre

Les éditions de l’Ogre sont les dernières nées de l’édition française. L'Ogre se déploie comme un geste à la fois éditorial et littéraire : il se distingue, signifie et échappe. Aux points de vacillement du monde, il initie un mouvement qui s'aventure. Rencontre avec leurs fondateurs, Aurélien Blanchard et Benoît Laureau. 

Par Natacha Margotteau publié le 14 mai 2015

Pour donner naissance aux éditions de l'Ogre en janvier 2015, Aurélien Blanchard et Benoît Laureau ont beaucoup écrit, se sont beaucoup faits lire et ont pris leur temps. Ils l'ont déclaré et l'ont répété. Leur note d'intention aussi : « rassembler sous une même bannière une certaine littérature du glissement de la perception, de l’effritement ou de la saturation du réel, [qu'ils ont appelé], en référence à Max Blecher, la littérature de l’ "irréalité"  ». À partir de cette intention et jusqu'à la publication de leur sixième roman, Mouvement est venu les chercher dans l'écart. L'Ogre n'est pas forcément celui qu'on croit. De formations différentes, respectivement en philosophie et en droit, les deux éditeurs se sont retrouvés sur le chemin des revues littéraires et une intention commune : « mettre à mal notre sens de la réalité » pour « interrompre le flux de la normalité ». Confrontation de deux subjectivités, compatibles dans leurs contraires. « D'accord et pas d'accord », l'important est de ne pas se départir de sa sensibilité.

 

Quatre mois, six romans, c'est intense. Par rapport à votre premier mouvement, avez-vous pris le large ?

Aurélien Blanchard et Benoît Laureau–  Quatre mois, c'est relativement court. Pour filer la métaphore, nous dirions que nous sortons juste du chenal. Sur cette première année catalogue, on trouve la retraduction d'un surréaliste roumain des années 1930, la réédition d'un auteur complètement inconnu des années 1950, deux premiers romans, la traduction inédite d'une auteure italienne et un romancier qui a déjà beaucoup publié. Ce spectre donne une idée très précise de l'exigence littéraire qui est la nôtre et jusqu'où nous sommes prêts à aller. Il était important pour nous de publier, dans le même geste, Aventures dans l'irréalité immédiate de Max Belcher et Quelques rides de Fabien Clouette, une manière de dire « voilà d'où l'on part et voilà où l'on veut arriver ». Notre pratique est en évolution constante. Certains auteurs nous poussent par leurs écrits à adapter et multiplier notre vision de l'irréalité.

 

Cette ambition littéraire manifeste une vraie réflexion à propos de la fiction. Pourquoi avoir choisi l'irréalité ? Quelle est sa nécessité dans votre rapport à la fiction?

AB « Je n'ai pas l'arrogance de penser que l'Ogre est un destin de la littérature. J'avais juste pour ma part une impression de fatigue, que les livres me confortaient dans ma position. Ce qui nous motive, c'est un geste littéraire, faire que paraisse quelque chose que l'on a pas lu ou trop lu. J'ai un parcours de lecteur qui a été très marqué par des livres qui ont profondément modifié la façon dont je percevais le réel et m'ont troublé pendant très longtemps, Dostoïevski ou Musil, entre autres. L'ambition est de publier des choses équivalentes non pas en terme de style mais en terme d'effets sur la lecture et sur le réel. Ne pas en sortir indemne du texte et avec des langues qui ne parlent pas seulement de nos corps mais qui parlent à nos corps.

BL « Le réel est beaucoup plus dense et complexe qu'on veut nous le faire penser. Notre démarche est à la fois intuitive et basée sur plusieurs années de lecture et d'appréhension de ce qui nous animait : des langues et des narrations qui perturbent le réel et la lecture. Ce qu'on tire de la lecture, ce n'est pas tant l'histoire qu'on nous raconte mais la sensation issue d'une lecture troublée, des images et impressions rémanentes très fortes qui viennent de la langue même.

AB « Parler de littérature de l'irréalité est finalement impropre. L'Ogre est une manière de nommer ce qui reste du réel, cette partie qui est tue dans notre vie de tous les jours.

BL « L'irréalité est venue pour nommer ce que l'on voulait faire, marquer la distance avec d'autres fictions. Nous avons envie d'une littérature qui va nous placer à côté de là où l'on devrait être, sur un terrain étranger alors qu'il nous est familier. Je ne dis pas que d'autres ne le font pas, certains le font très bien, mais se servir de l'irréalité comme point de départ cela nous semblait une bonne idée.

 

L'irréalité comme point de départ d'une attention portée à la densité du réel.  Sentez-vous que le geste dépasse l'intention et la questionne en retour ?

BL « Nous avons à la fois la sensation de maîtrise du geste que l'on veut proposer, éditorial et littéraire – en ce sens que l'on a bien une intention, réfléchie et formalisée – et le sentiment que nous ne sommes pas si maître de ce que l'on publie. Quand un texte arrive, c'est bien parce qu'il vient perturber l'idée du travail que l'on mène ou du geste qu'on est en train de déployer, que le publier devient une évidence. Aujourd'hui je n'ai jamais eu l'impression de publier quelque chose que j'attendais. Oui, je me sens dépassé, bousculé par le geste qu'on a voulu initier.

AB « Nous n'avons rien balisé. Nous suivons notre intuition. Nous sommes condamnés à la surprise.

 

De même, le mot « ogre » est un terme fort qui interpelle, tout d'abord parce qu'il désigne un personnage mythique et littéraire, mais aussi parce que le caractère populaire de l'ogre se prête à de nombreuses interprétations, qui là encore peuvent excéder l'intention.

AB « Nous avons l'ambition de faire des livres qui nous mettent en danger. L'ogre est venu comme une intuition sans analyse sémantique. Quelque part dans mon esprit, j'aime imaginer qu'il y a un ogre qui nous surveille et qui nous donne des ordres, une sorte divinité dangereuse, incarnation de la maison. Le grand autre terrifiant qu'on essaie de faire advenir au monde.

BL « Beaucoup de gens voient dans l'ogre quelque chose d'agressif, cela peut donner lieu à un enthousiasme ambigu, c'est à double-tranchant. Nous ne faisons pas des livres agressifs, ni des livres sympas. L'idée correspond à une image qui nous plait bien : celle de l'oignon que l'on pèle et qui, in fine, n'est rien. L'ogre est une manière de représenter une abîme, cette bouche ouverte dans laquelle on tombe. Une idée suffisamment vaste pour que chacun y puisse y investir quelque chose de personnel et de sensible.

 

Alors qui ou que sont vos ogres?

AB « Les livres.

BL « Je dirais les livres en premier, puis ils composent une œuvre et cela devient les auteurs. Les ogres dans leur ensemble forment une communauté. En discutant avec certains auteurs, j'ai vraiment le sentiment d'avoir en face de moi un ogre. Aujourd'hui, force est de constater que, si au départ l'ogre était une entité, les livres sont des ogres, les auteurs sont des ogres et nous aussi, en un certain sens , même si on s'en défend. Nous avons une place dans l'appétit à vouloir publier tel ou tel livre, surprendre comme l'on a été surpris.

AB « Nous avons faim d'une littérature qui ne frustre pas. Cela nous renvoie à l'énergie de l'ogre, à sa pulsion de vie.

 

Vous donnez l'impression de générer des ogres : vous numérotez chacun de vos romans ( ogre n°1, ogre n°2...) » et les faites paraître par deux, tous les deux mois. Un mouvement et un rythme qui engagent le lecteur dans un acte de lecture singulier qui consisterait à poursuivre ou inventer une histoire.

AB « Il nous semblait plus facile de défendre les livres par deux. Inconscients ou volontaires, il y a toujours des échos très forts dans nos doublons, dans nos couples.

BL «  Des échos un peu indistincts et instinctifs. Il y a toujours une cohérence mais l'idée est que le lecteur soit aussi toujours surpris par la manière dont ces ogres apparaîtront. Dès que les ogres semblent désigner quelque chose, cette chose disparaît et renverse l'habitude. Le couple roman français et roman étranger ne sera plus systématiquement tenu. Le septième ogre, Cordelia la guerre de Marie Cosnay, sortira seul en septembre prochain, et le suivant, Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman d'Angela Carter, un mois plus tard. Malgré ce décalage, ils formeront un couple. Le mouvement est en permanence bousculé. On réussirait notre pari si cette surprise ne faisait que renforcer le sentiment d'unité.

 

Votre pratique éditoriale semble relever du geste aussi parce ce qu'il se distingue et signifie. En tant que lecteur, on peut en arriver à se demander s'il n'y a pas là, avec ces ogres, une intention de peupler autrement le réel.

BL « On pourrait imaginer qu'il y a une volonté de peuplement avec des règles aléatoires. Une communauté d'auteurs et de romans ou une entité autre qui nous dépasse et intègre, comme lors d'une digestion, des romans en tant qu'ogres. De manière organique, un corps commence à se créer à partir des livres qui sont des individualités mais inséparables de l'Ogre. Il pourrait y avoir aussi l'idée de générer une armée de lecteurs, de libraires et d'écrivains qui vont, non pas être voués à notre cause, mais se retrouver autour d'une vision un peu primitive de la littérature, revenant plus proche du corps, avec la curiosité et la sensibilité de saisir la réalité dans tous ses formes, même les plus infimes.

AB « Une armée de lecteurs et de libraires... mais sans donner l'assaut ou se battre contre. Il y a dans ce que nous faisons une propagande politique : montrer que la manière habituelle dont on considère le monde n'est pas la seule possible, se rappeler qu'il y a de la place pour plein de choses. C'est un effet politique extrêmement important, une littérature qui produit des effets avec des livres qui causent. Il s'agit d'enrichir la réalité d'autres fictions, et surtout de toujours leur attribuer ce statut de fiction, essentiel pour remettre en cause celles qu'on nous sert tous les jours et que l'on n'interroge pas assez. Créer les machines cognitives pour nous autoriser à ouvrir les boîtes noires. »