HARLEKING de Ginevra Panzetti et Enrico Ticconi © Ettore Spezza

Panzetti & Ticconi

Figure de la commedia dell’arte, mi servile mi démoniaque, Arlequin prend ses quartiers au festival Artdanthé du Théâtre de Vanves. Avec HARLEKING le duo de chorégraphes Enrico Ticconi et Ginevra Panzetti, basé entre Turin et Berlin, infiltre ce personnage. Sans crier gare, il utilise son caractère grotesque et inoffensif pour glisser vers l’avènement d’un régime autoritaire, placé sous le signe du losange.

Par Léa Poiré publié le 12 mars 2020

Un rire narquois claque dans l’obscurité quand sur le plateau se faufilent deux ombres habillées de noir. HARLEKING commencerait presque comme une blague : les figures hilares de Enrico Ticconi et Ginevra Panzetti ont vite fait de nous embarquer dans leur commedia dell’arte. De ce théâtre populaire italien du XVIe siècle, reconnaissable à ses masques expressifs, le duo a choisi d’enfiler un costume d’Arlequin : le valet comique connu pour ses losanges colorés, sa bouffonnerie, son flegme, son terrible appétit et son ambiguïté démoniaque.

Tous deux formés à la Stoà, école de mouvement rythmique et de philosophie fondée par Claudia Castellucci à Cesena, les chorégraphes ne comptent pas pour autant rejouer telles quelles les traditions. Plutôt, elles leur servent de Cheval de Troie pour infiltrer nos esprits et hypnotiser nos corps. Ce, grâce à une longue séquence de mouvements répétitifs et symétriques empruntés aux ornementations d’art grotesque de la renaissance : des motifs floraux et géométriques enroulés sur eux-mêmes et que le duo reproduit de ses longs membres. Leur manigance est déjà à l’œuvre. Des rires étouffés affleurent des hourras de foule et roulements arides de tambours composés par Demetrio Castellucci. Les mouvements d’ornements se transforment en signe d’effroi : un salut exécuté en rythme, enchainant main tendue fascisante et poing de révolution.

Loin de nous faire adhérer à l’idéologie qu’ils ont construit sous nos yeux par le dérapage des gestes et du son, par ce grand losange lumineux qui irradie le fond de la scène tel le symbole du dogme de leur personnage, le jeune duo nous place devant nos failles. Comment n’avons-nous pas pu percevoir la violence dès le titre de la pièce et le premier éclat de rire ? Cette manipulation des foules par les glissements sémantiques et gestuels qui rejouent l’histoire, Enrico et Ginevra l’avaient déjà envisagée dès leur première pièce Le Jardin. Un paysage au calme absolu où les deux complices, rangers au pieds et matraque à la main, flirtent, au son du chant des oiseaux, entre candeur et sinistre cynisme. Poursuivant leur recherche sur les pouvoir des symboles et des objets, avec deux nouvelles pièces A E R E A et A R A ! A R A !, ils se sont à présent mis en tête d’apprendre une tradition ancestrale de lancer de drapeau, issue du champ de bataille et aujourd’hui pratique de fête populaire. Rencontre avec un duo qui toujours s’embarque sur une pente chorégraphique glissante, sans jamais trébucher.

 

Qu’est-ce que le personnage d’Arlequin représente pour vous ?

Ginevra Panzetti : « La commedia dell’arte a été un point de départ pour trouver une forte expression du corps en tant qu’objet de communication. Arlequin était très important pour nous à cause de la relation qu’il entretien avec le pouvoir : ce personnage est un servant mais il est toujours en train de désirer accéder au rôle inverse.

Enrico Ticconi : « On souhaitait investir la commedia dell’arte comme une forme de théâtre hyper expressive : les émotions sont très stylisées à tel point que les limites entre les sentiments deviennent floues. C’est un jeu de contraste, les messages vont toujours à l’opposé de ce qu’ils essayent d’exprimer. Ce qu’on voulait sortir de cela, ce sont des figures hybridées, notre Arlequin est à la fois un bouffon et un roi, c’est un HARLEKING.

 

Au fil de la pièce, on expérimente l’apparition insidieuse puis très frontale d’un pouvoir autoritaire. Avez-vous été affectés par la récente situation politique en Italie ?

G. P. : « Notre observation est européenne. Nous ne sommes pas seulement reliés à la culture italienne et à sa situation politique qui est très dure. La figure d’Arlequin est souvent associée à l’Italie mais elle s’est aussi développée en Europe de l’Ouest, par exemple l’iconographie de commedia dell’arte qu’on a utilisé vient de France. Les médias, les réseaux sociaux, la communication sont des outils puissants pour élever un pouvoir. Dans ce cadre, on a créé HARLEKING en observant de quelle manière un pouvoir peut grandir extrêmement rapidement.

E. T. : « En tant qu’Italiens, on est bercés par les références historiques au fascisme. Mais c’est une histoire étendue à toute l’Europe. Et qui se rejoue aujourd’hui.

 

À un moment de la pièce, vous affichez un salut faisant ouvertement référence à un pouvoir totalitaire. À quelles réactions des spectateurs avez-vous été confrontés ?

G. P. : « Deux fois après avoir donné le spectacle en Italie, des personnes nous ont demandé si ce geste venait des nazis, parce qu’on travaille aussi en Allemagne. On a eu l’impression que les Italiens ont oublié que ce geste vient d’abord d’Italie [des romains et du fascisme italien Nda] et s’est ensuite étendu dans les dictatures du XXe siècle. Mais on se rappelle beaucoup plus facilement ce geste chez les nazis parce que l’Allemagne a beaucoup travaillé avec sa mémoire.

E. T. : « La réception se joue à plusieurs niveaux. Certaines réactions vont être sont très liées au contenu : ce qu’on fait sur scène, cette constante bascule entre des figures de pouvoir. D’autres vont y trouver un intérêt historique. D’autres encore se relient plus à la forme : la qualité hypnotique, la plasticité des gestes, l’expressionisme, voire à l’histoire de la danse.

 

La scène chorégraphique n’est pas habituée à recevoir un geste si fort c’est presque un interdit. Comment avez-vous décidé de prendre ce risque-là ?

E. T. : « Bien entendu c’était difficile de l’amener si frontalement. C’était un processus. Au début nous étions nous-mêmes très craintifs à l’idée de travailler avec un geste si chargé, si significatif. Mais pour nous, un mouvement et un corps ont toujours une charge culturelle, politique, reconnaissable.

G. P. : « Quand on était sur le point de faire la première, on était vraiment en train de se demander quelles pouvaient être les réactions des publics, si ce geste n’était pas trop violent, si cette violence ne détruisait pas non plus la structure dramaturgique de la pièce. Mais nous l’avons intégré. Il y a bien entendu la violence de reconnaitre ce geste, mais dans le même temps il a été accepté en tant que partie intégrante de la pièce. Deux amis nous ont quand même dit que c’était trop pour eux…

 

Le travail est très hypnotique, pas seulement avec les gestes mais aussi les sons, comment vous utilisez cet outil qu’est l’hypnose ? Et dans quel état voulez-vous mettre le spectateur ?

E. T. : « La qualité hypnotique est quelque chose qu’on a beaucoup exploré dans HARLEKING (même si on ne pratique pas l’hypnose) car nous nous intéressons à la manière dont la communication fonctionne. Il y a plusieurs éléments qui permettent qu’un message soit très efficace. On voulait reproduire cet état d’être complètement capturé, et ne pas vous faire tout de suite réaliser que vous être piégé.

 

De façon plus générale, à la fois dans la partie visuelle de votre travail en vidéo ou le volet chorégraphique, vous travaillez beaucoup sur l’obscurité et les idées noires, sombres. Qu’est-ce qui vous attire toujours vers là ?

E. T. : « [Rires] C’est une question qu’on se pose tout le temps, entre nous.

G. P. : « Malheureusement on est capturés par les problèmes. Je suis sûre que tous les artistes trouvent des manières de travailler leurs obsessions. L’art vient de la tension et rarement d’une sérénité, d’un état d’esprit calme.

E. T. : « Même quand on peut percevoir une idée de beauté, de symétrie, de bonté, il y a toujours une friction, un autre visage, une autre face à cela. Ce n’est jamais parfaitement positif. Comme Arlequin : il joue à un double jeu.

 

 

Pour votre dernière création A E R E A, vous êtes allés en Toscane étudier une danse des drapeaux. Quelle est l’histoire de cette danse, qu’est-ce qui vous a intéressé ?

E. T. : « Au XIXe siècle il y a eu une résurgence de la culture médiévale. Dans toute l’Europe les gens ont ramené des traditions folkloriques à la vie. L’une d’elles est d’agiter des drapeaux. Ce n’est pas vraiment une danse, c’est une pratique qui vient d’une tradition militaire et médiévale, elle est très ancrée en Italie mais aussi dans d’autres pays. Originairement, sur le champ de bataille, on utilisait les drapeaux pour communiquer entre les troupes. Le rythme, la coordination, la synchronicité étaient très codifiés car cette pratique était un langage qui devait être très clair et que tout le monde devait pouvoir comprendre. Puis, cela s’est complètement détaché de ses origines : la beauté de voir ces drapeaux bouger ensemble, être jetés très hauts dans le ciel, puis rattrapés, c’est devenu une célébration de joie et de festivités. On a été fascinés par cette pratique, par le drapeau en soi, car encore une fois, la symbolique est très forte et glisse du militaire à un rituel de célébration.

G. P. : « On a travaillé avec l’association de lanceurs de drapeaux de Arezzo, une petite ville de Toscane, et le professeur Carlo Lobina. On a été fascinés par ce groupe là car ce sont les plus orthodoxes d’Italie, ils n’ont rien changé à la tradition, ils continuent d’utiliser les anciens tissus, qui sont cousus et non pas imprimés, et des bâtons de bois, très lourds. Ils sont assez extrêmes.

 

Sur vos drapeaux vous avez choisi de retirer tous les symboles et de prendre une couleur gris sombre, pourquoi ?

G. P. : « La pièce est un diptyque en deux volets indépendants. Leurs points de départ sont opposés. Pour A E R E A, on a nettoyé les drapeaux de tous symboles et choisi le gris, qui n’est ni noir ni blanc. C’était intéressant pour nous de voir que ce bout de tissu a la possibilité d’évoquer des figures et paysages. On a déjà essayé d’ajouter des lumières rouges, mais avec cette couleur sur un drapeau, tu le relies en une seconde à une idéologie politique. Le point de départ était aussi d’évoquer des personnages fantasmagoriques, des fantômes, des spectres, qui viennent d’une mémoire lointaine.

E. T. : « Avec A R A ! A R A !, le deuxième volet, on va commencer à travailler à partir de symboles héraldiques. Ce sont toutes les traditions figuratives de représentation des symboles sur des drapeaux, avec des couleurs, des formes, des motifs etc. N’importe quelle ville a son armoirie.

G. P. : « On va ainsi créer un symbole héraldique pour construire un nouveau système de pouvoir. Les animaux et leurs références, sont souvent présents dans l’héraldique, dans notre cas on a choisi un ara. C’est un perroquet très coloré qui peut répéter les mots. On travaille aussi sur l’aspect festif du lancer de drapeau, ce sera beaucoup plus axé sur la célébration et l’avènement d’un nouveau pouvoir avec toute sa charge symbolique. »

 

> HARLEKING de Enrico Ticconi et Ginevra Panzetti le 21 mars au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé ; le 3 septembre au TROIS C-L dans le cadre du 3 du trois à Luxembourg.

> A E R E A de Enrico Ticconi et Ginevra Panzetti les 12 et 13 septembre dans le cadre de la Tanznacht à Berlin, Allemagne ; le 23 septembre à Potenza dans le cadre du festival Città 100 Scale, Italie.