<i>Crowd</i> de Gisèle Vienne © Estelle Hanania

Gisèle Vienne

Crowd met en scène quinze danseurs-raveurs tout droit sortis d’une free-party des années 1990. Entre inconscients et états seconds, au fil d’une transe ralentie à l’extrême, la chorégraphe Gisèle Vienne nous précipite dans une altération du sensible.

Par Bertrand Tappolet

 

 

Sur une scène terreuse métamorphosée en terrain vague jonché de déchets, entre aube extatique et crépuscule tourmenté propre aux raves party, Crowd rassemble une communauté de quinze danseurs en quête de spiritualité. Comme surgis de l’inconscient ou d’un rêve tourmenté ils évoluent en apesanteur, décélérant leurs mouvements jusqu’à parfois les figer. Ensemble ils brassent des scènes de joie, de deuil, d’hébétude ou d’affrontements portées par des ambiances sonores vaporeuses et une musique électro minimaliste. Dans le sillage de This is how you will disappear et Kindertotenlieder, Gisèle Vienne met en scène une violence larvée et des états de corps second liés à l’adolescence, pour une navigation dans les territoires des mythes et du sacré.

 

Comment imagineriez-vous un dialogue à distance entre votre pièce Crowd et le film Climax de Gaspar Noé, qui se cristallise autour d’une communauté de danseurs pris dans un huis-clos éprouvant ?

« À mes yeux, Gaspar Noé met en avant un cinéma d’une grande intensité corporelle. Tant dans l’expérimental Enter the Void que le dramatique Climax, les récits, les paysages musicaux et le montage, brouillent les sens et les émotions pour parvenir à des niveaux plus fins d’appréhension de ce qui est vu. La pièce Crowd travaille, elle, sur une altération bien différente de la perception. Cette appréhension falsifiée visant à changer l’état de corps et d’être du regardeur est obtenue par des jeux croisés d’optique et de rythmique qui mobilisent par exemple certains ressorts de l’hypnose.

 

Crowd développe une forme de mashup entre danses de rue, rituels de possession, gestuelle de mains qui rappellent certaines chorégraphies traditionnelles asiatiques et des états de corps entre extase, hébétude et douleur.

« Les strates d’écritures de la pièce sont nombreuses. C’est un mélange, un tuilage autant stylistique que temporel, qui module les corps, des mouvements et des volumes. Une partie de la narration non audible au plateau mais perceptible dans l’architecture de la pièce a été réalisée avec l’auteur américain Dennis Cooper qui contribue à la dramaturgie de mes pièces depuis I Apologize (2004). Pour Crowd, il a œuvré en étroite collaboration avec les quinze danseurs en nourrissant son écriture, pour partie, de leurs imaginaires.

Le montage des quinze histoires n’impose pas un regard unique dictant ce qu’il faudrait cadrer ou non. Que l’on songe au Radeau de la Méduse de Géricault ou à la photo méticuleusement mise en scène par Jeff Wall, Dead Troops Talk [une scène hallucinée, où des soldats russes tués dans une embuscade en Afghanistan sont incarnés par des performeurs canadiens - nda], l’ensemble est à l’image de tableaux narratifs extrêmement denses en détails et en cadrages multiples. Il n’est pas possible de tout voir, ce qui laisse le spectateur libre de monter la pièce selon ses désirs. C’est précisément cette excitation doublée de frustration que je recherche.

 

La pièce remixe aussi les temporalités…

« Les mouvements sont ralentis, saccadés et mis en boucles comme dans les techniques utilisées pour certains films d’animation. Mais je précise que l’on n’est pas dans l’imitation d’un ralenti ou d’une saccade, le mouvement est éminemment sensible et ressenti. Un bougé pianissimo traduit ainsi une plongée dans un état spécifique. Par la lumière vibratile que signe Patrick Rioux, le temps de la rave est lui aussi altéré, il peut être celui d’une nuit de douze heures comme celui de saisons filant sur plusieurs années.

 

Qu’apporte la décélération du mouvement dans Crowd ?

« Le travail chorégraphique développe une interprétation hypersensible de mouvements retouchés, les danseurs donnent à voir leurs émotions quasiment image par image ou dans un lent morphing. Ce dispositif permet d’aller chercher bien plus dans le détail en disséquant l’action en cours. Loin d’écraser la sensibilité, ces retouches vont l'exacerber. L’interprète n’est pas la « sur-marionnette » rêvée par le scénographe et metteur en scène Gordon Craig, mais un être jouant sur un clavier d’émotions étirées et décomposées.

 

Par des réminiscences de raves passées, la musique a aussi un rôle prépondérant, quel est-t-il ?

« Elle se délie dans un sentiment de temps réel. Avec nombre de morceaux préexistants (Jeff Mills, Underground Resistance, Manuel Göttsching, KTL), la colonne sonore marque une forme d’historicité musicale liée à des années de raves berlinoises, vécues de 1993 à 1995 dans des caves et entrepôts. Au-delà de la référence, en creux, au rituel sacrificiel du Sacre du Printemps, la terre, les rebuts et vêtements abandonnés de la scénographie gardent surtout le souvenir de raves que j’ai traversées autrefois dans la région franco-genevoise. À ce jour, cette création est ainsi la plus autobiographique que j’aie signée. »

 


> Crowd  de Gisèle Vienne, le 9 novembre Théâtre des Louvrais, Nouvelle Scène Nationale, Cergy-Pontoise; le 24 janvier 2019 au TAP Poitiers ; le 4 avril au Carreau, Scène nationale de Forbach et de l'Est mosellan; les 23 et 24 avril au Lieu Unique, Nantes