© Respiration 7 de Gregory Olympio
Entretiens arts visuels

Gregory Olympio

Des visages et des paysages sans détails, seulement définis par la couleur. Pour le peintre Gregory Olympio, qui a grandi au Togo et étudié en France, une forme simple vaut toujours mieux que les discours lénifiants. Dans Respirer, l’exposition collective présentée par la Galerie La Box de l’ENSA Bourges, ses compositions colorées absorbent même la figure humaine.  

Par Lena Hervé publié le 16 avr. 2021

Votre peinture, c’est avant tout une histoire de couleurs ?

« Quand j’étais étudiant aux Beaux-arts de Besançon, je ne faisais pas encore de peinture et pourtant je disais déjà que mon médium était la couleur. Il y a des périodes où j’apprends à découvrir une teinte et je m’amuse avec, je l’explore dans des nuances et des associations. C’est une chose qui m’est arrivée avec le violet, que je détestais, et que j’ai fini par voir partout. Finalement, j’ai appris à le regarder et à le trouver intéressant, je me le suis approprié et j’ai commencé à peindre avec lui. Quand j’élabore mes compositions colorées, c’est très inconscient et intuitif : je croise quelqu’un dans la rue qui me marque par son attitude, un vêtement ou n’importe quel détail, je rentre à l’atelier pour le peindre.  Souvent, la couleur prend le dessus sur mes souvenirs et quand je choisis une carnation pour un personnage c’est aussi une histoire d’association : parfois telle teinte ira mieux avec tel fond.

           

 

Vous faites appel à des techniques simples. Est-ce une manière de laisser la plus grande place possible au spectateur ?

« Mon travail n’est pas abstrait, je veux peindre ce qu’il y a autour de moi. Quand on voit les attitudes, les personnes choisies ou les codes vestimentaires, on peut situer ma peinture dans une époque, mais je ne veux pas clarifier plus que ça. Il m’arrive parfois d’ajouter de petits détails à un portrait, mais je finis toujours par les recouvrir. Car en dire trop, ferme les possibilités d’interprétation. Très récemment, j’ai carrément effacé les visages des personnages et je me suis amusé avec les titres à poser des questions. Par exemple, j’ai une petite peinture qui s’appelle Japonaise ou Mexicaine ? On colle vite des étiquettes alors que quand on regarde les gens, on ne peut pas tout de suite savoir d’où ils viennent. Si on doute, c’est peut-être qu’ils ne sont pas si différents.

 

Vous semblez avoir un grand intérêt pour le texte, que ce soit dans vos manifestes ou vos titres, souvent narratifs comme La vie en carton, Futurs diners ou Où est la balle ?

« J’ai besoin de comprendre et de poser les choses, mais je théorise de moins en moins. J’aime les tentatives, mes manifestes, je les considère surtout comme des blagues. La dérision me permet de ne pas trop figer les questions auxquelles je n’ai pas de réponse. Naturellement, tout cela s’est retrouvé dans mes titres, ça donne des choses comme Sans titre (veste bleue), qui fait d’ailleurs beaucoup rire mes galeristes. C’est important de signifier que le sujet n’est pas cette veste bleue ou rouge. Dans l’exposition Respirer aux Beaux-arts de Bourges, seulement un portrait porte un nom défini : Rose bleu. Il est différent de tous les autres parce qu’il représente quelqu’un qui existe, un joueur de basketball afro-américain que j’aime bien et à qui je voulais rendre hommage. C’est très rare pour moi de peindre des gens réels. Lui s’appelle Rose et c’est un Rose bleu, simplement parce qu’il est sur fond bleu.

 

Oxygène 8, Oxygène 16, Oxygène 13 de Gregory Olympio

 

Dans Respirer, il y a aussi toute une série de paysages qui ont donné leur nom à l’exposition.

« Il y a deux ans, je peignais des paysages sur papier qui s’appelaient Oxygène, on pouvait y voir des sortes de flammèches orange. J’ai commencé par faire de tout petits formats vides, puis à un moment j’y ai placé une habitation. Ensuite j’ai mis feu à cette habitation, dans la peinture. Sur la suivante, j’ai enlevé la trace de l’homme, mais j’ai gardé la flamme. Ces flammes dans mes peintures viennent de tout ce processus, elles sont une trace humaine. Dans la deuxième série, celle qui est présentée dans l’exposition Respirer, j’ai enlevé la flamme et je n’ai gardé que les paysages : tout d’un coup, il n’y a plus aucune trace de l’homme, plus rien. Elles sont devenues des Respirations, que ce soit pour moi au moment où je les fais dans un geste spontané, ou pour celui qui les regarde.

 

Vous citez le concept de dépersonnalisation de Gilles Deleuze, qu’est-ce qu’il signifie dans votre peinture ?

« C’est en se dépersonnalisant le plus possible qu’on va trouver réellement qui on est. C’est comme ça que j’ai compris ce concept et ça m’a beaucoup plu. C’est à la fois ce que je cherche dans mes peintures, mais aussi ce que j’ai vécu. J’ai grandi en Afrique de l’Ouest, dans une famille métissée puis j’ai étudié aux Beaux-arts de Besançon. Dans cette école, j’ai tout fait pour gommer les connotations africaines dans mon travail mais au bout d’un moment ça n’avait plus de sens. J’ai fini par accepter d’être entre les choses, d’être Français et Africain. On est traversés par dix mille choses différentes : avec internet on passe notre temps à voir des gens qui sont à l’autre bout du monde et ça nous influence, sans même qu’on s’en rende compte. Notre identité peut bouger en fonction des heures, des moments et des contextes. Lhistoire a mélangé les groupes ethniques et aujourd’hui leurs descendants ont la possibilité de naviguer entre les cultures. C’est ce que j’essaye de faire avec ma peinture, faire prendre conscience qu’on peut se mélanger sans que ce soit destructeur, au contraire. »

 

Propos recueillis par Lena Hervé 

> Respirer avec Gregory Olympio, June Balthazard, Steeve Bauras, Princia Itoua et Didier Viodé, jusqu’au 30 avril à la Galerie La Box de l’ENSA Bourges