© Johan Poezevara & Fabien Silvestre Suzor, pour Mouvement
Entretiens Théâtre

Gurshad Shaheman

Héritier des Mille et une nuits, le metteur en scène rapièce les récits d’exils qu’il a recueillis de Beyrouth à Athènes. Au Nouveau théâtre de Montreuil, il reprend son premier spectacle, Pourama, Pourama

Par Catherine Bédarida

 

Né en Iran de parents communistes, Gurshad Shaheman arrive en France à 12 ans avec sa mère. Depuis 2012, il écrit et interprète ses propres textes. Après Pourama Pourama, récit fleuve et performatif de sa propre histoire, il mettait en scène l'été dernier à Avignon les témoignages de réfugiés LGBT, leur exil, leur refus des places assignées, leurs histoires sexuelle et corporelle ou leur imaginaire érotique. Rencontre avec un auteur, traducteur et acteur qui œuvre à déplacer les frontières, qu’elles soient géographiques, littéraires ou de genre.


Pour votre nouvelle création, vous avez choisi d’interviewer des personnes qui ont des expériences liées au genre et à l’orientation sexuelle. Comment avez-vous saisi ces endroits de fragilité, d’affirmation et de recherche ?

« Parmi les témoins rencontrés, il y a autant de transsexuels, de gays et d’hétéros. Ce n’est pas exclusif. Au début, j’ai fait des interviews larges. À Calais, je voyais beaucoup de monde. Les personnes qui ont quitté leur pays parce qu’une bombe est tombée sur la maison d’à côté, ou parce qu’ils ont perdu un proche, sont encore dans l’hébétude du choc trois ou quatre ans plus tard.

Dès l’enfance, les artistes et les personnes LGBT ont été persécutés, incompris par leur propre famille. Ils ont dû se construire dans la solitude. Quand une bombe tombe sur la maison d’à côté, quand, dans une manifestation, ils voient leur meilleur ami se faire poignarder, ils sont déjà en train de transformer, d’élaborer. Depuis tout petits, ils sont habitués à repenser leur situation, à se sortir sans arrêt de leur état de victime, pour avancer et survivre. La parole qu’ils me délivraient était celle d’une construction. Étant acteur et gay moi-même, je me sentais proche d’eux.

 

Comment avez-vous travaillé les fragments recueillis ?

« J’ai conduit des entretiens à Beyrouth et à Athènes : je ne parle pas arabe ; la plupart des témoins ne parlaient pas français, s’exprimaient dans un anglais approximatif ou se faisaient traduire par un autre témoin. Parfois une Tunisienne traduisait un Syrien. Donc beaucoup de paroles se sont perdues.
Tout le travail d’écriture a été de les réparer et de restituer la complexité de pensée, ébréchée par les conditions de la discussion. De ce vocabulaire pauvre, cette grammaire estropiée, il a fallu sortir un texte littéraire. Dégager, à partir d’un entretien de quatre heures, la part poétique, extraire ce qui relève de l’intime et ce qui devient métaphysique. 

 

Comment s’est transformé votre regard sur les exilés d'aujourd'hui ?

« Je n’accepte pas le mot “migrant”. On oublie que la personne vit une situation passagère. On en parle comme s’ils étaient figés dans l’instant. Au contraire, je veux restituer du passé : que s’est-il éteint ? Qu’arrivera-t-il après ? Le présent n’est pas seulement un dénuement extrême, un état d’hébétude en attendant de recevoir des vêtements. La personne est dans une réflexion intense, bouillante. Quand je suis arrivé à 12 ans, je ne parlais pas français. Aujourd’hui, j’accomplis mes projets, j’ai des aspirations. Or, je suis le même que celui, démuni en arrivant, qui s’habillait avec les fringues qu’on lui avait données.

 

C’est la capacité des personnes à se réinventer en permanence qui vous intéresse ?

« Oui, leurs récits sont à la fois terrifiants et sublimes. Je suis retourné au Moyen-Orient avec l’idée d’être une Shéhérazade moderne : voir quelles histoires nous, les héritiers des Mille et une nuits, portons-en nous, quand nos mille et une nuits sont à feu et à sang, trouées de bombes. La guerre menée par les États-Unis n’est pas seulement financière et économique, elle est aussi culturelle et intellectuelle. Quand l’armée américaine est arrivée à Bagdad, elle a ouvert les portes des musées et ces musées ont été pillés.

 

Vous écrivez et vous traduisez aussi des auteurs contemporains iraniens. Comment
ces deux activités  se relient-elles ?

« Après mes études de lettres à Toulon, je suis parti aux États-Unis étudier les poètes modernistes – Ezra Pound, T. S. Eliot, notamment –  à l’université de Brown pendant un an. À mon retour, en 2009, j’ai commencé à écrire ces formes bizarres qui, bout à bout, ont donné Pourama Pourama. Dès que j’ai commencé à écrire mes propres textes, je me suis senti en adéquation avec ce que je montrais sur scène.

J’ai un sujet dont je veux parler et j’écris dans ce but précis. Je n’écris pas en dehors. Je n’ai pas de facilité naturelle, je travaille et retravaille longuement l’écriture. La traduction m’a appris la minutie. Sous le pseudonyme de Clément Marzieh, j’ai traduit deux des romans de Reza Baraheni1, dont le dernier, Les Mystères de mon pays. J’ai aussi traduit quelques-uns de ses textes pour les spectacles de Thierry Bedard. Reza Baraheni est une figure très importante de la littérature iranienne actuelle : ses livres sont étudiés à l’université, ses romans ont bouleversé le rapport au récit et ses poèmes ont fait voler en éclats tous les canons esthétiques de la poésie iranienne.

 

Vous êtes bilingue. Quel statut a chaque langue ?

« Le français est ma langue d’expression principale et celle de la littérature : quand je suis arrivé en France, j’ai commencé à dévorer la littérature française – Racine, Genet, Duras – ou Dostoïevski en français en alternant les traductions d’André Markowicz avec les anciennes. Tout ce qui me rattachait à l’Iran était devenu un boulet, constituait un handicap. Je me suis jeté à corps perdu dans le français, à travers la littérature mais aussi la culture populaire : le samedi, j’allais à la médiathèque et j’empruntais tous les CD français, par ordre alphabétique, Barbara, Brel ou Lio, il fallait que je rattrape mon retard. J’étais boulimique.

 

Comment avez-vous renoué avec votre héritage iranien ?

« J’ai mis le persan en veilleuse jusqu’à mes 25 ans et ma rencontre avec Reza Baraheni., en 2003. J’ai vu comment il revalorisait ses racines. Comme lui, je suis azéri de la ville de Tabriz, ma langue maternelle est le turc azéri. J’ai grandi dans un pays où elle est reléguée à l’état de dialecte. Ce serait la langue du passé, des grands-pères. C’est celle que je parlais avec mes parents et ma grand-mère. Quand il y avait des invités, on parlait persan. En première année de primaire, j’ai appris le persan. Puis le français. Cette langue me semblait être celle du progrès. Enfant, j’avais complètement assimilé l’idée que les Occidentaux étaient meilleurs que nous, et par conséquent, leur langue était supérieure.

J’ai vu comment Reza Baraheni construisait sa littérature en lien avec ses racines, il créait une mythologie moderne et contemporaine à partir du monde de son enfance. Je n’aurais pas pu écrire Pourama Pourama sans le truchement de la traduction de ses textes. Sans cette rencontre, je n’aurais pas pu exprimer ma part iranienne, lui donner valeur égale à ma part française.

 

Il a fallu ce détour par la langue d’un autre pour pouvoir écrire  …

« Dans le même temps, je me suis aperçu que je n’obtiendrais jamais la reconnaissance de mon “intégration”, je m’épuiserais dans cette lutte. J’ai travaillé très dur pour me faire une place ici, j’avais la sensation de devoir travailler dix fois plus qu’une personne née dans ce pays et cette langue. Maintenant, j’ai pris ma place – je donne des cours de diction française au Cours Florent, j’enseigne les alexandrins – mais malgré tous ces efforts, on me verra toujours comme un Iranien…

 

… comme un Iranien ou un Franco-Iranien ?

« Un Iranien. Quand le cinéma m’appelle, c’est pour un rôle de taliban ! Je me souviens aussi d’une conversation avec un Français sympathique, pas un facho, qui se piquait d’être “plus français que [moi]”, car dans sa famille ils étaient “français depuis l’an 1000”. J’ai répondu : “OK, j’ai lu tout Maupassant, presque tout Balzac, j’ai appris à décortiquer les poèmes de Victor Hugo, expliquer les poèmes de Mallarmé, enseigner Racine à des francophones : ça ne fait pas de moi un Français.” »

 

Propos recueillis par Catherine Bédarida

Photographie : Johan Poezevara & Fabien Silvestre Suzor, pour Mouvement

 

> Pourama Pourama de Gurshad Shaheman, du 8 au 17 mars au Nouveau théâtre de Montreuil.