© Charles Fréger
Entretiens photographie

Charles Fréger

Inventaire possible, catalogue subjectif ou encyclopédie rêvée, depuis une vingtaine d’années Charles Fréger parcourt le monde à la rencontre de communautés et de pratiques sociales. En réponse à la notion plurielle d’humanité, ses photographies ont été publiées dans le programme de saison du Théâtre National de la danse à Chaillot et sa dernière Cimarron voyage dans les métissages souvent forcés des “mascarades” afro-américaines.

Par Nicolas Villodre publié le 7 janv. 2019

Comment intégrez-vous la théâtralité dans la photographie ?

Charles Fréger : « Mes photographies connectent assez bien avec la culture de la danse ou du théâtre et la mise en scène est inhérente à mes séries récentes, il y a un écho et des allers-retours possibles entre la scène et la photographie. J’ai travaillé avec le théâtre de Chaillot et ce qui m’a semblé intéressant c’est que le projet a été réalisé sans correspondre à tout prix aux spectacles de la saison, la quarantaine de photos sélectionnées à la fois les illustrent et ne les illustrent pas. Elles sont complètement autonomes et font leur chemin comme une collection d’identités.

 

Peut-on considérer votre démarche comme une forme d’encyclopédie visuelle ?

C.F. : « J’ai une pratique photographique qui est un poil dix-neuviémiste. Le terme encyclopédique est donc assez juste, comme cueillir des portraits un peu partout dans le monde, auprès de communautés qui sont plus ou moins connues. Mais il ne s’agit pas non plus de centaines de milliers de photographies, disons plutôt qu’avec le théâtre de Chaillot nous avons puisé dans une vingtaine d’années de photographie, dans des séries allant des élèves en centres de formation comme les apprentis bouchers des Bleus de travail, aux personnages de traditions folkloriques, comme ceux de la série Wilder Mann en Europe, des Yôkaïnoshima au Japon ou du groupe d’Asafos du Togo.

 

Asafo, 2014, Togo p. Charles Fréger

 

Vous publiez un livre Cimarron, qui traite des “mascarades” afro-américaines, pouvez-vous expliquer ce que cela représente ?

C.F. : « La série de mon prochain livre, traite des mascarades afro-américaines dans une quinzaine de pays d’Amérique centrale, d’Amérique du sud, des Caraïbes et une partie des États-unis. Elle porte sur la culture afro-descendante. Les Mardi Gras Indians, par exemple, sont un hommage des descendants d’esclaves aux tribus indiennes qui ont cachés les esclaves fugitifs. Cela passe par une représentation d’hommes noirs qui se costument à la manière des Indiens, parés avec une grande quantité de plumes. Cette pratique est allée crescendo dans le temps en devenant de plus en plus flamboyante.

 

Comment maniez vous les stéréotypes ?

C.F. : « Les Mardi Gras Indians utilisent les clichés de la représentation des Indiens d’Amérique. On dit qu’ils auraient commencé cette pratique après le passage du spectacle de Buffalo Bill à la Nouvelle Orléans. Son Wild West Show intégrait des Indiens auxquels il avait imposé des formes codifiées et stéréotypées comme le fait de chanter la main devant la bouche, une de ses inventions. Il a tourné en Europe, à Paris et à Rouen, on lui doit l’image complètement exotique du peau-rouge.

 

Quelle géographie se dessine de ces mascarades ?

C.F. : « Mon projet a pris sa place dans le triangle qui va de la Louisiane à la Cordillère des Andes, au Pérou, jusqu’au Brésil, à Bahia. Mais ce qui est intéressant c’est d’observer le syncrétisme, toutes ces traditions qui se sont mélangées de force, toujours sous le joug du colonialisme. Par exemple, j’ai trouvé des mascarades créoles, avec des gens qui sont plutôt noirs qui se costument souvent comme des Indiens. En miroir de ces métissages, les traditions d’Indiens dans la Cordillère des Andes, se griment en ce qu’ils nomment « Negritos », représentant les esclaves qui habitaient avec eux, au même rang qu’eux. La représentation est complexe et renvoie aussi à des rapports de forces. Au Pérou, il est arrivé que d’anciens esclaves deviennent eux-mêmes propriétaires d’esclaves. Mais ces géographies métissées ont aussi produit une forme de créativité, comme avec la Santeria à Cuba ou le Candomblé au Brésil où des esclaves ont trouvé un biais pour pouvoir conserver leurs religions en les encapsulant dans des croyances. »

 

Propos recueillis par Nicolas Villodre

 

> Charles Fréger, Yokainoshima, esprits du Japon, jusqu’au 25 août au musée des Confluences, Lyon ; Cimarron du 2 février au 14 avril au Château des ducs de bretagne, musée d'histoire de Nantes