Guillaume Bresson Guillaume Bresson © D. R.
Entretiens arts visuels

INTOTO

Thomas Fougeirol, Julien Carreyn et Pepo Salazar rassemblent des objets d'artistes non-identifiés  qu'ils exposent, de Paris à New York, dans un projet évolutif et totalement discordant nommé INTOTO.

Par Alain Berland publié le 18 avr. 2018

 

 

INTOTO est un nom bien étrange pour une exposition, qu'est-ce que cela signifie ?

Thomas Fougeirol : « C'est un mot latin qu'on utilise beaucoup en théorie esthétique anglo-saxonne et qui signifie, tout simplement, en totalité.

Julien Carreyn : « Je dois dire que je n'étais pas emballé par cette proposition de Thomas mais comme on en parlait avec Evariste Richer, celui-ci nous a dit, « Ce n'est pas terrible mais quand vous en aurez fait plusieurs, que l'on dira INTOTO 3 ou INTOTO 4, cela sera plutôt intrigant et marrant et deviendra une histoire singulière. » Et maintenant c'est vrai, c'est ce que les artistes se disent dans la rue ou dans les expositions : « Hé ça, c'est INTOTO ou encore, cela n'est pas du tout INTOTO. »

 

Quelles intentions ont décidé de la forme de ce projet ?

T. F. : « Il y a plusieurs entrées. Tout d'abord, cela vient d’un autre projet d'invitations lié aux photogrammes que je mène en même temps et qui doit se clore cette année. Pour ce dernier, je visite de nombreux ateliers d'artistes et comme je vois des objets qui y sont et que l'on ne montre jamais, je me suis dit qu'il y avait quelque chose à faire. En discutant avec Julien et Pepo Salazar on a pensé qu'il y avait là matière à exposition tout en ne sachant pas comment s'y prendre.

J. C. : « On avait quelques intuitions de structures. Il fallait que rien ne soit encadré, que tout soit accroché par le centre et en ligne et qu'aucun artiste ne soit mis en avant pour construire une horizontalité et une égalité de fait.

T. F. : « Il fallait aussi que les prix soient très bas, 50 ou 100 euros maximum et que, s'il y avait vente, l'argent aille entièrement aux artistes, qu'il n'y ait donc aucune commission et aucun frais déduit. J'observe souvent dans les galeries des gens ou des artistes passionnés qui sont incapables de s'offrir une œuvre, des choses que l'on souhaiterait posséder et que l'on ne peut s'offrir. Je voulais sortir de cette abstraction financière que représente le monde de l'art où l'on peut vendre des œuvres le prix d'une voiture.

 

Mimosa Echard. p. D.R.

 

Quels types d'œuvres proposez-vous ?

T. F. : « Les éléments que l'on propose sont ceux qui ne sont jamais choisis par nos galeristes, lesquels font toujours un compromis très précis entre ce que nous, artistes, réalisons et les exigences du monde extérieur. Pourtant, presque toujours quand tu es dans un atelier, tu repères un amoncellement de matières, de documentations, de notations, de prototypes. Que faire avec tous ces éléments bruts, bourrés d'énergie et très touchants et qui ont autant d'importance pour les artistes qu'une pièce finie prête à entrer dans le monde de l'art ?

J. C. : « Si on fait une comparaison avec la musique et les vinyles, on peut se dire que l'on veut exposer seulement des faces B ou des test pressing.

 

N'y a-t-il pas un problème de fétichisation ?

T. F. : « Peut-être que ça l'est pour les collectionneurs. Mais les prix très bas cassent ce processus. Et puis, on accumule des choses que seuls les artistes peuvent avoir envie de posséder parce qu'ils y sont les seuls sensibles et que cela engendre de la discussion.

 

Comment allez vous concilier vos expositions toujours très discrètes avec la Fondation d'entreprise Ricard qui, elle, est totalement mainstream ?

J. C. : « Si ce INTOTO 6 se situe à l'espace Ricard, ce n'est pas dans un esprit ascensionnel. Même si on identifie mieux le projet aujourd'hui qu'hier, c'est juste une question d'opportunité et le prochain pourrait être dans une cave humide. On espère ne pas fétichiser mais pour nous l'art a une aura, et même si nous sommes les seuls à y croire cela n'a pas d'importance.

T. F. : « Ce projet permet de réunir une forme de communauté artistique qui possède les mêmes préoccupations. Ce qui nous intéresse c'est que tous les objets sont placés au même endroit, c'est à dire qu'un artiste qui a exposé à la biennale de Venise et un étudiant en art qui n'a jamais rien montré se retrouvent dans les mêmes conditions de monstration. On essaie de mettre l'électricité à des niveaux différents là où tout le monde vit dans sa cellule et ainsi de faire communiquer les artistes en agrégeant des éléments de langage qui produisent des effets.

 

Pepo Salazar. p. D. R. 

 

Vous avez créé une machine dans la Machine qui fonctionne non pas en marge mais à l'intérieur de celle-ci, tout en étant fondamentalement différente ; une sorte de troc primitif d'artistes autour d'œuvres qui ne rentrent pas dans le marché, de communauté qui pense des objets pauvres. 

J. C. : « Oui, mais il ne faut surtout pas voir cela comme un vide grenier, car les objets que nous exposons n'ont pas eu de vie antérieure. Au contraire, ils précèdent le geste artistique, c'est pourquoi les artistes sont toujours très étonnés que l'on choisisse ces objets dans leur atelier. Nous sommes dans une culture européenne, celle de l'objet fini, celle du chef-d'œuvre. Or, Thomas vit entre Paris et New York où le milieu de l'art possède une culture différente et où la déconstruction est bien plus admise et où, souvent, les artistes arrêtent leurs œuvres avant qu'elles ne soient finies ; c'est cela qu'ils considèrent comme cool. Nous, par exemple, on ne prend pratiquement jamais de dessin car c'est beaucoup trop manufacturé. On ne veut pas d'élément qui soit pensé comme de l'art.

T. F. : « Il y a dans la rue une culture du déchet qui est extraordinairement scénique, et c'est cette atmosphère que je souhaite exposer.

 

Si vous êtes des ethnologues qui étudient la tribu des artistes, n'y-a-t-il pas parfois chez ceux que vous rencontrez, une volonté d'aller au devant de vos souhaits et de produire en surjouant des œuvres qui s’adapteraient à INTOTO ?

J. C. : « C'est parfois vrai et dans le dernier INTOTO est apparue une esthétique plus ethnique. Nous essayons de stabiliser dans chacune des expositions une coloration émotionnelle qui correspond à chaque lieu un peu comme dans les raves parties. Si les objets sont choisis en fonction de nos préoccupations, on ne se positionne pas du tout comme des commissaires car on veut à la fois s'amuser et apprendre. Avant tout c'est une opération qui met en avant la puissance du collectif. »

 

Propos recueillis par Alain Berland

 

> INTOTO 6, jusqu’au 28 avril à la Fondation d'entreprise Ricard, Paris