© Yannick Labrousse
Entretiens arts visuels

Jean-Marie Perdrix

Jean-Marie Perdrix a un saint protecteur qui se nomme Robert Filliou. Dans la fliation de cet “ artiste-relais ”, soucieux de partager son expérience autant que ses œuvres, il entremêle constamment art et vie, et produit très peu. 

Par Alain Berland

Chaque sculpture est le fruit d'un long processus contextuel fait d'hésitations, d'observations, de partenariats et d'allers-retours. Le résultat d’une rencontre avec un lieu de production et ses spécificités économiques et sociales. Jean-Marie Perdrix crée partout dans le monde, mais surtout, depuis une dizaine d'années, dans un atelier de maîtres bronziers au Burkina Faso. Son œuvre, en fn remarquée, dérangeante et fascinante, à mille lieux de l'industrie culturelle aura participé à de nombreuses expositions ces deux dernières années. Conversation avec un artiste altruiste et peu soucieux du marché de l'art.

 

Vous produisez vos œuvres dans des fonderies où vous sculptez la fonte, le plastique et le bronze. Plus récemment la chair, une pratique pour le moins inhabituelle dans le champ de l'art contemporain. Qu'est-ce qui guide votre travail ?

« Mes premiers travaux étaient des “formes insaisissables”. Cela reposait sur l'idée simple d'avoir des objets pleins que l'on peut prendre dans l'écartement de la main. On comprend l'e fort qu'il faut faire pour les soulever mais ils ne possèdent aucune prise. Pour les réaliser, je me suis intéressé à plusieurs matériaux et j'ai choisi la fonte. Elle a une densité très particulière, n'est pas coûteuse et sa production est très simple. Ensuite, j'ai continué avec les empreintes de mon corps et j'ai gardé les évents parce que cela donne une identité à la pièce, son unicité. Pour moi, la fonderie c'est un peu comme pour la photographie argentique, il y a un travail de préparation important puis une apparition définitive assez nerveuse, sans chichi. C'est pourquoi j'expose souvent l’œuvre produite à sa coulée, à sa naissance, au moment liquide où le poids est le moins perceptif.

 

Originaire de l'Est de la France, vous avez beaucoup voyagé, notamment au Burkina Faso où vous collaborez depuis longtemps avec des maîtres bronziers. Comment a commencé votre histoire avec l’ailleurs?

« Je suis allé dans une ancienne fonderie soviétique à Leningrad, j'ai travaillé en Géorgie dans un énorme combinat métallurgique pour réaliser ma plus grosse pièce à ce jour, une œuvre de plus de 6 tonnes. Elle a été déposée dans un parc en plein centre-ville, sans autorisation, en désinformant le Centre culturel français qui m'avait obtenu une invitation à exposer dans un musée. Je suis aussi allé en Serbie, en Corée et au Mexique. Généralement, j'aime m'impliquer, avec un schéma productif simple, très souple et à la fois très concret, dans des espaces aussi sophistiqués et industriels que les fonderies. Je cherche un sens dans l'espace physique de la conception. J'ai effectué mon premier voyage au Burkina Faso lorsque j'étais encore étudiant aux Arts décoratifs de Strasbourg. J'y suis resté 3 mois et je me suis passionné pour le pays mais aussi pour toutes les problématiques que l'on peut rencontrer dans des lieux en voie de développement après la période coloniale.

Sur place, j'ai trouvé rapidement mes propres contacts et grâce à une amie de l'Institut français, j'ai pu rencontrer Ousmane Dermè, un maître bronzier de Koudougou. Les premières pièces étaient ratées car je ne savais rien faire. J'avais un rapport à la figuration inexistant et dans ce processus artisanal où l’on travaille avec presque rien, je ne trouvais pas ma place. De plus, c'était difficile de se faire comprendre en tant qu'artiste occidental dans un pays où beaucoup vivent au jour le jour dans des économies très précaires. J'ai commencé par faire des bronzes de petite taille et puis, à partir du début des années 2000, j'ai fait de plus en plus d'allers-retours entre la France et le Burkina Faso et j'ai pu améliorer ma technique. Aujourd'hui je travaille avec le même bronzier burkinabé qui circule lui aussi entre les deux continents et qui comprend très bien mes attentes.

 

Comment travaillez-vous là-bas ? Qu'est-ce qui fait la spécificité d'un atelier à Koudougou?

 « Disons que l'espace de travail de Salif Dermè – le fils de Ousmane – ressemble un peu à ce que l'on peut imaginer d'un atelier en France avant la révolution industrielle. Une dizaine de personnes y travaille et c'est très communautaire et très solidaire. En France, il serait difficile de se faire ouvrir les portes des entreprises pour le genre de projet que je mène. Il me faudrait des appuis pour travailler dans des fabriques qui fonctionnent presque toujours dans une logique lourde. Au Burkina Faso, j'ai pu me faire comprendre plus facilement, sur- tout à partir du moment où j'ai travaillé avec le plastique.

 

À la Villa Arson, pour l'exposition Bricologie, vous exposez la documentation du projet que vous menez au Burkina Faso. Pouvez-vous nous en raconter la genèse ?

«  Tout est venu d'une famille de bronziers traditionnels qui recyclent le plastique. Le père refond la matière qu’il trouve en abondance, puisque partout dans le pays, elle jonche le sol sous forme de déchets. Ce procédé lui permet de rem- placer la cire qu'on utilise habituellement mais qu'il ne peut se procurer car le matériau est trop coûteux. Il la travaille de la même façon: il la chauffe dans une boite de conserve pour la modeler puis l'entoure de terre pour faire l'empreinte qu'il va cuire. Cela me plaît car on recycle le matériau le plus pauvre que l'on peut se procurer, le plus dégueulasse, celui qui défigure tous les paysages des pays en voie de développement. Avec cette technique de recyclage, en faisant 6 djembés par jour à Koudougou, ville de 140 000 habitants, on recycle 20 tonnes de déchets plastiques par an. On participe ainsi à la moitié du budget municipal alloué à la collecte des ordures et on sauve 100 tonnes de bois sur pied. L'atelier a obtenu un prix d'innovation à Bamako. Il a permis de construire un bâtiment en dur mais malheureusement il n'y a pas assez de commandes. J'ai obtenu l'expertise de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie et c'est ce document que j'expose, avec un peu d'ironie, à la Villa Arson. L'Agence a l'habitude de travailler avec des entreprises importantes et elle ne sait pas faire avec les petites structures. Elle écrase tout. Les experts sont de bonne volonté mais il aura fallu trois ans pour produire un rapport. En ce moment, je fais une demande à la Fondation nationale des arts graphiques et plastiques pour produire des tables d'écoles.

Pour ma part, avec ce procédé, j'ai décidé de répliquer un totem Lobi, peuple réputé guerrier, apprécié pour son art de la statuaire, présent à l'Ouest du Burkina Faso. C'est une figure phallique dont j'ai fait un moule très précis pour produire une quarantaine d’œuvres. La matière perturbe les sens, on ne comprend plus rien, on ne sait pas si c'est de la pierre, du bois, de la résine et l'effet de masse est très saisissant. C'est un substitut du bois et si on retourne l'œuvre, on peut en faire un poteau qui ne sera pas mangé par les termites et qui a une valeur économique locale. Cela charge l'objet d'attraction mais aussi de répulsion. C’est cette œuvre qui a été le moteur de mon travail au Burkina Faso. À l'atelier, nous avons amélioré cette technique et étrangement, j'ai eu l’impression de retrouver les énergies des avant-gardes russes. Dans ce contexte très particulier d'une économie très particulière, nous expérimentons en permanence. C'est comme ça que j'ai aussi fait des djembés, qu'ils soient géants en tant que sculptures, ou des instruments, utilisables pour des musiciens. Pour les construire, j'utilise la peau du bœuf obtenue à l’abattoir et je laisse les couilles de l'animal apparentes pour rappeler le sacrifice.

 

Qu'est-ce que vous avez trouvé au Burkina Faso que vous ne trouvez pas ailleurs et qui justifie tous ces allers-retours?

«  Ce qui me plaît, c'est une certaine forme de deal qui évacue le rapport à l'argent. Aujourd'hui je fais des bronzes, comme des têtes de chevaux et de chiens, animaux qui sont les totems de mon partenaire ; en retour, il accepte de faire des choses pour moi. Ainsi par moments, c'est moi qui prends et à d'autres c'est moi qui donne. Ce qui m’intéresse au-delà de la production d'œuvres c'est de mieux comprendre les problématiques quotidiennes du Burkina Faso. Comment occupe-t-on sa journée à Koudougou, quelle est leur vision de l'éducation, comment s'organisent les familles car, en 20 ans, le pays a beaucoup changé. Ce que j'aime au final, c'est bricoler de la mondialisation. »

> Otium #3, du 21 juin au 9 septembre à l'IAC de Villeurbanne