<i>Secret (temps 2)</i> de Johann Le Guillerm Secret (temps 2) de Johann Le Guillerm © Philippe Cibille

Johann Le Guillerm

Artiste inclassable, Johann Le Guillerm poursuit une quête qui semble relever de l’impossible : multiplier les points de vue sur le monde pour mieux comprendre sa mathématique. Avec la rigueur poétique d'un inventeur un peu fou, il mêle arts du cirque, installations et architecture, à l’heure des théories sur l’effondrement.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 17 sept. 2019

Observer Johann Le Guillerm chercher l’équilibre sur des formes mouvantes sous un chapiteau (Secret) ou admirer l’une de ses immenses structures en plein air (Architextures), c’est mettre le doigt dans un engrenage. Chacune de ses créations est un chantier, mais aussi un jalon de plus dans l’immense recherche qu’il a débutée il y a 17 ans : « Attraction ». L’ambition de ce grand œuvre semble vertigineuse : multiplier les points de vue sur le monde, réduit à son plus petit dénominateur commun – le point. Pour ce faire, il invente des machines autonomes qui avancent par la force de réactions chimiques (Les Imperceptibles), déplie une succession d'expérimentations avec des matériaux pauvres, comme des pelures de mandarines (Le Pas Grand Chose) ou encore concocte un repas qui invite à « goûter ses concepts » (Encatation, co-créé avec le chef Alexandre Gauthier). Pour comprendre son environnement, l’artiste choisit de l’éprouver et d'exhumer tout ce qu'il peut y avoir d'étonnant dans l'ordinaire, quand on le regarde sous un autre angle. À quelques jours de la dernière représentation de Secret (temps 2), voué à muter en 2020 dans un nouveau spectacle intitulé Terces, nous le rencontrons dans son QG au Jardin d’Agronomie Tropicale.

 

 

 

Vous ne vous définissez plus comme un circassien mais comme « praticien de l’espace des points de vue ». Pourquoi ?

« Parce que la signification du mot “circassien” ne correspond pas du tout à l’idée que j’ai du cirque. Pour moi, le cirque n’est pas une liste de techniques, c’est d’abord un espace. Il s’agit d’un endroit où tous les points de vue peuvent exister. Dans l’espace frontal d’une salle de théâtre, on contraint le point de vue à une perspective particulière. Sur une piste, en revanche, on ne peut rien cacher dans son dos, ce qui engendre des manières de jouer, des savoir-faire et une scénarisation très différente. Le cirque est dédié aux pratiques minoritaires, mais ce qui m’intéresse, c’est moins d’en montrer que d’en inventer de nouvelles. 

  

Qu’entendez-vous par « pratiques minoritaires » ?

« C’est tout ce qui ne se fait pas, ne se fait plus ou ne s’est jamais fait. Ce sont des pratiques qui n’ont pas d’utilité, comme marcher sur les mains ou jongler : il n’existe aucun corps de métier où l’on jette des objets en l’air pour les rattraper. Personne ne développe ces savoir-faire, à part pour en faire des spectacles. Il existe encore beaucoup d’autres pratiques minoritaires possibles que je m’attache à développer. Aussi bien sur le plan physique que mental.

 

Vous avez été formé au Centre National des Arts du Cirque mais votre recherche touche aussi bien aux arts-plastiques qu’au théâtre. Comment est né le projet pharaonique « Attraction » ?

« En 2002, j’ai ouvert un Observatoire autour du point, du minimal. J’ai commencé par vouloir mettre de l’ordre dans le monde qui m’entourait, en faire l’inventaire, le mettre à plat pour faire apparaître quelque chose de lisible. Mais très vite, je me suis aperçu que les multiples éléments qui composent le monde se retrouvaient dans des ensembles différents. Finalement, je me suis retrouvé à multiplier le monde. Déjà qu’il était compliqué, il le devenait encore plus. J’ai compris que faire le point sur le monde ne me prendrait pas une semaine mais plus d’une vie. J’ai donc adopté une perspective inverse : essayer de comprendre de quoi était fait l’élément le plus minimal – le point – en me disant que je pourrais retrouver ce “pas grand chose” dans n’importe quel phénomène plus complexe.

 

Dans Secret (temps 2), vous investissez des structures, vous les mettez en mouvement, testez les équilibres entre corps et objets. En quoi éprouver la forme est-il important dans votre recherche ?

« Créer à travers mon corps ou à travers la matière relève de la même question : matérialiser une idée. Quand je cristallise ma pensée à travers une matière extérieure, je peux tourner autour de cette forme, ça me permet d’échanger avec ma pensée.

 

 

Quelle place Secret (temps2) a-t-il dans votre recherche globale ?

« Secret (temps 2) est la mutation du premier chapitre de Secret. J’organise toujours le spectacle sous chapiteau selon des mutations qui s’opèrent tous les 6-10 ans. Secret était déjà la mutation de Où ça ?, le premier spectacle sous chapiteau que j’ai créé. La moitié du spectacle est totalement renouvelée, un quart reste du précédent et l’autre quart provient d’un autre encore antérieur. Un quart de Secret (temps 2) persistera dans Terces, prévu pour 2020. Je crée une sorte de matrice rhizomique : c’est une matière que je réorganise à chaque fois et qui grossit. À l’image de l’ensemble du projet. Cette logique reprend très fortement l’architecture de la recherche scientifique mais dépliée : ce n’est pas une arborescence pyramidale mais recyclable. Il y a des correspondances dans tous mes travaux. Dans Secret (temps 2), j’utilise par exemple une partie de la structure de l’Architexture posée dans la mare du Jardin d’Agronomie Tropicale à Paris que je mets en mouvement. Quand il est utilisé tout à fait autrement, un détail d’une forme prend un tout autre sens. C’est l’intérêt du projet “Attraction” : cette genèse de l’observatoire autour du minimal se décline sous de multiples facettes dans plusieurs espaces. Secret est la facette physique de cette recherche, une sorte d’observatoire public. La conférence Le Pas Grand Chose est aussi un observatoire public mais c’est le seul spectacle qui sort de “l’espace des points de vue” (la piste – nda). Dans cette pièce, j’impose mon point de vue sur une scène frontale tout en faisant des démonstrations avec des projections, très frontales elles aussi. C’est l’endroit de la parole – alors que nulle part ailleurs je ne parle –, la face cachée de tout le reste.

 

« Attraction » touche à la physique, la génétique, l’astronomie… Vous décrivez votre démarche comme la « science de l’idiot ». Pourquoi appréhendez-vous ces domaines scientifiques en autodidacte ?

« Tout bon chercheur doit se considérer idiot, celui qui ne sait pas mais qui tente de savoir. Les théories scientifiques d’aujourd’hui seront caduques demain. On peut regarder la science comme une sorte de bricolage continuel face à complexité du monde : toujours en train d’essayer de raccorder une théorie à une pensée préexistante, elle-même déjà en train de s’écrouler. Je trouve plus intéressant d’éprouver le monde que d’accepter le chemin tracé par les autres. Je me fie à mon point de vue et mes recherches, quitte à créer mes propres erreurs. Je suis plutôt un alchimiste. La science fragmente le monde en disciplines alors que moi, je cumule les points de vue.

 

À l’heure où foisonnent les théories sur « l’effondrement de notre civilisation », revenir au chaos originel permet-il d’envisager l’avenir ?

« Je développe une forme de connaissance qui m’amène à ouvrir de multiples chantiers, qui à leur tour ouvrent de multiples portes. Dans la recherche, il faut arriver à prendre du recul tout en s’enfonçant, sans pour autant se perdre dans des méandres. Il faut réussir à avoir un regard d’ensemble et en mouvement. Dans cette recherche autour du point, je suis très attaché à la notion d’équilibre. L’équilibre physique est quelque chose qui tente de se maintenir autour d’un centre de gravité mais ne s’y arrête jamais. C’est un mouvement entre deux déséquilibres, tout comme la pensée. Ce qui est fixe, c’est la mort, la chute. Le monde est une succession de déséquilibres et de réajustements. Chaque forme de vie tente de survivre par rapport à une autre ou à un déséquilibre, certaines doivent s’éteindre pour laisser la place à d’autres. »

 

 

 

Photographies : Secret (temps 2) de Johann Le Guillerm © Philippe Cibille 

 

Propos recueillis par Orianne Hidalgo-Laurier

 

> Secret (temps 2), du 24 septembre au 20 octobre à La Villette, Paris

> Le Pas Grand Chose, du 6 au 28 novembre dans le cadre des CoOp à la Maison des Métallos, Paris ; les 10 et 11 décembre au Carré Colonnes, Saint-Médard-en-Jalles ; les 31 janvier et 1er février au CDN d’Orléans

> Encantation, du 8 au 11 octobre au Volcan, Scène Nationale du Havre ; du 13 au 16 novembre au Tandem, Scène Nationale d’Arras, Douai ; du 22 au 25 avril au Centquatre, Paris