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Entretiens Musique

La Féline, avant le déluge

Suite à la publication de sa Dialectique de la Pop, la philosophe Agnès Gayraud est retournée à son activité de musicienne sous le nom de scène La Féline. Avec Vie Future, son dernier album, elle réinvente la chanson française et conte à mots feutrés l’inquiétude que lui inspire l’avenir de la planète.

Par Julien Bécourt publié le 16 janv. 2020

Votre musique s’est étoffée avec le temps, les compositions sont plus arrangées/orchestrées et moins recroquevillées sur elles-mêmes, plus ouvertes sur l’extérieur tout en partant toujours de l’intime. À quoi est-ce lié ?

« Je crois qu’à l’époque d’Adieu l’enfance, je tenais beaucoup à démontrer mon manque de moyens comme une fierté, je voulais ce son à l’os, même s’il y avait quand même déjà des sons synthétiques.  Vie Future a plus de matières en effet, ne serait-ce qu’en termes de couleurs sonores, il n’y a pas de recherche de la pureté (de l’origine en tous cas) : j’ai composé pas mal d’arrangements avec des émulations de synthés disponibles sur IPad ; il y a aussi des samples ; des sons d’échographie de mon bébé, etc. Tout cela a-t-il un rapport avec mon épanouissement personnel ? Peut-être, mais j’ai l’impression de viser depuis longtemps cette musique, je disposais seulement de moins de moyens et de moins d’expérience. Mais le morceau « Adieu l’enfance » ne dépareille pas spécialement avec ceux d’aujourd’hui. Si on parle du fond en revanche, là oui ce n’est pas la même personne, pas le même état de cette personne qui écrit « Vie Future », dont les paroles sont plutôt très sombres, mais sans doute plus volontiers assumées dans leur noirceur. Et puis écrire des textes de chansons est indissociablement lié pour moi à la manière dont je les chante. Dans le chant, la manière dont il se déplace, dont les mélodies sont un peu plus libres, oui, on entend quelque chose qui s’est épanoui. J’ai enregistré pratiquement tout enceinte : ta cage thoracique s’agrandit, l’expérience du chant dans cet état-là est géniale.

 

L’album semble s’être beaucoup construit en studio, l’instrumentation est très riche et variée. Vous avez même cédé à l’autotune sur « La Terre entière ». Pouvez-vous toucher deux mots de ce travail de production ?

« « La Terre Entière » est un morceau qui compte pour moi, je le trouve différent, j’ai expérimenté des choses dessus (je voulais une mélodie/ un chant à la Arthur Russell un peu, mais bien sûr ça produit quelque chose d’autre. J’ai lu dans un magazine anglais que le morceau avait pour eux quelque chose de « japonisant ». Ça m’a amusée. Ça tient peut-être aux refrains. L’autotune, je ne sais plus pourquoi il est arrivé là. La fin du monde, cela me fait toujours penser à une scène où une fois tous les vivants disparus, nos outils mécaniques continueraient à fonctionner, les radios continueraient à chanter. Dans la description de cette humanité bavarde, ivre de ses langages, de ses bruits permanents, je vois bien une radio d’aujourd’hui continuer à chanter après nous. Et vu que les voix des années 2000 sont pour la plupart passées au filtre de ce traitement, une voix autotunée, dans le contexte, me semble hautement probable ! Moi je n’ai pas de haine en général contre ce traitement, d’autant que les gens confondent un peu tout, vocoder, flanger, auto-tune. En fait c’est un son très séduisant, c’est peut-être ça le problème, il rend la voix naturelle presque pauvre en harmoniques et harmonies une fois qu’on s’est habitué à ce son hyper dense.  

 

Dans le texte qui accompagne l’album, et qui s’adresse à votre fils avant sa naissance, vous créez des ponts entre la philosophie de Lucrèce et la science-fiction, notamment Arthur C. Clarke. Vous y parlez aussi de « larges plaines calmes où l’humanité connaît enfin sa place (…) dans la beauté indifférente des éléments. » L’album s’est-il construit autour de cette méditation sur l’humanité à venir ?

« En un sens oui, cela a aidé à lui donner une ligne directrice. Même si le titre de Vie Future est venu assez tard, j’avais dès le départ cette envie de renouer avec mon goût pour la science-fiction (autant en littérature qu’au cinéma). Avant même d’être La Féline, j’avais fait une maquette avec des chansons qui s’appelait « Sounds Fiction ». C’était chanté en anglais, c’était autre chose, mais il y avait déjà un attrait pour les configurations cosmiques, les questions de post-humanité. Depuis, je me suis intéressée aux différentes interprétations de la situation humaine dans le champ critique de l’anthropocène, j’ai enseigné les cosmogonies présocratiques dans une fac américaine, et je baigne dans des considérations apocalyptiques sur l’avenir de la planète, comme nous tous. Le fait d’attendre un enfant, et le petit cosmos que l’on se sent soi-même devenir pendant la gestation, tout cela a rendu la métaphore très inspirante. Un ami me disait qu’il y avait aussi beaucoup de circularité voire de sphéricité dans ce disque, sans qu’on puisse identifier toutes les fois où cela surgit : je pense qu’il a raison. C’est la forme des mondes tels qu’on les représente. Il y a tout un jeu, conscient et inconscient avec l’idée des mondes. 

 

Entre « Palmiers Sauvages », « Fortune », « Tant que tu respires », « Visions de Dieu », « Lucifer »… Votre vision de la « vie future » est pour le moins pessimiste, même si des titres comme « Effet de nuit » ou « Elai » sont plutôt porteurs d’espoir. La musique, en revanche, est étonnamment lumineuse. Vous semblez tiraillée entre ces deux polarités, dans cette contradiction irrésolue.

« Je crois que j’ai toujours aimé ça en musique, les contraires, les tensions irrésolues, les chansons de Robert Wyatt sur l’âge de l’ego et du narcissisme, avec une basse ondoyante et des notes bien hautes presque guillerettes (« The Age of Self » sur Old Rotten Hat). C’est la seule manière que je vois d’être juste avec ce que je ressens en fait, dans ce déséquilibre. Si je fais de la pop (au sens du genre pop, pas seulement de la forme, au sens large, comme je la définis dans mon livre), c’est aussi parce que c’est un choix esthétique qui autorise une certaine marge d’expression subjective, voire de sentimentalité. Mais tout le jeu, est d’échapper au sentimentalisme. Je crois que si les paroles « Tant que tu respires » étaient saisies dans une musique aussi triste que ce qui est raconté, j’aurais l’impression de prendre en otage l’auditeur, et de me trahir moi-même aussi à vrai dire, car j’avoue qu’il y a une quête de sublimation dans cette chanson, la colère de perdre irrémédiablement un être cher circule dans un solo de fuzz, la tristesse dans l’élan de la voix, mais oui le rythme est dansant. Je voulais même inviter Mdou Moctar sur cette chanson avec qui j’avais échangé quelques mois plus tôt et qui aimait ma voix. La chanson n’est pas là pour confirmer la facticité, elle veut lui résister, même si cette résistance est illusoire, c’est sa raison d’être pour moi. Mais déjà me vient un contre-exemple, il y a cette chanson magnifique d’Alex Chilton sur la mort de sa mère, « Holocaust », qui est aussi triste à écouter qu’à comprendre. En fait, c’est assez profond cette histoire de lumière qui reste : au fond, j’annonce la catastrophe avec le sourire. Peut-être que le sourire s’effacera, un jour, pour le moment, il est encore là, et la musique s’en ressent, c’est sûr.

 

 

 

 

Contrairement à votre album précédent, vous semblez être revenue à des préoccupations plus « terre à terre », tout en les envisageant avec une distance « universelle », comme si vous observiez la Terre depuis l’espace. C’est un peu votre Space Oddity

« Vous voulez parler de Triomphe ? C’est marrant parce qu’au fond pour moi Triomphe est un disque tellurique, il y a beaucoup de terre dedans, avec même un sens archaïque de la terre. Je voulais un son boisé, je voulais réfléchir avec ce disque aux mythes ancestraux qui nous rassemblent (« Le Royaume »), à la vie sauvage (« Senga »). Peut-être que ça paraissait plus occulte. Mais je crois bien que ça m’allait d’être un peu occulte sur tout ça. Parce qu’il faut bien parler un langage un peu chamanique avec un projet de ce genre. Vie Future est plutôt dans le ciel (le terme apparaît souvent), un peu aquatique, aussi. Mais oui, probablement que ses paroles sont plus directes, ce que je tiens pour un progrès. 

 

Votre rapport à la spiritualité, omniprésent sur l’album, semble néanmoins détaché de tout dogme religieux. Comment alliez-vous dans votre vie la dimension matérialiste et métaphysique ? 

« Ça peut paraître naïf, mais je crois que la musique permet cette alliance apparemment contre-nature. Je ne suis pas encore sûre de la manière d’articuler cela dans ma vie quotidienne, mais il est certain que chanter, jouer, composer de la musique, n’est pas pour moi qu’une discipline du corps, c’est une discipline de l’âme, de l’âme au sens de ce que je sens grandir en moi alors que mon corps vieillit. Je ne sais pas si la musique m’aide à devenir meilleure, mais j’ai besoin d’en faire pour être sûre d’exister. Avec le temps, La Féline n’est pas juste un groupe, c’est vraiment un double sculpté, une persona dont j’essaie d’affiner les traits, d’enrichir le caractère, à chaque texte, à chaque disque. C’est peut-être ça la brèche où s’introduit la spiritualité ; ce dédoublement de ta vie dans une vie projetée où tu essaie de rassembler le sens de tout ce qui t’arrive, l’essence de ce tout ce que tu chéris, qui te semble vrai, juste, et de tous ceux que tu aimes. Je crois que depuis le début, j’essaie de faire que la mort n’existe pas. Comme beaucoup d’artistes je crois. Je n’aime rien tant dans la musique que la répétition, et la musique enregistrée permet cela à une échelle carrément obsessionnelle. Or, ce qui se répète semble rester pour toujours, un peu comme la première fois dans la chanson de Roberta Flack, « The First time ever I saw your face ».

 

Propos recueillis par Julien Bécourt