<i>One drop</i> de VOID, One drop de VOID, © D.R.
Entretiens création sonore

La ville en son

Philippe Franck

City Sonic, festival international des arts sonores de Mons en Belgique, vient de terminer sa 13e édition avec une grande diversité d’œuvres sensibles, radicales, ludiques, malicieuses et poétiques d'artistes reconnus et émergents. Une belle invitation à décrasser nos oreilles curieuses d’altérité.

 

Par Christiane Dampne publié le 29 sept. 2015

 

City Sonic a éclos en 2003 sous l'impulsion de Philippe Franck, directeur de Transcultures, Centre des cultures numériques et sonores basé à Mons. Au centre du projet, l'envie de développer le son comme « trait d'union interdisciplinaire avec la cité dans une relation nomade, contextuelle et ouverte à différents publics ». Dans cette manifestation annuelle, l'art sonore est conjugué au pluriel. On ne se risquera pas ici à le définir, renvoyant l'internaute curieux à la multitude de points de vue d'artistes de l’ouvrage documenté City Sonic, les arts sonores dans la cité (1). Le titre même du festival revendique cette diversité.

Pour cette 13e édition, une quarantaine d'œuvres disséminées dans une vingtaine de lieux atypiques (galerie marchande, gare, auberge de jeunesse…), de cultures émergentes (la Thanks Galerie, la Fabrique des singes…), mais aussi patrimoniaux (le jardin du Beffroi, la salle Saint-Georges…).

Tenir la direction artistique d'un tel festival tient du funambulisme. Funambulisme entre un esprit corsaire – proposer des créations dans l'espace public sans autorisation et créer là où on ne s'attend pas – et une ligne plus classique. Funambulisme encore pour tenir les deux bouts entre des œuvres exigeantes et d'autres plus ludiques et « tout public ». Funambulisme toujours pour trouver un équilibre entre les œuvres low et high-tech, sans se laisser happer par les sirènes du « tout numérique ». À City Sonic, c’est l’œuvre qui est mise en avant, pas la technique. Funambulisme enfin entre création et diffusion. En privilégiant la création in situ à la diffusion, Philippe Franck évite l’écueil du « prêt-à-porter sonore » tiré d’un catalogue d'œuvres « reconnues » qui tournent de festivals en festivals. Si quelques grandes pointures internationales sont présentes, une large place est accordée aux artistes émergents. Tout au long de l'année, le centre Transcultures organise des workshops avec différentes écoles supérieures belges et françaises. Plusieurs œuvres in situ en sont le fruit. L'un des invariants du festival concerne l'égalité de traitement au niveau des lieux d'exposition entre les artistes confirmés et les jeunes talents qui se voient offrir une ancienne chapelle, une église, ou une salle de la Maison du Design.

 

H20

À Mons, l'eau est prégnante et le parapluie, souvent de mise. Cet élément liquide rassemble trois propositions d'artistes au statut différent qui invitent à la contemplation : Uninvisible d’Alexis Choplain, One drop de VOID, Relative Perception de Chang Yung-Ta. Alexis Choplain, étudiant en master à l’atelier IDM (Images dans le milieu) à Mons et compositeur de musique électronique, soumet un filet d’eau à de basses fréquences sonores et lumineuses. Le résultat ? Une décomposition du mouvement de l’eau jusqu’à son arrêt total qui offre une étonnante chorégraphie. Le flux immobile et suspendu dans l’espace déjoue ainsi les lois de la pesanteur, arrête le temps et ouvre vers l’Uninvisible. VOID est un duo d’artistes audio-plasticiens italien et belge - Mauro Vitturini & Arnaud Eeckhout, créé à Bruxelles en 2013. Emergents il y a peu, ils ont le vent en poupe (Prix Médiatine 2015) et proposent One drop, le voyage d’une goutte d’eau sur une série de parapluies amplifiés. Un délicat chemin à travers la disparition par épuisement et évaporation. Relative Perception, l’œuvre épurée et méditative de l’artiste taïwanais Chang Yung-Ta, reconnu internationalement, nous donne également à entendre le son de la vapeur d’eau.

Très belles propositions aussi des étudiants Jean-Baptiste Barra & Chloé Ghesquière (à l’Esad - École Supérieure d’Art et de Design – de Valenciennes) : Hyde Sensorsound – une oscillation de plusieurs pendules déclenchée par les harmoniques de tubes PVC ; et du percussionniste Jason Van Gulick : 40-208 Ad Libitum - une installation de métronomes sans technologie numérique qui agit sur les différentes acoustiques de l'église gothique Sainte-Élisabeth. Ces deux créations, basées sur la répétition et le langage sériel, jouent avec le passage du temps, de l'instant à la durée. Parenthèses suspendues à l'écoute du temps & de l’espace variant selon nos points de vue.

 

Le chœur du public

Coup de cœur encore pour la proposition du français Mathieu Chamagne, musicien, compositeur et développeur multimédia : Apertures, une sculpture sonore interactive invisible et impalpable à partir de trois cadres suspendus. Dans cet espace de jeu musical collectif, la gestuelle du public (captée avec les paramètres de vitesse et de directivité) se synchronise pour créer une composition sonore. Une pièce électroacoustique à trois voix, ouverte et changeante selon les humeurs corporelles des visiteurs. Un dispositif ludique et jubilatoire.

On n’oubliera pas Allô, tu m’entends ?, l'œuvre sensible de Margarida Guia, performeuse et créatrice sonore qui explore le mot comme une partition. Elle résulte d’ateliers menés avec des résidents du Carosse (établissement qui accueille des personnes déficientes mentales dans la région montoise). Une grande mélancolie se dégage de cet Allô qui vise à tisser le lien, mais reste sans réponse. Un appel dans le vide.

Plusieurs événements ont ponctué les 15 jours du festival, dont le concert-performance connectée La voix des anges qui fait éclater les barrières physiques de la salle de concert en jouant avec l'interaction de passants géolocalisés dans le centre-ville de Mons. À chaque quartier de la ville, sont associées des sons au préalable, et la déambulation de personnes munies d'une application mobile permet donc d'influer la couleur du concert des quatre musiciens sur scène grâce à une tablette électronique connectée à la carte de la ville. Ce projet est à l'initiative de Nicolas d’Alessandro, scientifique spécialisé dans le traitement des signaux de parole et de chant et inventeur de l'étonnant instrument handsketch, proche de la voix humaine qui ressemble à une palette graphique. La voix des anges ouvre ainsi d’intéressantes pistes de recherche et les prémices d'un nouveau type de concert en intégrant l'ailleurs, l'autre, l'absent de la scène.

Transdisciplinaires, les artistes accueillis ne s'enferment dans aucune case : architecte, architecte sonore, plasticien, designer, poète, musicien, inventeur d’instruments, informaticien… Cette 13e édition nous donne l'occasion de rencontrer son fondateur Philippe Franck. Et puisque le son sous toutes ses formes est au cœur de City Sonic, donnons à entendre la chair de sa voix, plutôt qu’une retranscription d’interview desséchée.

 

Rencontre avec un homme passionné qui tient tous les fils pour garder l’équilibre fragile des vibrantes hybridités.

 

1. Comment l’idée du festival a-t-elle germé en 2003 et à quelle envie répondait-il ? 

 

2. Quelle place les œuvres sonores ont-elles dans les festivals et comment s’inscrit City Sonic cette année dans le cadre de Mons 2015 capitale européenne de la culture ? 

 

3. Quels sont vos fondamentaux ? 

 

1. City Sonic, les arts sonores dans la cité, sous la direction de Philippe Franck, Ed. La lettre volée, 2014.

 

City Sonic s’est déroulé du 12 au 27 septembre à Mons, capitale culturelle 2015.

Photo : One drop de VOID, D.R.