© Dorothée Thébert Filliger
Entretiens Théâtre

Lætitia Dosch

Dans le jeu qu’elle instaure avec Corazon, on ne sait pas vraiment qui tient les rênes, ni qui est le plus animal. Hate, le monologue à deux voix de Lætitia Dosch, sape la domination quotidienne et nous précipite vers une mythologie chaotique.

Par Jean-Roch de Logivière

Alors qu’elle se déshabille et commence à fouler la terre rouge qui recouvre la scène du Théâtre Vidy, aucun bruit ne s’élève dans la salle. Ce n’est pas avec son glaive, qu’elle porte à la ceinture, que Lætitia Dosch obtient le silence : Corazon, un pur-sang espagnol, l’attend sur le plateau et impose le respect en scrutant le public. À 37 ans, Hate est son cinquième spectacle. Actrice et metteuse en scène, elle choisit cette fois de chorégraphier sa liaison avec un cheval pour raconter une histoire entre les deux espèces, amoureuse, destructrice, déséquilibrée. De ce face-à-face surgissent des tableaux absurdes et les bribes issues des carnets que Lætitia Dosch a noircis au rythme de son histoire personnelle, autant que de l’actualité : un passage éclair à la ZAD, un fantasme à Calais, la congélation de ses ovocytes en Espagne, l’amour, le rap français.

 

Pourquoi avoir choisi de faire cette pièce avec un cheval ?

« La première fois que j’ai travaillé avec des animaux, c’était avec Jonathan Capdevielle pour une pièce présentée aux « Sujets à vif » d’Avignon : Les Orvidées (2016). Sur scène, on doublait deux corbeaux. La façon dont le public voulait adhérer à la fiction, croire que nos voix étaient réellement celles des oiseaux, était très belle. C’était aussi la première fois que je travaillais en duo. J’ai beaucoup aimé sentir l’autre, devoir l’écouter, trouver un équilibre et jouer en fonction. La présence d’un cheval permet d’aborder des styles de parole très différents. C’est un animal un peu mystique, ce qui autorise le texte à aller vers des zones poétiques ; mais puisqu’il fait pipi et caca sur scène, il nous emmène aussi vers des choses plus triviales.

 

Écrire un spectacle avec un animal, c’est créer une conversation ou donner des ordres ?

« C’est d’abord apprendre certaines bases de communication. Pour qu’il avance, par exemple. Dans le centre équestre où jétais, ils travaillent avec la technique du renforcement positif : récompenser le cheval quand celui-ci fait quelque chose correctement. Judith Zagury – notre coach équestre – s’interroge vraiment sur l’éthique animale. Elle tente des choses pour ne pas castrer les chevaux, elle a même essayé de dormir avec eux la nuit, pour voir comment ça se passait…

Pour faire ce spectacle, c’était nécessaire d’être à l’écoute de ce que proposait Corazon. Dans 40 % des cas, il fait ce qu’il veut et c’est moi qui le suis. Par exemple, il adore se cabrer mais ne le fait jamais dans sa vie de cheval… Alors, quand il en a l’occasion, c’est la fête du slip ! Je fais beaucoup en fonction de lui, Hate est un spectacle réellement vivant. Mais je lui donne aussi des directions, notamment en mettant en place des situations avec des objets humains. Donner une direction à un animal, ce n’est pas vraiment donner un ordre.

 

Vous devez composer avec l’inattendu des réactions du cheval. Est-ce une manière de vous mettre en difficulté ?

« En tant que spectatrice, c’est le genre de spectacle que j’aimerais voir, donc je ne prends pas vraiment de risques. Je ne crois pas non plus que ça me mette en difficulté. C’est juste hyper beau à voir, ce cheval qui tout d’un coup se met à prendre des initiatives. Il faut faire en sorte qu’il soit heureux, même si ça fout la trouille car tu ne maîtrises pas tout. Après, Corazon est un cheval sûr et sécurisant, il fait hyper gaffe aux humains et a le désir de bien faire. À un moment, j’ai craqué car j’en avais marre de le diriger. J’ai dû faire le deuil de cette égalité avec le cheval et de cette totale liberté. Je travaille donc à partir de cette manipulation, la plus légère possible. Ce spectacle est un compromis. Dans une relation humaine, il y aurait eu deux manipulateurs.

 

La manipulation et la possession sont des thèmes de Hate. Que souhaitiez-vous porter sur scène ?

« Au départ, je voulais mieux comprendre ces pulsions humaines qui nous poussent parfois jusqu’à des situations inquiétantes. Pourquoi ne comprend-on pas que notre intérêt, c’est de traiter tout le monde avec le plus d’égalité possible ? J’avais aussi envie de comprendre ça chez moi. Comment un être humain lambda peut, tout à coup, être amené à faire quelque chose d’un peu mythologique ? Comme dans Game of Thrones ! J’ai passé un an à écrire la pièce, car il me fallait trouver comment traiter cette question. Je cherchais aussi un ton pour réussir à parler d’aujourd’hui, sans être austère. Un ton qui ne te fasse pas culpabiliser de ne pas avoir envie d’aller tous les soirs au théâtre, si c’est pour te taper à chaque fois un génocide sur scène. Pourquoi aller au théâtre devrait-il être synonyme de flagellation ?

 

Votre pièce est plus puissante qu’un discours militant, justement parce qu’elle n’impose rien.

« Le théâtre, ce n’est pas de la politique. Le théâtre n’a pas à livrer un message clair mais à apporter une problématique que le public pourra, ou non, recevoir. Je déteste qu’on m’impose un message dans une pièce de théâtre, donc je ne veux pas en transmettre. Même si des choses sont dites dans mon rap de fin… La scène est un espace de liberté, que tu n’as pas dans la vie, et où il n’y a pas de morale.

 

Que souhaiteriez-vous réussir avec le théâtre ?

« J’aimerais réussir à faire du théâtre populaire : que plein de gens différents puissent venir voir mes pièces, même si je suis à poil et que je parle de cul. Julien Gosselin, par exemple, arrive à faire tenir les gens au théâtre pendant douze heures avec son adaptation de Roberto Bolaño. Ou avec d’autres bouquins, pas forcément faciles. C’est super névrotique comme spectacle, hyper angoissant. C’est le plus fort en France pour faire ça…

 

Pour écrire ce récit, vous avez tenu un journal intime, n’est-ce pas ?

« Je le fais tout le temps ! Je reprends mon quotidien, des choses que je vois dans la rue, je réfléchis à la façon dont je les appréhende. Mais dans le spectacle, ce n’est pas forcément moi qui parle. D’ailleurs, on s’en fout que ça m’appartienne ou pas. Comme Annie Ernaux qui, en partant de sa personne, est capable de transposer à l’espèce humaine et donc d’écrire d’une manière qui devient sociologique.

 

Ce journal, c’est aussi une manière de porter un regard différent sur l’actualité ?

« On reçoit plein d’informations, tout le temps. Sur Notre-Dame-des-Landes, sur Calais, sur les gens qui traversent la Méditerranée… Mais, perdues dans ce flux d’informations, c’est comme si tout ça nexistait pas. Alors qu’est-ce qui va te faire réaliser, tout d’un coup, que quelque chose existe ? Moi, je mange de la viande, mais je n’arrive pas à avoir conscience de manger un être animal… J’ai eu besoin de recréer de la réalité. C’est pour ça que je suis allée à Calais, par exemple, simplement pour sentir que ça existe. C’était impressionnant. Là-bas, tu vois très clairement que quelque chose a été détruit, recouvert de sable et arrosé avec un désinfectant qui sent la fraise partout. C’est super flippant.

 

À la fin de Hate vous rappez en français dans un style mimant un peu celui d’Orelsan.

« J’ai découvert le rap avec Oxmo Puccino, IAM et NTM. Puis j’ai découvert Booba. Tu as l’impression d’être dans le brouillard de sa tête, c’est tellement bien écrit. Quand tu écoutes Orelsan ou les Casseurs Flowters, tu ressens qu’ils ont été des gens qui s’emmerdent et qui foutent le feu. Leurs textes sont bossés à fond, c’est de la poésie, de l’impertinence, ils réussissent à faire d’un truc pourri un royaume. C’est le pouvoir de l’écriture ou de la musique : devenir un vivier pour inventer un style nouveau. Avec le rap, on peut être impertinent et partager des choses assez dégueulasses. C’est important que l’art soit un endroit préservé de toute morale où tu peux faire quelque chose de beau de toutes tes saloperies et de tes névroses. »

 

Propos recuillis par Jean-Roch de Logivière

 

 

> Hate de Lætitia Dosch, du 25 septembre au 4 octobre au Monfort théâtre, Paris