Entretiens arts visuels société

Landescape

En Sicile, de jeunes artistes et activistes pensent leur centre d’art autonome comme une statue vivante. Conversation avec Leonardo Ruvolo sur son projet Landescape, la vie sur l’île et le sens de « faire communauté » aujourd’hui.

Par Irene Panzani publié le 18 juil. 2020

 

 

Lorsqu’il est né en Sicile en 2015, le projet Landescape n’était rien d’autre qu’une soirée annuelle de performance et de musique, organisée d’abord dans la réserve naturelle du Mont Bonifato, à Alcamo et puis les années suivantes au Jardin Botanique de Palerme. Progressivement, les jeunes artistes, activistes, performeurs ou encore avocats qui étaient derrière le projet ont eu l’envie de le rendre plus permanent. L’un d’entre eux, Leonardo Ruvolo nous raconte cette aventure artistique placée sous l’égide de la « convivialité », chère au théoricien d’écologie politique Ivan Illich.

 

Vous êtes né à Alcamo. Pourquoi avez-vous pris la décision de revenir vous installer dans cette ville en 2018, après des années passées à Milan, pour installer le projet Landescape dans le temps long ?

« Je voulais désaisonnaliser Landescape en organisant des choses dans les périodes creuses, dans la lignée de la première résidence organisée pendant un mois et demi en 2018, avec des artistes venus de toute l’Europe et au cours de laquelle nous avons réalisé Desperate Attempt. Pour créer cette living sculpture, nous n’avions utilisé que des matériaux provenant du paysage : des arbres, du marbre prélevé dans une ancienne carrière, des roues, des poubelles. Et de fait, en allant à la rencontre du paysage, nous avons créé des liens avec le territoire et sa communauté. En 2019, pour aller plus loin, nous avons invité un artiste vidéaste (Davide Belingheri) afin qu’il tourne un documentaire qui révèlerait ce qui existe ici, sans spéculation ou fantaisie.  Ceux qui vivent ici, surtout en hiver, vivent une situation d’aliénation. Au-delà de l’image de la Sicile mafieuse ou exotique, la situation est désastreuse : le taux de chômage des jeunes est très haut, il n’y a pas de travail et les patrimoines immobiliers et agricoles sont concentrés dans les mains d’une minorité. Cependant, grâce au documentaire, nous avons découvert un mouvement très intéressant autour de l’agriculture, une activité qui se pratique en Sicile depuis des siècles et qui n’y a pas été importée, comme le tourisme ou l’art contemporain par exemple.  En tant qu’artiste, on peut se sentir seul, mais lorsqu’on travaille avec des agriculteurs, c’est moins le cas : c’est un monde où tu peux communiquer, faire des projets, te battre pour un salaire plus juste.

 

L’année suivante, vous avez travaillé sur un autre thème, celui du miracle. Pourquoi ?

« La municipalité s’est comme éveillé et nous a donné 1 500 euros pour organiser quelque chose pendant la fête de la Vierge des Miracles. Ça tombait bien, car j’étais justement en train de mener des recherches sur ce thème et sur l’alchimie. Dans l’histoire originale, la Vierge des Miracles est invoquée pour sauver les hommes de la peste, mais en réalité, la peste représente un mal plus grand qui nous oppresse. Nous nous sommes demandé de quel mal nous voudrions aujourd’hui nous libérer, si nous pouvions attendre un miracle de la Vierge et nous avons pensé à l’ambiance du « on ne peut pas faire cela » qui règne ici, pas seulement à cause de la mafia, mais aussi de la bureaucratie, et plus largement de la mentalité. Le miracle devait aussi nous libérer des déchets, qui est le réel problème de cette île, car c’est devenu un moyen de s’enrichir.

 

Cette commande de la mairie montre que vous bénéficiez déjà d’une certaine confiance, non ? « Oui, nous étions reconnus parce que fondamentalement ici, si tu fais un peu de bruit, on t’entend. Ici il n’y a rien, vraiment, il n’y a rien, je ne sais pas comment le dire mieux que comme ça. C’est un terrain vierge, tout ce que tu fais, par le fait même que tu le fais, a un poids et tu gagnes en autorité.

 

Au-delà de la maison de votre famille, avez-vous occupé d’autres espaces privés ou publics ?

« Nous avons créé pas mal de désordre dans le Bed and Breakfast de ma famille, alors elle nous a proposé d’occuper une autre maison, complètement abandonnée depuis 10 ans. C’est nous qui y avons amené l’eau et l’électricité et depuis c’est devenu notre camp d’été. L’année dernière, nous avons hébergé vraiment beaucoup de monde, à peu près 80 personnes entre artistes, touristes, paysans. C’est pour ça que je dis que ce lieu, Posto Segreto, est un projet artistique et politique en même temps parce qu’il est un incubateur du possible. En étant une sculpture vivante, un live art experiment, ce lieu recueille toutes les instances de changement du monde grâce à la rencontre avec autrui.

Néanmoins, je ne crois pas en l’occupation en tant que telle. C’est pour cela que je suis critique envers les mouvements pour les biens communs d’Italie : les occupations doivent être un moyen mis au service d’un but commun, pas une fin en soi. Lorsque nous avons occupé d’autres bâtiments, tels que l’ancienne usine de marbre abandonnée ou le Motel Beach, tous les deux situés sur la plage, c’était pour tenter d’en faire quelque chose d’éphémère pour la communauté, en l’occurrence une exposition puis un concert. Nous n’avons pas de discours esthétique précis, notre question est davantage politique.

 

Quel est le public de Landescape ? Pour qui travaillez-vous ?

« Nous travaillons pour nous-mêmes, pour notre communauté. Vaffanculo il pubblico! (fuck the public), pour moi le public n’existe plus.

 

Qu’entendez-vous par communauté ?

« J’entends les artistes, les activistes, les professionnels du secteur, les agriculteurs et tous ceux qui sont engagés dans nos projets ici à Alcamo. Nous avons compris que c’était inutile de jouer le jeu du grand public, nous avons essayé de penser autrement.

 

Pour participer aux résidences que vous organisez, il faut répondre au questionnaire publié sur votre site. J’aimerais vous retourner certaines de ces questions. Pour commencer : Qu’est-ce que l’art ?

 « L’art est un foutage de gueule pour faire de l’argent.

 

Vous pensez à des artistes dans le genre de Maurizio Cattelan lorsque vous dites cela ?

« Non, plutôt au Studiocromie de Angelo Milano à Grottaglie (Puglia). Il mise tout sur la « régénération urbaine », le graffiti et vend des œuvres dans sa galerie. Tout le monde est content, le collectionneur, les artistes, et lui-même, qui se fait de l’argent en vendant les œuvre des autres. Pour moi, l’art devrait se situer dans la rencontre entre la technologie et le matériel que tu as à disposition, dans le respect de la tradition locale. En ce moment, avec l’artiste Emajons, je réalise de la vaisselle en céramique pour notre communauté, à partir d’argile que nous avons trouvés sur mon terrain. Ce projet est lié à l’histoire de cet endroit où se situait une briqueterie romaine. De nouveau, l’idée est de créer un lien avec le paysage et l’histoire des gens qui vivent ici.

 

Qu’est-ce que la politique ?

« Un moyen avec lequel nous pouvons changer les choses. Étant donné le haut degré de toxicité du système politique représentatif dans lequel nous vivons et son inefficacité, je pense que la politique doit être mon style de vie, parce que je n’ai aucun autre moyen pour provoquer le changement que j’attends. Je dois me changer moi-même pour essayer de changer le monde. Ici, je pense à Gramsci qui pensait que nous devions être les cobayes de notre changement politique. Alors, les autres nous regardent comme représentant de ces propositions politiques, ils regardent notre corps, notre humeur, notre force et notre énergie.

 

Sur le site de Landescape, le mot « together » est omniprésent. Pourquoi ?

« Together est un mot que j’utilise avec des significations multiples. D’abord, tu rentres dans une communauté parce que tu désires quelque chose, tu as un désir personnel d’obtenir quelque chose de manière possessive, TO GET HER. Ensuite, finalement nous sommes ensemble et nous devons faire des plans. Du coup, pour arriver quelque part, TO GET HERE, il faut trouver ensemble des objectifs communs et là ça commence à devenir compliqué. Cette relation devient difficile et nous imaginons comment on peut sortir de la communauté, TO GET OUT OF HERE. C’est à ce moment-là, qu’on commence à réfléchir sur les modalités de gestion permettant de sortir des dynamiques de pouvoir qu’on a activées. Landescape se fait ensemble. Cette année, avec le COVID-19, on a fait plus d’agriculture que d’art, on est devenu comme un petit syndic où l’on venait chercher du travail pour la journée. Si tu viens travailler, tu ne viens pas travailler pour nous. C’est pour être autonome, que ce soit en étant uniquement artiste ou en faisant autre chose. Cette indépendance économique de départ est fondamentale.

 

Vos propos résonnent fortement avec cette phrase d’Ivan Illich : « J'appelle société conviviale une société où l'outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d'un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l'homme contrôle l'outil. »

« Oui, mais le problème est de l’assurer et la maintenir cette convivialité. Tout ce que nous avions programmé pour cette saison ne se fera pas. J’aurais voulu, mais mes collègues de Landescape sont dans l’urgence de gagner leur vie. D’un coup, il n’y a plus de temps pour l’utopie, et pourtant ceci serait le moment d’être artistes jusqu’au but et de repenser le quotidien. Dans tous les moments de crise, on nous demande un saut dans la foi : nous ne savons pas quel est notre horizon, comment nous allons traverser cette période en tant que communauté, et cela nous demande un grand effort d’imagination comme lorsqu’il s’agit de créer une œuvre d’art. Posto Segreto maintenant est en train de devenir un monastère clos : un espace pour les actions et les pensées de ceux qui l’habitent et le cultivent, fermé sur lui-même. »