© Édouard Jaquinet, pour Mouvement
Entretiens cinéma

Lav Diaz

Il y a deux ans, Mouvement rencontrait le cinéaste philippin pour sa Saison du diable, un « opéra rock » où il réaffirmait sa radicalité esthétique et politique dans un État sinistré par la dictature. Cet après-midi, son autre film From What Is Before est présenté au Centre Pompidou.

Par Antoine Thirion

 

Musicien underground, auteur de comics, réalisateur et scénariste, Lav Diaz tourne ses premiers films dans les studios philippins avant d’en claquer la porte, exténué par la règle des trois-sept dite pito pito : sept jours pour écrire, sept pour tourner, sept pour monter. À l’encontre de ce carcan productiviste qu’il trouve peu approprié à la mentalité et à la culture philippines, Lav Diaz s’acharne depuis la fin des années 1990 à tourner des films-fleuves pouvant atteindre 12 heures.

Il y invite le spectateur à partager la condition tragique de son peuple mille fois brutalisé, et à se lever contre ses oppresseurs – colons ou despotes.  « Oubliez les droits de lhomme, si je deviens président, ça va saigner », disait Duterte en campagne : maintenant élu, il a réactivé les ressorts policiers et l’idéologie fasciste qu’employait avant lui Marcos, dictateur de l’archipel pendant trente ans.

Mentor dans les années 2000 d’une nouvelle vague stupéfiante d’inventivité et de radicalité, portée par l’essor des caméras numériques, Lav Diaz laissa d’abord d’autres s’emparer des lauriers. Jusqu’à ce que Norte, la fin de l’histoire intègre la sélection Un certain regard à Cannes, en 2013. Qui aurait pu imaginer qu’un jour Meryl Streep, membre du jury à Berlin en 2016, endurerait les huit heures de Berceuse pour un sombre mystère et lui remettrait un prix ? C’est également à Berlin que Lav Diaz a présenté son premier film entièrement musical, La Saison du diable, charge à peine voilée contre Duterte, qui sort cet été sur les écrans français.

 

Vos derniers films ont reçu des prix prestigieux, notamment un Lion d’or pour La femme qui est partie. À presque 60 ans, votre travail, tout en restant radical, touche un public de plus en plus large. Qu’est-ce que ça vous fait, après avoir travaillé si longtemps dans une quasi-clandestinité ?

« Jai toujours eu l’ambition d’atteindre les gens, sans adoucir la radicalité de ma conception du cinéma. Quand j’ai présenté mes films à Paris en 2015, lors d’une rétrospective au Jeu de Paume, je me souviens avoir dit que je les avais littéralement tournés dans la boue. Il n’y avait rien d’autre qu’une caméra, et juste assez de nourriture. Repenser à ça pendant la cérémonie à Venise, à la boue, à ceux qui y ont pataugé avec moi toutes ces années, c’était vraiment étrange.

 

La Saison du diable se penche sur la manière dont les pouvoirs fascistes retournent le peuple contre lui-même, en armant la population contre un bouc émissaire. Les communistes en loccurrence, mais ce pourrait être les toxicomanes que vise Duterte.

« Marcos avait organisé des groupes paramilitaires appelés CHDF. Mes oncles faisaient partie du groupe qui a assassiné un prêtre italien à lépoque. Ils vivaient dans un barrio voisin du nôtre. Ma mère m’en parlait. Ils avaient été armés par les militaires et terrorisaient le village. Imaginez ce que c’est que de donner une arme à quelqu’un qui n’en a jamais utilisé, et de l’encourager à s’en servir. Imaginez quand ils se mettent à boire. Ils y prenaient plaisir. La même chose se passe de nos jours avec les milices africaines. Armer les gens a toujours été l’une des méthodes du fascisme. Marcos savait que c’est là que réside le vrai contrôle. Il se débarrassait de tous les potentiels futurs leaders du pays, comme Ninoy Aquino ou Pepe Diokno. Il arrosait les généraux pour s’assurer la loyauté de l’armée. Kabataang Barangay (Jeunesse du village), le mouvement de la jeunesse, était dirigé par sa fille Imee. Marcos était très intelligent, et c’est pour ça qu’aujourd’hui encore tant de gens croient en lui. Duterte adore Marcos. L’un de ses premiers gestes symboliques a été de faire enterrer son corps au cimetière des héros. Dans quelques mois, son fils Bongbong Marcos deviendra vice-président, bien qu’il ait perdu l’élection, grâce à un recompte des votes dont tout le monde connaît déjà l’issue. Duterte a réinstitué Marcos dans l’histoire philippine, et le dernier acte est de mettre Bongbong au pouvoir. C’est en train d’arriver. Bonne chance à nous.

 

Vos films précédents montraient la tragédie du peuple philippin, en l’inscrivant dans un moment précis de son histoire. La Saison du diable a quelque chose de plus direct : ce qu’il dit de l’époque Marcos se rapporte de manière transparente à Duterte.

« Je vois ça comme un coup de semonce, un appel aux armes si vous voulez. Réveillons-nous ! Ça recommence ! Et c’est peut-être même pire en un sens, car on ne sait plus comment s’organiser, on ne sait plus quoi faire.

 

Est-ce que la réception de vos films a changé aux Philippines ?

« Un peu, disons que désormais les cinémas les montrent, mais ça reste compliqué. La Saison du diable est sorti dans neuf salles, quelques jours après il n’y en avait plus que cinq, et je crois que dans l’une d’elles personne n’est venu. Mais en l’occurrence, ce n’était pas à cause de la durée du film (3 h 54). C’est une salle qui se trouve dans un endroit très fréquenté, où les gens ont peur d’être vus. Or le film est un peu sulfureux dans le contexte actuel.

En ce moment, les Philippins ont l’impression de vivre sous surveillance. Il y a de la peur. Ou c’est l’inverse, ils surveillent : on ne sait pas où est l’ennemi. Duterte a divisé le pays. Il a créé de la paranoïa. Les assassinats n’ont pas diminué, personne ne rend de comptes. Ils peuvent facilement monter des dossiers contre toi s’ils ne t’aiment pas. Tu peux recevoir des menaces aussi, des courriers haineux. Pas mal de gens ne veulent plus parler.

 

 

 

Photo : Édouard Jacquinet, pour Mouvement

 

 

Même dans l’industrie du cinéma ?

« À vrai dire, les gens dans lindustrie sont plutôt pro-Duterte. Pourtant, cest de la boue qui sort de sa bouche ! Encore tout récemment, à Séoul, il a embrassé une femme de force, sur scène. C’est répugnant, obscène, mais ils lui trouvent des excuses. Prétendre que les choses obscènes sont légères, cest la nouvelle norme pour nous. Les gens l’adorent, c’est surréaliste. Le bureau de presse des Philippines, le PCOO, est devenu son organe de propagande dès qu’il a placé sa propre attachée de presse à sa tête. Leur budget est supérieur à celui de l’éducation. Comment parler dans ces conditions ? Quand tu prends un taxi, un Uber, une Jeepney, mieux vaut faire attention, parce que tu ne connais pas les opinions politiques du chauffeur.

 

Ne sont-ils pas simplement guidés par un intérêt cynique ?

« Ils ont un intérêt à croire en lui, mais en même temps ils croient véritablement en lui. On ne peut agir en fonction de ses intérêts que jusqu’à un certain point. Il est arrivé en disant qu’il était anti-élites, anti-establishment, anti-intelligentsia. En disant : “Je vous appartiens.” Et les gens l’ont reconnu comme l’un des leurs. Les mensonges deviennent vérité. Je connais des gens comme F. Sionil José, l’un des plus grands romanciers philippins, qui est pro-Duterte. Des peintres, des cinéastes aussi, comme Brillante Mendoza.

 

Est-ce vrai qu’il vous a fallu vérifier le bord politique de vos collaborateurs ?

« Oui ! C’est obligé, étant donné la prise de position du film. Il faut vérifier en permanence. J’ai été surpris, beaucoup d’acteurs célèbres se sont révélés pro-Duterte. Même parfois pro-Marcos, mon Dieu. Ça me consterne qu’on puisse accepter que notre culture soit ainsi travestie. C’est une véritable débâcle, une faillite. Mais ça n’arrive pas qu’aux Philippines. Regardez, encore l’Italie la semaine dernière. On est tous dans le même bateau. Bien sûr, Duterte est vraiment
vicieux, il tue des gens. Sa prétendue guerre des drogues… Les gens se sont mis à croire que les victimes étaient toutes de monstrueux dealers. On a arrêté de compter en 2016, il y avait 4000 morts. Mais quand tu parles aux journalistes – qui parlent en off aux policiers – tu te rends compte qu’il y en a beaucoup plus.

 

Vos films mettent en avant des schémas de résistance individuelle. Mais la tâche est trop lourde pour un seul héros. Est-ce qu’il est encore possible de s’organiser aux Philippines ?

« Cest une question difficile. Les moyens de résister ont changé. Dans les années 1970, quand Marcos était au pouvoir, il suffisait qu’une personne défile pour créer un mouvement de foule. Maintenant, il y a beaucoup moins de monde. Il n’y a pas de visage incontesté de l’opposition. En attendant, les gens résistent comme ils peuvent, sur les réseaux sociaux, dans leurs films ou à travers leurs poésies. Il y a un mouvement d’opposition réel, et en même temps celui-ci est invisible. Ça se sent. Quand je retrouve des amis au café, on se rend compte qu’on est habités par la même frustration, la même colère.

 

Comment l’idée d’un « opéra-rock » vous est-elle venue ?

« Assez naturellement, en septembre de lannée dernière. Jétais à Harvard, et pour me distraire dun film de gangsters que jécrivais là-bas, jai commencé à composer des chansons à propos de ce qui se passait aux Philippines et dans le monde. Des lamentations. Surtout parce que javais cet immense appartement et que javais une guitare. Et puis jai dit à ma productrice Bianca Balbuena : “On ne va pas faire un film de gangsters mais un musical, c’est très urgent parce que ça concerne ce qui se passe en ce moment, même si on va dire que l’histoire se passe en 1979.” Je ne voulais pas faire une comédie musicale type Broadway, je n’avais pas vraiment envie de jouer avec les codes du genre. Je me suis juste dit que je remplacerais les dialogues par des chansons. J’ai donc ajusté les paroles aux personnages, aux arcs narratifs. Puis j’ai enregistré les chansons en face d’une caméra et j’ai donné les vidéos aux acteurs en leur disant de les mémoriser.

 

Le résultat est assez loin de la noise qu’on trouve dans Melancholia (2008) ou dans Heremias (2006). Vous reviendriez à une forme musicale instrumentale ?

« Je voudrais ensuite faire un musical metal, très en colère. Et avant, un autre plus classique, plus relaxant. Je considère La Saison du diable comme le premier volet d’une trilogie musicale.

 

À quel moment le cinéma est-il arrivé dans votre vie ?

« Jallais beaucoup au cinéma dans mon enfance. Jhabitais au sud de larchipel, on vivait dans la forêt, dans un endroit un peu reculé, la province de Cotabato à Maguindanao. Mes parents enseignaient à lécole publique. On vivait à proximité des tribus autochtones et musulmanes. Je crois que ça a été vraiment formateur. La pauvreté pour moi est encore plus violente quun meurtre, parce quon en voit l’effet déshumanisant. En 1969-1970, le mouvement sécessionniste musulman a pris les armes, et en 1972, la loi martiale a été décrétée. C’était tellement violent, déroutant, surtout pour des enfants comme nous qui ne comprenaient rien à ce qui se passait. Je n’ai compris qu’une fois au lycée, et je pouvais déjà m’estimer heureux d’avoir survécu. Dans From What is Before, je racontais le début de cette loi martiale. La Saison du diable, qui se déroule en 1979, raconte un autre épisode, de manière à pouvoir connecter ces histoires. J’ai été témoin de ces deux moments. En 1979, il ne faisait plus de doute que nous vivions dans un régime fasciste. L’époque était extrêmement sombre.

 

Il y a dans le film une figure irréelle monstrueuse, celle d’un militaire bifron, d’un Janus. L’image est juste car Janus est précisément l’allégorie d’un passage entre passé et présent.

« Je me fais une représentation très corporelle, physique, dun fasciste. Comment représenter un autocrate, un misanthrope, un misogyne, comment inclure toutes ces facettes en une image ? Ma première idée était de lui faire un visage composé de cinq visages. Ça s’est révélé compliqué et j’ai décidé de m’en tenir à cette idée de Janus. C’est l’immédiate description d’un fasciste. Il est amoureux de sa propre image. Il a des yeux partout et ne voit que lui-même. »

 

Propos recuillis par Antoine Thirion

 

> From What Is Before de Lav Diaz, le 31 janvier à 14h au Centre Pompidou dans le cadre du cycle Hors-Pistes