<i>Arts & Lettres contre l'esclavage</i>, Éditions Cercle d'art, Paris, mai 2018 Arts & Lettres contre l'esclavage, Éditions Cercle d'art, Paris, mai 2018 © D. R.
Entretiens politique Livre Histoire

Abolitions de l'esclavage

L’historien Marcel Dorigny publie deux livres coup sur coup : Les abolitions de l'esclavage et Arts & Lettres contre l'esclavage. Entre faits et évocations historiques de l'esclavage, retour sur les temps forts du mouvement abolitionniste.

Par Sylvie Arnaud publié le 12 juin 2018

Dans Arts & Lettres contre l'esclavage, vous démontrez que les peintres et les écrivains d'abord se sont mobilisés contre l'esclavage à l'inverse des hommes de science et de l'Église. Leur stratégie était de parler de l'esclavage, de le montrer pour mieux le dénoncer.

« Oui c'est exact, avec cette idée que l'image est plus efficace que le texte. À cette période, beaucoup de gens ne savaient pas lire. Prenons l'exemple de John Gabriel Stedman, un fervent esclavagiste et militaire sanguinaire qui retourna complètement sa veste jusqu'à devenir abolitionniste. Il fit alliance avec William Blake pour montrer en image le récit de la guerre qu'il a lui-même vécu.  Le livre de Stedman est à l'origine de la toile de Blake, Nègre pendu vivant par une côte. Après la révolte sanglante des Noirs du Surinam, l'esclave meneur capturé agonise trois jours durant, suspendu à la potence par une côte. Cette toile a été représentée à maintes reprises dans plusieurs pays d'Europe. J'ai aussi tenu dans cet ouvrage à montrer des affiches peu connues, ainsi que des représentations d'artistes de mémoire militante à côté de tableaux de maîtres du milieu du XVIIIe siècle et d'œuvres d'artistes contemporains internationaux produites jusqu'en 2015. L'histoire nous montre que sur une période très longue et qui perdure, les artistes se sont toujours mobilisés pour donner à voir l'esclavage en image, dans le but de le combattre à plus grande échelle – c’est de la propagande par l'image. Ils ont contribué aux changements sociétaux.

 

Quel a été le rôle de la libre entreprise, par rapport à la grande pensée humaniste européenne dans le processus de la fin de l'esclavage ?

« Il est très difficile de séparer les deux. La naissance du mouvement anti-esclavagiste est un ensemble de réflexions que l'on qualifie d’humaniste. C'est une conception qui apparaît au milieu du XVIIIe siècle, pas avant. Le grand tournant arrive avec Montesquieu en 1748. L'esclavage, système mortifère est alors pensé hors la loi humaine. Cette notion de pouvoir de vie / pouvoir de mort sur les esclaves a à voir avec la violence à l'état pur qui est à contre sens de l'existence humaine. À ce moment seulement, au milieu du XVIIIe siècle, une nouvelle théorie de l'économie politique voit le jour prônant l'idée que l'esclavage représente un frein au développement, à la libre entreprise (incluant l'intéressement par le travail non servile). Adam Smith démontre que la main libre féconde plus que la main esclave. Par conséquent, la pensée des physiocrates converge avec celle des philosophes, on ne peut pas opposer les deux aspects, ils sont intrinsèquement liés.

 

Vous insistez dans Les Abolitions de l'esclavage, sur le fait que le mouvement anti-esclavagiste a été l'une des premières, voire la première, organisation conçue à l'échelle internationale.

« En réalité, la première organisation conçue comme telle est celle des Jésuites (Fédération au dessus des États). L'ordre des Jésuites reconnaît un seul chef, le Pape, pas le Monarque. En France, les Jésuites sont expulsés, reconnus comme de mauvais sujets du Roi. Les anti-esclavagistes ont compris très tôt que leurs idéaux ne devaient pas connaître de frontières, donc, dès le début du mouvement, l'idée est de se regrouper et de faire marche commune : États-Unis naissants, Royaume-Uni, France, ensemble contre l'esclavage. Les adhérents du groupe forment une sorte « d’Internationale abolitionniste ». Ils savaient pertinemment que le premier pays qui abolirait la traite tout seul serait ruiné. William Wilberforce et Thomas Clarkson sont à la tête du mouvement et le tout premier Traité international de Vienne qui interdit la traite internationalement date de 1815. Mais le dernier bateau négrier en exercice connu date de 1862. La traite illégale a ainsi continué longtemps à ravitailler en esclaves les colonies…

 

En matière de structure sociétale dans les Antilles françaises, existe t-il des modifications majeures entre les régimes esclavagistes et post-esclavagistes ?

« Les sociétés post-esclavagistes de la Caraïbe française sont restées dans leurs structures économiques et sociales comme elles étaient auparavant. Le refus du travail par les nouveaux « libres » a entraîné une importation de nouveaux travailleurs, essentiellement en provenance du continent africain, les Congos et surtout du continent asiatique, les Coolies. Les derniers travailleurs engagés sont arrivés en Guadeloupe en 1898 et aux Antilles anglaises en 1917. Le coolie trade, qui a très bien marché, était organisé par un traité entre Napoléon III et la Reine Victoria. Le premier bateau en provenance des Indes britanniques arrive dans les Antilles françaises cinq ans après l'abolition de 1848, en 1853. L'abolition de l'esclavage n'a pas été accompagnée d'une redistribution des terres en faveur des nouveaux libres. Les grandes propriétés sont restées le patrimoine des descendants de colons dans les Antilles françaises, dans lesquelles se sont développées des économies d'exportation de produits vers le nord : café, cacao, tabac, coton, banane… On constate donc peu de changements dans les structures mêmes d'organisation et de distribution de forces.

William Blake, Nègre pendu vivant par une côte, 1774. p. D. R. 

 

Les dates d'abolition en Amérique varient entre 1793 pour Saint-Domingue et 1888 pour le Brésil. Une grande concentration se situe en 1833 pour les Anciennes colonies britanniques. Comment expliquez-vous un tel écart ?

« Cuba c'est 1883. Oui l'écart est grand. L'impulsion donnée par l'Angleterre sera suivie tardivement par la France. Les indépendances coloniales de l'Amérique sont imposées par les colons. Ils ne veulent pas abolir. Tous les premiers présidents américains sont propriétaires d'esclaves. Prenons l'exemple de Thomas Jefferson, grand propriétaire d'esclaves de Virginie, il en a des centaines qui cultivent le tabac. Il explique clairement qu'il ne peut pas adhérer à La Société des Amis des Noirs. Mondain, bel homme, intelligent, ambassadeur à Paris, il a eu besoin d'argent et a dû souscrire un emprunt auprès d'une banque. Les banques prêtent seulement avec garantie. Par conséquent, il a dû hypothéquer 300 esclaves. Comme il avait besoin de domestiques à Paris, il a fait venir deux esclaves, une fille et un garçon, sœur et frère et a vécu en concubinage avec la fille dont il était amoureux, Sarah « Sally » Hemings avec qui il a eu trois enfants. C'est sous Jefferson qu'on a construit la Maison Blanche. Sarah «  Sally » Hemings est restée esclave du vivant de Jefferson ; il ne l'a affranchie que par testament avec leurs trois enfants, donc après sa mort. Aujourd'hui on connait leurs descendants. C'est Jefferson qui signe le décret de l'abolition de la traite aux États-Unis en 1807. Les résistances aux abolitions sont nombreuses et virulentes. Tout a été mis en place dans l'ensemble des Antilles pour faire reculer et cesser les révoltes d'esclaves afin d'éviter un second Saint-Domingue libre. L'histoire démontre que de tous temps on a avancé, stagné, voire reculé sur le long chemin épineux qui devait mener aux abolitions. Deux forces contraires se sont acharnées continuellement sans relâche – c'est pourquoi cet écart criant.

 

Comment s’est déroulé le processus d’abolition de l'esclavage ?

« Avant 1840, personne ne veut abolir l'esclavage de façon immédiate et brutale. La révolution de Saint-Domingue était ce qu'on avait voulu éviter. L'énorme masse d'esclaves, plus de 500 000 libérés d'un coup en 1793, provoque une peur intense autant dans les Caraïbes qu'en Europe. La pensée courante en circulation se résume à : « Plus jamais Saint-Domingue nulle part aux Antilles. » En France, Saint-Domingue, devenu la République indépendante d’Haïti en 1804, est considéré comme le repoussoir absolu. Les abolitionnistes « progressivistes » étaient majoritaires face aux « immédiatistes » longtemps très isolés. L'abolition immédiate de l'esclavage est l'idée, ou le mot d'ordre, de Schoelcher en 1842, soit 40 ans après Haïti. En réalité, l'abolition graduelle n'a marché nulle part. Ni au Brésil, ni aux États-Unis, à aucun endroit il n'y a eu un intermédiaire entre esclavage et liberté.

 

Qu’en est-il de l'indemnisation des esclaves et descendants d'esclaves pour préjudice subit ?

« La question de l'indemnisation des descendants d'esclaves est contemporaine. À l'abolition il y a eu débat sur l'indemnisation ou non des propriétaires, pas des esclaves. Pour Condorcet, le propriétaire d'esclaves a commis le délit de vol, l'esclavage n'ayant jamais été un droit : aucune indemnisation ne lui est due après l’abolition. Les propriétaires d'esclaves ont été indemnisés dossier par dossier, en gros à 50% de la valeur déclarée des maîtres dans toutes les Caraïbes. À Porto-Rico, les propriétaires d'esclaves ont été indemnisés à 100%. Aux États-Unis, il n'y a eu aucune indemnisation. Celle en faveur des esclaves n'a pas eu lieu, sauf à de très rares exceptions (causes individuelles plaidées au tribunal pour préjudice subit). Aujourd'hui la question de l'indemnisation des descendants d'esclaves n'est pas traitée mais questionnée, c'est un grand débat. Des mouvements réclament le remboursement de la « rançon » de l'Indépendance d'Haïti. Le remboursement monétaire n'a pas de sens aujourd'hui. Ce qu'il faudrait de mon point de vue, c'est une restitution sous forme de coopération.

 

 

Propos recueillis par Sylvie Arnaud

 

 

> Marcel Dorigny, Les Abolitions de l'esclavage, Éditions puf, Paris, avril 2018 ; Arts & Lettres contre l'esclavage, Éditions Cercle d'art, Paris, mai 2018