<i>Arctique</i> d'Anne-Cécile Vandalem, Arctique d'Anne-Cécile Vandalem, © Christophe Engels.
Entretiens Théâtre

Les fictions d'AC Vandalem

Avide de fables d’anticipation et de thriller politique, Anne-Cécile Vandalem revient au Festival d’Avignon après Tristesses. Arctique, sa nouvelle création est une variation autour du Groenland, du passage Nord-Ouest, du changement climatique, de la fonte des glaces et de la course aux ressources. Rencontre avec une artiste qui croit au pouvoir politique de la fiction.

Par Sylvia Botella publié le 25 juin 2018

 

 

Lorsqu’on observe l’ensemble de vos créations depuis 2003, un mot prend toute son importance : « l’exploration ». Vous explorez le réel, mais aussi le plateau, en allant à la rencontre du médium le plus pertinent : le son, l’internet, le cinéma, etc. Êtes vous à la recherche d’une forme spécifique ?

« La question de la forme est extrêmement importante dans mon travail mais elle ne se bâtit pas au-delà la question du fond. Fond et forme s’élaborent ensemble. Dès qu’une idée émerge, elle s’accompagne immédiatement d’une mise en forme. Autrement dit, l’idée n’existe pas en dehors de sa mise en forme. Le lieu est souvent la première chose qui arrive et qui détermine ma manière de raconter une histoire. Aujourd’hui, j’éprouve moins la nécessité d’explorer un nouveau médium. Auparavant, c’était presque une contrainte que je m’imposais.

 

Est-ce que c’est parce que vous avez trouvé LE médium, à savoir le cinéma ?

« Je m’interroge : le médium cinéma est-il absolument nécessaire ? Je n’ai pas envie d’aborder la création par le même prisme. Parfois, je me demande si j’oserais enlever la caméra, créer dans le noir, etc. Mais dans le même temps, j’ai toujours le réflexe de chercher l’endroit pour placer la caméra. J’ai du mal à m’en passer (rires). Depuis Tristesses,  tous les médiums – musique, image, lumière ou son – que j’ai utilisés dans mes précédentes créations ont trouvé leur place naturelle dans les dispositifs scéniques que j’ai imaginés.

 

À quoi ressemble le texte d’Arctique, pièce à la croisée du théâtre et du cinéma ?

« C’est un scénario de cinéma avec des dialogues et des codes de couleur. Le « noir », c’est le plateau. Le « mauve », c’est l’image enregistrée. Le « bleu », c’est l’image filmée en direct. Le « vert », c’est la musique. Le scénario est très séquencé. Parfois, une scène est découpée en 8-9 séquences. Après, bien sûr, tout peut bouger au cours du processus de création.

 

p. Christophe Engels 

 

Aimeriez-vous réaliser des films ?

« Oui, je suis venue au théâtre en partie parce que j’avais envie de réaliser des films. J’y travaille,  mais j’ai peur de ne pas y trouver le même plaisir qu’au théâtre. Au théâtre, c’est comme si je sculptais. Je peux tourner autour de la sculpture. Tout est à portée de main, je peux toujours retoucher. Et je peux travailler tout en même temps : la musique, la lumière, la vidéo, etc. Au cinéma, la trajectoire est plus rectiligne : on écrit  d’abord un scénario, on tourne les scènes et pas forcément dans l’ordre, on monte, etc. C’est pour cette raison que le cinéma de Mike Leigh et Lars Von Trier m’intéresse. Ils ont trouvé leur propre manière de fabriquer des films.

 

Avant de créer, vous enquêtez beaucoup. Vous pourriez réaliser des pièces documentaires, pourtant, vous allez du côté de la fable d’anticipation. Pourquoi ?

« Je commence à m’en détacher. Je vois bien à quel point, "travailler sur la fiction d’anticipation, le pire" est nocif pour moi, et surtout, je me demande si ça a vraiment du sens. Ceci dit, je ne me vois pas non plus créer des utopies. Si mon théâtre s’appuie sur des situations réelles, c’est parce que j’ai besoin de les dépasser. Et la fiction d’anticipation est la seule manière d’y parvenir. J’y trouve une forme de puissance et de raison. Elle déborde l’information qui ne suffit plus à transcender le réel. Si on inclut une dimension poétique, symbolique et émotionnelle dans une création, on a plus de chance d’éviter de surligner le réel et de travailler… à un autre endroit.

 

Votre positionnement peut engendrer des malentendus. Certains s’attendent à trouver la trace du document authentique sur le plateau et des réponses aux questions politiques que vous soulevez.

« Si ma pratique ne consiste pas à faire du théâtre documentaire, est-ce que ça signifie pour autant que je n’ai pas le droit de me documenter ? Ou bien dois-je le taire ? Pourquoi ces questions arrivent aujourd’hui, alors que je travaille de la même manière depuis toujours ? Quelque chose répond à ce que j’ai vécu, mais autrement, sans que la restitution de mon travail de recherche soit nécessaire sur le plateau.

 

Peut-être est-ce dû au fait que nous vivons aujourd’hui dans des sociétés du « tout utile ». Et que les artistes et les œuvres doivent l’être au même titre.

« Demander à l’art d’être utile, c’est vraiment le pire chemin qu’on puisse prendre. Même si, à mon sens, le « pire », c’est ce qu’on retrouve aussi dans le cahier des charges d’une institution en termes de « médiation des publics ». Je comprends qu’une institution profite du projet artistique pour aborder des questions précises avec les publics, c’est même important. Mais je ne comprends pas qu’elle demande à l’artiste de livrer toutes les clés de son travail à travers une série d’ateliers et de rencontres. Donner à lire limpidement son œuvre…Certains artistes le font, mais ce n’est pas ce que je veux faire. Mon rôle n’est pas de faire des conférences ni de livrer un mode d’emploi. Peut-être que les spectateurs ne sortent pas d’Arctique en se disant qu’ils ont tout compris au Groenland, mais peut-être avec l’envie d’approfondir leurs connaissances

p. Christophe Engels

 

Est-ce que l’usage de la fiction au théâtre est une des nouvelles formes de résistance au regard de « la tyrannie de la réalité » tel que Mona Chollet l’entrevoit  dans son ouvrage du même nom ?

« J’en suis convaincue. La tradition qu’on a de raconter des histoires aux enfants, ce n’est pas rien. Raconter une histoire, c’est moins une manière d’échapper au réel que de le retravailler, le forcer. Le dépassement ne s’obtient pas en s’adaptant mais en sublimant, transcendant.

Il est aussi important d’avoir en tête que l’imaginaire est déjà colonisé car on connaît sa force.  Aujourd’hui, la plupart des jeunes s’informent sur les réseaux sociaux, ils baignent dans un réel complètement transformé, fait de vraies et fausses informations. Si leur esprit n’a pas appris tôt à écouter des histoires, à distinguer le vrai du faux et à aiguiser leur sens critique, ils sont perdus. En ce sens, la fiction est une forme de résistance. Il est donc nécessaire d’occuper ce terrain-là.

 

En Belgique,  on note le retour de la politisation de la société civile ; De plus en plus d’opérateurs et d’acteurs, notamment culturels, éprouvent l’urgence d’agir sur le terrain en créant des plateformes citoyennes : United Stages, Deux euros cinquante, le mouvement F.(s), etc. Qu’en pensez-vous ?

« Les inégalités, les humiliations, la précarité et le rejet sont tels aujourd’hui, que les artistes et toutes les personnes qui sont en capacité de réfléchir le monde dans lequel ils vivent doivent agir. Les artistes ne peuvent pas se contenter d’être au plateau. On le sait : créer n’a aucune efficience. Un spectacle traitant des migrants n’infléchit aucune loi sur l’immigration. Fatalement, l’engagement dans la vie est nécessaire. Et il l’est d’autant plus qu’il doit venir s’opposer à cette espèce d’amalgame entre « engagement citoyen » et « populisme ». Prendre part à l’organisation d’une société ne signifie pas obtenir tout ce qu’on veut pour soi. Les êtres humains ne sont pas faits pour s’entendre, ils sont faits pour s’organiser dans des situations qui ne sont pas du tout idéales.

 

Que pensez-vous du mouvement belge F.(s) qui revendique l’égalité des femmes et des hommes au travail et dans la vie, encore aujourd’hui ?

« Je suis convaincue qu’il est indispensable d’imposer la parité par la loi. C’est la position que j’ai toujours défendue, que je défends, et pour laquelle je milite dès que je le peux. Tant qu’il n’y aura pas des quotas, la division sexuée du travail persistera. À l’exception de quelques femmes qui ont accepté l’idée que possiblement elles ont le droit d’être l’égale de l’homme, aucune femme n’accèdera à des postes de pouvoir.

 

Il faut également que les femmes qui ont le pouvoir, acceptent que d’autres femmes y accèdent. La misogynie est aussi féminine.

« C’est exactement la question que pose la philosophe Vinciane Despret : nous (les femmes, ndlr), qui n’avons pas été habituées au pouvoir, qu’en faisons-nous lorsque nous l’avons ? Si c’est pour faire la même chose que les hommes, ce n’est même pas la peine…Par contre si c’est pour poser la question du pouvoir de notre point de vue, c’est-à-dire du point de celle qui n’était pas « faite pour l’avoir » et « qui ne pouvait pas l’avoir », là, ça devient intéressant. Car nous pouvons aller vers des modifications plus acceptables : inventer, contourner, redistribuer le pouvoir autrement. »

 

Propos recueillis par Sylvia Botella

 

> Arctique d’Anne-Cécile Vandalem, du 18 au 24 juillet au Festival d’Avignon ; le 11 octobre à l’International Theatre Forum, Minsk ; les 7 et 8 novembre au Volcan, Le Havre ; les 15 et 16 novembre au festival Les Boréales, Caen ; du 21 au 24 novembre au Théâtre de Liège ; les 29 et 30 novembre à l’espace Legendre, Compiègne