Collectif Le Grand cerf bleu Collectif Le Grand cerf bleu © Simon Gosselin
Entretiens Théâtre

Le Grand cerf bleu

Avec sa première création Non c’est pas ça, le collectif le Grand cerf bleu s'est emparé de La Mouette de Tchekhov comme terrain d'expérimentations. Rencontre avec « trois petits looseurs » qui se laissent la possibilité d'échouer quand les impératifs de production et de réussite ne cessent de faire paniquer. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes & Orianne Hidalgo-Laurier publié le 25 nov. 2016

 

 

Dans Non c’est pas ça, on perçoit un caractère autobiographique ou auto fictionnel, peut-être « générationnel » aussi. Comment vous êtes-vous emparé de La Mouette de Tchekhov ?

Gabriel Tur : « La problématique qui nous est apparu en lisant la Mouette de Tchekhov, c’est la question du ratage. C’est quoi rater quelque chose ? Réussir ? Comment partir d’un spectacle qui rate ? Comment on l’accepte ?

Laureline Le Bris-Cep : « Si la pièce part de nous-mêmes, de nos âges, c’est parce qu’on nous dit qu’il faut penser carrière, réussite, idéal de vie, etc. – et notamment dans le théâtre. Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

Jean-Baptiste Tur : « On nous rabâche qu’on est une génération sans idéal, que les grands idéaux religieux et politiques sont morts… Mais enfin qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Quand ont-ils été vivants ? Finalement on se projette dans quelle réussite, dans quel projet, dans quoi ? Qu’est-ce qui nous fait avancer ou rêver ? Est-ce que c’est une chose professionnelle, un engagement dans la vie ? Et si il y a un sentiment de ratage, c’est par rapport à quoi ? Quelqu’un qui ne veut pas à tout prix trouver une situation professionnelle, est-ce que c’est un échec ? Si on n’a pas une situation professionnelle, est-ce qu’on n’a aucune place ?

G. T. : « Et ça va jusqu’au suicide. Cette problématique-là, sur laquelle on démarre notre spectacle, est très présente dans la Mouette. Est-ce que se suicider c’est rater sa vie ? Ça peut être aussi un idéal. Et si on réussit son suicide, est-ce quand même une réussite ? Il y a des suicides politiques qui ont été très marquants et qui ont déclenché beaucoup de choses, par exemple le mec en Tunisie qui s’est immolé a fait bouger des lignes.

L. L. B-C. : « Accepter de rater, c’est accepter que quelque chose puisse exister à un moment donné. C’est à travers l’échec qu’on peut trouver une brèche vers la réussite, et pas forcément celle qu’on aurait fantasmée. Nos trois petits looseurs du spectacle se lancent dans un truc foutu d’avance mais en même temps ils osent et ça donne un spectacle.

G. T. : « Finalement ça leur échappe et ça peut créer du sublime. De même, les personnages de Tchekhov en général ont du mal à accepter qu’ils sont ratés et à se laisser aller là-dedans. Or, c’est quand il accepte de perdre Nina que Treplev écrit et commence à devenir un auteur… raté au final. 

 

Est-ce que vous vous considérez comme pessimistes ?

L. L. B.-C. : « Non au contraire ! Le ratage n'existe pas, tout comme la réussite n'existe pas. Ce qui compte, c'est de faire.

J-B. T. : « Si on parle du ratage c’est aussi pour le décrédibiliser. Ça a toujours été la crise, ça a toujours été une génération perdue ! Mais quand est-ce qu'on a vécu dans un monde mieux ? C'est toujours l’adage de la catastrophe, mais ça a toujours été la catastrophe. Oui, réjouissons-nous au théâtre tout en abordant des choses horribles. Là-dedans il y a une force de vie. Ça va au-delà de la morale du bien et du mal. 

 

L’échec est-il un moteur de création ?

J-B. T. : « Notre postulat formel était de ne pas avoir de forme. On n’aime pas beaucoup les spectacles où il y a une idée suivie dès le départ et qui se voit. Essayons plutôt de voir comment la forme nous échappe, comment on la laisse tomber alors qu’elle fait justement partie de l’instinct du jeune metteur en scène qui veut absolument trouver un style. Nous, on se fout de savoir si ça a été déjà fait ou pas. Évidemment qu’on n’arrive pas au milieu d’un no man’s land ! On ne veut pas être les représentants de quoi que ce soit, ça vient comme ça vient. C’est une manière de ne pas se placer par rapport à l’héritage théâtral et aux différents mouvements.

 

Non c’est pas ça est-elle une pièce manifeste ?

G. T. : « Ça l’a été un peu inconsciemment. On se rend compte qu’on a créé une méthodologie à partir du rapport que Tchekhov entretient aux personnages, au mélange de générations, à l’échec etc. Il s’agit d’aller contre l’acteur virtuose et efficace. Certains bossent beaucoup et sont très bons mais nous ce qui nous touche réellement c’est quelqu’un qui prend un risque devant nous. On essaie de trouver ce moment de grâce par la sensation intérieure et pas la virtuosité.

J-B. T. : « Les acteurs ont des réflexes qu’ils utilisent pour l’improvisation. Nous, on commence à avoir un cadre qui nous est propre et dans lequel les acteurs sont obligés de dépasser leurs réflexes pour être dans un endroit de risque, de fragilité, au plus proche de soi. Tant que c’est à cet endroit là, tout est possible. On aimerait que rien ne soit jamais prédéfini.

G. T. : « Quand on parle de ratage, il faut vraiment qu’on s’oblige à être nus et en échec sur le plateau. C’est ce qu’on a nommé entre nous « le degré zéro » de l’acteur. Ne pas être dans la théâtralité pour produire quelque chose, mais laisser davantage le présent nous voler ce qu’on est venus faire. Tout est dans le risque que les gens se sentent mal à l'aise ou surréagissent face au vide existentiel qui se crée, au gouffre de doutes qui s'ouvre.

 

Qu’est-ce que vous reprochez au formalisme ?

G. T. : « Il n’y a pas quelque chose qui nous déplaît mais on n’a pas envie de choisir une forme en particulier. Toutes les formes me conviennent. J’adore Claude Régy mais j’aime aussi beaucoup Alain Françon avec le 4e mur à l’ancienne.

L. L. B.-C. : « Ce qu’on aime dans les spectacles, c’est être surpris. Ça correspond à ce qu’on vit dans la vie. Il n’y a jamais rien de linéaire. Quelqu’un va traverser la rue d’une manière complètement absurde et la journée prendra un autre cours. Il y a la volonté de ne jamais rester dans quelque chose de confortable.

 

Dans votre pièce, il n’y a pas de transition entre une sorte de simulacre de la réalité (vos personnages semblent être des avatars de vous-mêmes) et la fiction…

J-B. T. : « Au début il y a trois niveaux de fiction. 1) La réalité des gens qui viennent jouer devant un public ce soir-là.  2) le travail de la vie de cette troupe qui travaille sur la Mouette. 3) La Mouette. Ils étaient assez cloisonnés et on travaillé pour qu’on ne sache plus lequel est lequel. Encore une fois sans le figurer, sans être dans un commentaire de ça mais créer de la confusion chez le spectateur.

G. T. : « Le côté déroutant ne pose finalement pas de soucis pour les gens qui n’ont pas l’habitude d’aller au théâtre. À la télévision les formes sont vraiment très mélangées, la réalité et la fiction sont imbriquées. On se permet d’emprunter ça au théâtre parce que les gens ont l’habitude de switcher d’un truc à l’autre.

 

Quel rapport entretenez-vous au « métathéâtre » c’est à dire le théâtre dans le théâtre ou le théâtre qui parle de théâtre ?

L. L. B.-C. : « Cette forme de théâtralité-là s’est imposée dès le départ parce que c’était évident par rapport à La Mouette. On étire simplement la situation de Treplev lorsqu’il présente sa pièce foirée devant toute sa famille sur l’intégralité de notre spectacle.

G. T. : « La Mouette était un peu un prétexte pour parler de la représentation en échec et de notre situation : des gens de théâtre qui sont dans la merde.

 

On dirait que c’est de plus en plus difficile de croire en l’intérêt de la fiction…

G. T. : « Effectivement en tant que metteur en scène j’ai moins envie de faire « Noir, et paf ! Fiction ! » mais d’aller vers quelque chose de plus fondu. 

J-B. T. : « On essaie à la base d’être dans le même degré d’échange avec le spectateur, le degré zéro. Des choses peuvent changer dans le spectacle selon la réaction de gens. Une situation de fiction et toujours liée à la situation plus grande qui est celle de la stricte représentation.

 

Vous qui êtes de « la génération Canal + », avez-vous l'impression d'être bloqué dans le second degré ?

J-B. T. : « Au contraire, avec Non c'est pas ça, on a plutôt l'impression d'être au 1er degré. Un des membres du jury d’Impatience nous a dit que la pièce manquait un peu d'incarnation mais qu'est-ce que ça veut dire ? On part du degré zéro, on est dans le déjoué et la rupture… C'est comme dans la vie : je peux être dérouté, atteint par une question et puis faire une blague dessus, ça n'empêche pas qu'au 1er degré ça me touche. Dans Tchekhov il y a toujours ça. Il dit : « Comment reconnaître un homme au bord du suicide ? Il fait quelques pas de long en large et il siffle. »

L. L. B.-C. : « C'est un peu l'idée du clown. Plus il lui arrive de malheur, plus on l'aime et plus on rit. Mais le clown vit une tragédie terrifiante. On est tout le temps dans un aller-retour entre (re)questionnement sur le fait qu'on est au théâtre et le premier degré. La première fois qu'on a joué Non c'est pas ça à Vanves en 2015 on a été les premiers surpris que les gens se marrent autant.

J-B. T. : « C'est casser ce qui serait finalement une situation théâtrale et le ramener à une autre situation. On pourrait dire qu'on se place juste avant l'orgasme… ça monte, ça monte… et ben non ! C'est aussi aller contre cette idée de « Non, on peut pas faire ça »… Ben pourquoi pas ? Ou « ah c'est trop facile »… Et ben pourquoi pas ? Est-ce qu'on doit forcément opposer un théâtre de recherches, un théâtre d'art, public, qui serait sérieux et intelligent contre un théâtre privé qui serait du divertissement. Et ben merde, on peut réfléchir et passer un bon moment aussi.

 

Qui sont vos « maîtres », qu'est-ce qui vous inspire ?

G. T. : « Moi à la base je suis musicien, depuis le lycée j'ai un groupe de rock un peu psyché… The Brian Jonestown Massacre nous a pas mal inspiré, surtout leur leader Anton Newcombe, un mec ultraviolent qui frappait ses musiciens sur scène mais aussi ultrapoétique avec ses musiques planantes et lancinantes. Par rapport aux personnages d'artistes maudits à la Treplev, pour moi Newcombe est une influence majeure. Il incapable d’être un produit alors qu’il a l’opportunité de faire une carrière internationale.

J-B. T. : « Moi, j'ai grandi avec Antonin Artaud à partir de 17 ans. Finalement ce sont des gens libres qui s'en foutent de réussir. Artaud était une star de cinéma qui est parti ailleurs, quitte à finir dans un asile.

G. T. : « Ces artistes là sont restés proches de leurs sensations. Newcombe reste connecté à son être profond, à son monstre. Bob Dylan a aussi fait ce contre-pied quand on pensait qu'il était le porte parole de toute une génération dans les années 1960, de la gauche américaine… Après ces figures ne sont pas du tout généreuses dans leur rapport au public est ça ce n'est pas un exemple pour nous. Pour moi, être sur un plateau c'est donner quelque chose et recevoir aussi. C'est un échange.

 

Ce n'est pas un peu fou de se lancer dans le théâtre en 2016 ?

J-B. T. : « Ce qui est compliqué c'est faire du théâtre avec l'habitude qu'on a de l'argent public des années 1980 et 1990. Mais c'est surement plus facile de faire du théâtre en France en 2016, qu'en 1650, qu'au Congo ou en Afghanistan, et qu'en 2022 peut-être. De toute façon qu'est-ce qu'on ferait d'autre ?

  

Propos recueillis par Orianne Hidalgo-Laurier & Aïnhoa Jean-Calmettes 

 

> Non, c'est pas ça ! du collectif Le Grand cerf bleu, du 5 au 14 octobre au Centquatre, Paris