© Marco Donnarumma
Entretiens Performance

Marco Donnarumma

Dans sa dernière performance, Marco Donnarumma partage son corps avec une prothèse intelligente pour donner naissance à un nouvel être chorégraphique. Rencontre avec l’artiste italien, présent cette année au festival des Bains numérique. 

Par Louis Seiller

 

Dans votre dernière performance, la machine donne l'impression de vous dominer, de vous faire souffrir...

« Je ne perçois pas cela comme une domination, cette notion est un concept exclusivement humain. Dans Eingeweide, mon corps et l'autre performeur, Amygdala – le robot intelligent qui se produit avec moi – sont deux entités entièrement différentes luttant pour devenir une, être ensemble. C’est évidement extrêmement difficile du fait de nos différences fondamentales. Mais c'est en fait possible, et ma performance est une spéculation concrète, matérielle et performative sur les possibilités de cet être.

 

Vous affirmez que, contrairement à la machine, l’humain est conscient du processus d’apprentissage. Pourtant Corpus Nil: Eingeweide semble mettre à mal cette idée.

« Même l’intelligence artificielle la plus élaborée n'a pas la moindre conscience d'être au monde, et aussi complexe que puisse être un algorithme, il reste une suite d'équations mathématiques. Ceci dit, Corpus Nil: Eingeweide a été conçu afin de tester l'étendue des possibles, pour un robot intelligent et un corps humain, à se produire ensemble. C'est littéralement une improvisation entre une machine et un performeur humain, où tous deux disposent des potentiels différents. Donc, oui : Eigenweide questionne ce pouvoir, souvent présenté comme le symbole de la supériorité ou l'exclusivité des êtres humains.

 

La thématique de l’enfantement traverse votre travail, d’où vous vient cet intérêt ?

« J'ai toujours été intéressé par les rituels religieux et animistes - en Italie, nous avons le Vatican, mais il existe aussi un incroyable éventail de rituels hérités de cultes païens. L'enfantement me fascine car je vois la naissance comme une tabula rasa, un point zéro où rien n'existe et où tout peut arriver. Et qu'est-ce que la naissance, sinon le rituel primitif ?

 

Les récents développements technologiques et l’enthousiasme qui les entoure suscitent aussi un rejet grandissant. Comment vous situez-vous vis-à-vis de ces inquiétudes ?

« Je partage beaucoup le pessimisme ambiant autour des usages de la technologie et de la direction dans laquelle nous engagent les multinationales. Je méprise aussi le modèle de sociétés capitalistiques et technocratiques à la base de toutes les cultures industrielles. Mais je pense qu'il est stupide de rejeter totalement la technologie en la qualifiant abruptement de force négative. Dans ma pratique artistique, j'essaie de montrer comment la technologie est inévitablement un composant de ce qui fait de nous des humains, comment elle peut être utilisée pour malmener les stéréotypes et concevoir des manières différentes d'être au monde. Si ces possibilités ne sont pas toujours belles et réjouissantes, elles ont néanmoins les capacités d'enrichir notre expérience en en montrant les faces sombres et inhabituelles. »

 

 

Corpus Nil : Eingeweide, de Marco Donnarumma sera présenté le 16 juin au Centre des arts d'Enghien-les-Bains, dans le cadre du festival des Bains Numériques