<i>Lieux Infinis</i>, Encore Heureux, Biennale d'architecture 2018, Pavillon français Lieux Infinis, Encore Heureux, Biennale d'architecture 2018, Pavillon français © D. R.
Entretiens architecture

Mathias Rollot

Cette année à la Biennale d’architecture de Venise, le pavillon français se fend d’une exposition sur les friches urbaines avec l’agence Encore Heureux. Mathias Rollot, docteur en architecture, défriche ces pratiques collectives qui opèrent en dehors des agences d’architectes starifiées.

Par Camille Favre publié le 6 sept. 2018

« Construire des bâtiments ou des lieux ? » est le sous-titre du thème « Lieux Infinis » présenté par Encore Heureux, un collectif d’architectes fondé en 2001 par Julien Choppin et Nicola Delon, pour la Biennale. Comment l’interpréter ?

 « Il faut dire tout d’abord à quel point cette problématique soulevée par Encore Heureux est pertinente à l’heure où on s’interroge globalement sur les sens de l’architecture. Pourquoi faudrait-il encore de l’architecture à l’ère numérique, par exemple ? Ou pourquoi faudrait-il faire appel à un architecte pour construire une maison ou un lotissement ? Dans chacun de ces débats, ce sont les missions sociales et les rôles éthiques de l’architecte qui sont re-questionnés. Ma thèse de doctorat en architecture, qui portait sur la manière dont l’architecte peut se saisir, ou non, de la notion d’habiter. L’habitabilité d’un lieu provient-elle de l’architecte ou de l’habitant ? Qui décide, qui est capable de dire et d’acter ce qui « fait lieu » ? Si la question est bonne, j’avoue toutefois être encore hésitant sur la réponse à apporter. Pour la philosophie, c’est plutôt le processus infini de l’habitation qui transforme « l’espace » en « lieu ». L’architecte ne crée pas de lieu, il propose tout juste des conditions de possibilité pour l’habitation. Il fabrique un cadre qui va faciliter, ou au contraire mettre en difficulté – selon son talent et son éthique – l’appropriation, l’usage, la réinterprétation… 

 

Dans le discours de la Biennale, les lieux présentés, comme les Grands Voisins installé sur le site de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris ou encore le pôle culturel la friche « la Belle de Mai » à Marseille, sise dans une manufacture désaffectée, sont supposés « Accueillir l’imprévu, (…) Intégrer des usages non-programmés ». De quels usages parle-t-on ? Quelle est la différence avec n’importe quel lieu branché où sortir ?

 « Pour moi, la différence est du côté de la « raison d’être » du lieu. Pour simplifier, disons qu’il y a deux grands cas. D’un côté, il y a effectivement des lieux branchés pour petits bourgeois en quête d’expérience culturelle nouvelle : la Recyclerie, Grand Train, Ground Control ou le Comptoir Général – pour ne donner que des exemples parisiens. Financés pour la plupart par de grands groupes industriels modernes (Véolia, Black&Decker, etc.), ces lieux sont juste de nouveaux business plan sur des lieux abandonnés. Il n’y a rien de neuf à part la décoration, et le côté éphémère pour certains ! Tout le reste est comme n’importe quel centre commercial classique, avec sa clientèle-cible, ses diverses enseignes rentables et ses rendements au m2. De l’autre côté, il y a au contraire des lieux qui sont le fruit d’une vraie expérience improvisée et collective, qui vient de la société civile elle-même : ce sont des constructions « bottom-up » et non plus « top-down », comme disent les anglophones. Et il faut vraiment que le public finisse par voir la différence fondamentale entre ces deux camps, qui n’ont rien à voir ! Car du côté des Grands Voisins ou de La Belle de mai – pour reprendre les exemples donnés –, les associations se recoupent pour créer des habitations sur place, trouver du travail à des personnes en réinsertion, auto-construire de petits bâtiments écologiques, inventer de nouveaux rapports à l’espace commun, offrir des possibilités d’auto-gouvernance ou d’appropriation collectives des lieux, etc. Si le demi est certes à 4 euros des deux côtés, ce n’est donc pas du tout pour les mêmes raisons ! D’un côté, il s’agit du marché capitaliste qui s’auto-reproduit sous de nouveaux habits, de l’autre, on parle plutôt d’initiative contre-culturelles, éco-anarchistes, sociales ou populaires pour résister, justement, au modèle dominant…

 

Tout en étant nés de la marge, les collectifs gagnent paradoxalement la confiance des institutions politiques. Ne prennent-ils pas le risque d’être récupérés ?

« En effet. C’est une des questions épineuses du moment. Mais, déjà, je dois dire à quel point il est complexe de parler « des collectifs » de façon générale. Chaque groupe est différent sur le sujet, d’un point de vue juridique, politique, historique, géographique, mais aussi, même, du point de vue des compétences : certains font de l’animation sociale, d’autres du bricolage, d’autres de l’analyse et de l’expertise urbaine, d’autres encore de la transhumance urbaine ou des happenings culturels… Il est très difficile de rassembler toutes ces initiatives sous le même chapeau ! D’où la nécessité de cet ouvrage L’hypothèse collaborative que j’ai co-dirigé avec l’ateliergeorges. Il n’y avait rien ou presque sur le sujet. Et il fallait trouver un moyen de donner à lire, à voir, cette diversité au sein de la grande famille des « collectifs ». Nous avons donc réalisé des entretiens, donné la parole pour former une conversation géante. Et les résultats de l’enquête sont probants. C’est bien de diversité extrême dont il s’agit. Sur la question de la récupération donc, les positions sont vraiment variables. Certains n’en n’ont pas conscience du tout. Certains ont été démarchés et ont refusé, d’autres ont commencé à négocier, et d’autres encore ont dit oui. Un collectif comme Yes We Camp assument clairement qu’ils font un projet temporaire, avec Les Grands Voisins. C’est un contrat, et, au jour prévu, ils partiront comme convenu. Et ils partiront vraiment, car c’est la condition de leur crédibilité pour être invité ailleurs ensuite. Bien sûr, les membres du collectif ont conscience qu’ils ont fait augmenter la valeur du terrain et que les promoteurs qui vont venir derrière vont vendre les appartements encore plus chers. Ils ont donc participés à la spéculation immobilière parisienne. Mais ils disent qu’ils ne peuvent pas tout contrôler, et l’assument assez bien : en attendant, il y aura eu les Grands Voisins – c’est mieux que rien…

 

Le manifeste pour une « Frugalité Heureuse »1rappelle l’urgence de construire de façon éco-responsable. Mais les architectes ont-ils encore les moyens et le temps de faire de l’architecture de qualité ? Et les collectifs dans tout ça ?

 « C’est exactement face à ce genre de question que les collectifs, enfin, une bonne partie d’entre eux, en sont arrivés à être des collectifs, à quitter ce monde standardisé. En se disant : « Faisons ce qui nous semble cohérent, quitte à sortir du système, à s’exclure, se marginaliser s’il le faut. » Pour d’autres, c’est l’inverse : ils croient se marginaliser et ils se retrouvent pleinement dans le mainstream. De façon générale, il me semble que toute l’Ecole de Francfort a bien montré, au milieu du XXe siècle, à quel point le système est là pour fermer, pour conformer à ses visions, à ses lois, à ses modes de fonctionnement. Il éduque pour produire de bons citoyens : c’est-à-dire des individus pleinement disposés à le reproduire en tant que système. Le problème, c’est que ce système moderne en place est tout sauf durable : il est destructeur, rongé par le mythe de la croissance et la quête de toujours plus d’exploitation des ressources et des êtres vivants. Et c’est en cela même que les collectifs sont, une fois de plus, salvateurs, parce qu’ils montrent qu’une place est à inventer, qu’une résistance et une « ville improductive » sont possibles. S’il est vrai que les architectes ne peuvent plus faire de la qualité aujourd’hui, alors qu’ils fassent autre chose, qu’ils fassent autrement ! 

 

Mais n’est-ce pas un peu anti-urbain comme approche ?

« Non puisqu’il ne s’agit pas de petits villages non plus. Des villes de 100 000 habitants, et leurs territoires environnants, peuvent très bien gagner une sorte d’autonomie en développant une cohérence territoriale.

 

 Finalement les collectifs ne sont-ils pas enfermés dans une petite échelle ?

« C’est tout à fait juste, les collectifs sont coincés à la petite échelle. Mais à mon sens, c’est cela même qui fait leur force ! Il faut toujours, de toute façon, une pluralité d’échelles d’intervention. On ne peut pas concevoir la ville en superposant des cartes à la même échelle. Les collectifs fournissent une modalité d’opération saine à échelle locale. Et, en cela, ils sont entièrement compatibles avec le monde postpétrole, postcapitaliste, postmoderne.

 

Faut-il alors imaginer un futur essaim de collectifs ?

« On peut toujours les multiplier : penser des essaims de collectifs, des réseaux, des familles. Ça ne suffira pas, bien sûr – idéalement, les collectifs seront là, mais, surtout, il n’y aura pas qu’eux. Car il ne s’agit pas juste de fermer le robinet d’eau quand on se lave les mains. Il faudra aller plus loin que le « développement durable » officiel. Il y aura toute une somme d’autres éléments à inventer pour entrer dans une ère « biorégionaliste »2 – c’est-à-dire qui reconnaisse l’importance de la spécificité écologique des lieux. Cet univers biorégional, les collectifs en feront partie, indéniablement, même si beaucoup de choses restent à inventer pour la suite. On peut les remercier d’avoir donné un élan, à nous de le poursuivre, à notre manière. »

 

1. Rédigé conjointement par Dominique Gauzin-Müller (architecte), Alain Bornarel (ingénieur) et Philippe Madec (architecte-urbaniste), le 18 janvier 2018

2. Mathias Rollot, Les territoires du vivant. Un manifeste biorégionaliste, Éditions François Bourin, à paraître en octobre 2018

 

> Biennale d’architecture, jusqu’au 25 novembre à Venise, Italie

> L’Hypothèse collaborative, co-dirigé par l'ateliergeorges et Mathias Rollot, Éditions Hyperville, 2018