© Édouard Jacquinet, pour Mouvement

Meg Stuart

À croiser les disciplines, la chorégraphe américaine a toujours su repousser les limites de la danse contemporaine. Du 20 au 24 mars, elle est à l'affiche du Théâtre Nanterre Amandiers avec sa pièce désormais classique Built to Last. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes & Jean-Roch de Logivière

 

Il y a quelques années, votre travail a été qualifié de « danse du désastre et du désenchantement ». Qu’en pensez-vous aujourd’hui ?

« Je n’ai pas peur de m’attaquer à une face sombre de choses qu’il serait plus facile d’ignorer, à notre rapport au corps ou à notre condition humaine ; je n’ai pas non plus peur de mettre le spectateur dans une position inconfortable. Mon travail est teinté d’urgence mais je ne fais pas seulement le constat du chaos, et j’ai toujours été persuadée que mes pièces étaient, au fond, traversées par un désir de changement. La danse est un médium important parce que critique, un médium qui décortique les contradictions et qui résiste aux définitions simplistes. La danse ne réfute pas la complexité. Au contraire, elle en reconnaît les bienfaits et nous pousse à l’épouser. Toutes les vérités portent en leur sein leur contraire. Dans mes premiers travaux, il m’était plus compliqué de trouver des solutions. Parfois, j’ai le sentiment qu’on est tous accros à la douleur. Accros au démantèlement des choses et au chaos. On n’espère qu’à moitié trouver des issues. Or, je pense qu’il ne faut pas exclusivement fuir le confort et la facilité, il est nécessaire de viser un but supérieur : pas uniquement la « danse du désastre », mais une sorte de responsabilisation, de désir de changement et d’espérance. Il est très important d’être force de proposition en plus d’être critique.

 

Vos pièces plus récentes proposent-elles davantage de solutions ?

« Si on prend Sketches/Notebook (2013), il s’agissait d’un vrai travail collectif, d’une célébration de la collaboration. C’est un travail fictionnel, mais ces espaces fictionnels sont nécessaires, on a besoin de les éprouver ensemble, de modeler ensemble le corps, les objets, entre nous mais aussi avec le public. Celestial Sorrow (2018) refuse de distribuer des blâmes ou de pointer du doigt. La pièce contourne les impasses intellectuelles du débat postcolonial – elle essaie plutôt de peindre par-dessus, de rappeler que la responsabilité comme la tristesse sont partagées, que tout est question de perspective.

 

Que vous enseignent encore la danse et le travail chorégraphique aujourd’hui ?

« On ne danse jamais en ayant l’impression de changer la perception ou le rapport au temps des gens, ou bien de leur apprendre que l’on peut exister dans des dimensions différentes. Néanmoins, à travers l’improvisation, la transe, à travers la reproduction d’un geste, on peut se rapprocher physiquement d’états décrits par les neurosciences, la physique quantique ou la recherche sur la mémoire. La danse a un pouvoir thérapeutique, évidemment, mais danser permet aussi de modifier notre rapport au monde ou d’altérer nos consciences en réveillant l’intelligence du corps. C’est assez euphorisant, et je pense que la plupart des gens ignorent cette capacité de la danse à transformer le réel. On danse pour le même genre de raisons que celles pour lesquelles certains prennent des drogues. Je suis persuadée que poser les questions en termes spatiaux et physiques et essayer d’y apporter des réponses à travers le corps, et dans des espaces construits, permet de changer la compréhension de ces interrogations. Je crois que cela peut nous rendre plus ouverts et compassionnels, nous apprendre à mieux écouter et mieux regarder. Mes créations artistiques gardent toujours un œil sur la transformation des rapports sociaux.

 

 

Photo : Édouard Jacquinet, pour Mouvement

 

Est-ce également vrai des arts visuels et du cinéma, ou est-ce spécifique à la danse ?

« Je m’intéresse aux façons dont la danse pourrait communiquer avec d’autres pratiques artistiques, et je pense que cette transcendance est nécessaire. Il est important de s’attacher à une définition large du mot danse. Le langage est sans fin, illimité. Notre compréhension de la notion de danse se doit d’être assez souple.


La danse contemporaine pourrait-elle être définie par l’intensité ou la qualité du mouvement, plutôt que par le mouvement lui-même ?

« Il y a mille façons de se déplacer, et plusieurs qualités de mouvement. La façon dont les gens exploitent le mouvement aujourd’hui me laisse un peu sceptique. Avant, c’était très traditionnel – Cunningham ou Trisha Brown, par exemple, avaient des modes très clairs, des espaces définis dans lesquels mener à bien leurs recherches sur le mouvement. Aujourd’hui, les spécialistes voudraient que la danse mimique le mouvement de la vie quotidienne. Ce qui m’intéresse, ce sont les langages gestuels fait d’états physiques et émotionnels, de mouvements contrôlés ou incontrôlables, le résultat d’émotions intenses.

 

Tout est danse ?

« Non, pas tout. Tout est mouvement, dans sa façon d’être pensé, réalisé, compris.

 

Il y a quelques années, l’un de vos projets était intitulé : This Is the Show and the Show Is Many Things. Qu’est-ce qu’un spectacle n’est jamais ? Y a-t-il des choses que vous refusez absolument d’inclure dans vos pièces ?

« Il serait intéressant de se demander ce qu’il reste de mes premiers spectacles dans mes dernières créations. J’ai fait ma première pièce en Europe il y a plus de 20 ans, j’en avais alors 26. Aujourd’hui, je continue de m’intéresser à la vulnérabilité, j’essaie toujours de créer des espaces qui poussent au questionnement sans vouloir à tout prix apporter des réponses, sans fournir de résolution. Mais il y a quelque chose que je n’aime vraiment pas, c’est de voir des danseurs qui ne sont pas dans leur corps. Ses mouvements peuvent être abstraits, ou ultra esthétisés, le danseur doit respirer la vie, être sensible. Il ne doit pas être vide ou toujours en démonstration.

Par ailleurs, si j’aime me mettre en danger, je crois qu’il est devenu difficile de représenter la douleur sur scène, même sous couvert d’avant-garde ou avec l’accord des danseurs. Les temps ont changé. Je ne sais plus si l’art en vaut la peine. Je me souviens d’avoir dit à Pina Bausch, après l’un de ses derniers spectacles : « Votre travail précédent était beaucoup plus fort ; là, vos danseurs se contentent de danser ! Pourquoi ne faites-vous plus comme avant ? Je trouve ça dommage. »  Elle m’a répondu : « En Inde, j’ai vu récemment des mères à la rue avec leurs enfants. J’ai vu des mendiants et des corps mutilés. Le monde va de plus en plus mal : l’artiste doit choisir s’il veut représenter le monde tel qu’il le voit ou tel qu’il voudrait qu’il soit. »

 

Avez-vous fait ce choix ?

« J’ai décidé de ne pas choisir. Nous sommes sur Terre pour nous élever mutuellement, spontanément. Cest notre but ultime. Il faut parfois savoir irriter son public, lui mettre un miroir là où ça fait mal. Quand d’autres fois, il faut lui proposer des alternatives. L’art a le droit de se tromper, mais il ne faut pas tomber dans le politiquement correct ou se confiner aux schémas classiques.

 

Que seriez-vous devenue si vous n’aviez pas été chorégraphe ?

« Je n’en sais vraiment rien ! Une photographe ? Une religieuse fanatique ? Une SDF ? Une psychotique ? (Rires) J’avais seulement deux désirs : parcourir le monde et devenir une « guérisseuse »…  Mais je ne savais même pas ce que ça voulait dire ! »

 

Cet entretien a été initiallement publié dans le n°94 de Mouvement, en février 2018.

 

Propos recuillis par Aïnhoa Jean-Calmettes & Jean-Roch de Logivière 

Photographie : Édouard Jacquinet, pour Mouvement

 

> Built to last de Meg Stuart, du 20 au 24 mars au Théâtre Nanterre-Amandiers.