<i>The internet saga</i>, vue de l'exposition The internet saga, vue de l'exposition © D.R.
Entretiens arts visuels

Mekas, père des réseaux sociaux

Francesco Urbano Ragazzi / Jonas MEKAS

Inauguré à l’occasion de la 56e Biennale de Venise, The Internet Saga interroge notre être perpétuellement connecté. Une conversation avec le duo curatorial Francesco Urbano Ragazzi à l’origine du projet qui présente le réalisateur Jonas Mekas en avant garde de l’Internet.

Par Irene Panzani publié le 4 nov. 2015

 

Jonas Mekas est un poète et un pionnier du cinéma expérimental. Né en Lituanie en 1922, il vit à New York depuis la fin des années 1940. En 1964, il cofonde la Film-makers’ Cooperative et les Anthology Film Archives, une des plus grandes collections de cinéma d’avant garde, qui par la suite est devenu un musée du cinéma avec deux salles de projection, un département de conservation et une librairie. Jonas Mekas filme presque tous les jours et il actualise un journal en ligne où il nous accueille avec une petite vidéo qui exprime tout son enthousiasme pour cette nouvelle aventure en réseau. Il ne cesse d'observer et apprendre; il continue à donner vie et rendre publics des projets qui questionnent le monde par les images.

Francesco Urbano Ragazzi, duo curatorial italien, voit dans l’œuvre de Jonas Mekas une anticipation du système des réseaux sociaux. La compénétration de l’espace privé avec le public, la relation au temps, la performativité du sujet en ligne sont des thèmes que The Internet Saga explore grâce à la complicité des artistes invités. Les espaces investis à l’occasion de la 56ème Biennale de Venise sont multiples, de même que les formats d’exposition. Dans une conversation en ligne et hors ligne, découvrons ce projet par les mots des curateurs.

 

Comment est constitué votre projet The Internet Saga et comment se développera-t-il dans le futur proche ?

« Nous aimons voir The Internet Saga comme un ensemble : une grande narration qui d’une manière non idéologique raconte le passage à la connexion perpétuelle dans laquelle on vit, une série de digressions dans lesquelles ils s’échangent des personnalités et des contextes spatio-temporels toujours différents.

Tout a commencé à Venise avec l’exposition personnelle de Jonas Mekas pour la Biennale, entre le Spazio Ridotto à Saint Marc et le Palais Foscari Contarini. Nous croyons vraiment que le réalisateur et poète lituanien a inventé l’Internet que nous avons sous les yeux : n’importe quel personne qui upload sur YouTube, Vine, Instagram est son fils.

Nous ne savons pas encore exactement où cette histoire nous portera. The Internet Saga est notre journal. Et comme Mekas nous enseigne : « You keep a diary and the diary will keep you » (Tu tiens un journal et le journal te tiendra).

 

Le Palais Foscari Contarini accueille désormais un Burger King. Comment cohabitent un édifice du XVIe  siècle, un non lieu comme le Burger King et les œuvres de Jonas Mekas ?

« Ils vivent des vies parallèles qui parfois, mystérieusement, se croisent dans le regard de quelque spectateur. Les œuvres agissent de manière quasi subliminale sous la lumière et le son du restaurant, en altérant leur perception. Quelques-uns ne se rendent compte de rien, d’autres sont dérangés, les plus chanceux tombent en extase en regardant les trois montages inédits que Mekas a réalisé à partir de son vidéo-journal en ligne: plus de six heures en total. Le Palais devient ainsi un lieu de simultanéité dans lequel on célèbre l’autonomie. Autonomie, non liberté. Autonomie, non plus indépendance.

 

Vous avez répété plusieurs fois que The Internet Saga est un projet qui s’inscrit dans le temps, plus que dans l’espace. On se pose néanmoins la question de la communication entre l’architecture du web et celle des briques ? Quel est le résultat de cette compénétration de la réalité en ligne et hors ligne dans le panorama urbain ?

« On ne sait pas. On pourrait dire que ce qui nous intéresse serait une archéologie du web, un Internet avant Internet, et que le Palais Foscari Contarini, avec sa stratification d’ancien et contemporain dans une seule ville, était le lieu idéal. Mais il y a aussi un niveau plus intime. Pour nous, il s’agit de mystique. Nous sommes à la recherche d’un temple de l’Internet ou, peut être, d’un simple foyer. Peu importe que ça soit une tablette allumée sur notre lit ou un take-away au cœur de la nuit, nous voulons nous perdre dans la chaleur des images et nous retrouver ailleurs.

Par contre, si tu nous parles de smart cities (villes intelligentes), nous répondons que de toute façon nous serons toujours des dumb humans (des humains idiots), même dans le futur. C’est le problème. Bientôt, les dialogues entre les choses pourraient être beaucoup plus intéressants que la plupart des conversations des hommes.

 

Je parle aussi de la relation que nous avons avec nos fenêtres architecturales depuis que nous vivons avec les écrans. Coller les pellicules sur les vitraux de l’espace est une manière de démontrer que notre relation à l’extérieur est toujours médiatisée ?  

« L’écran est étroitement lié à la vitre… D’une certaine manière, au Palais Foscari Contarini nous avons évoqué une projection en appliquant sur les vitres de la façade interne 768 diapositives inédites tirées du film de Jonas : les images sont devenues un filtre. Nous aimions que toutes les images apparaissent grâce à la lumière venue des fenêtres, un peu comme à Zurich dans l’église du Fraumünster où les vitraux de Chagall sont la seule touche de couleur dans une architecture protestante. Mais contrairement à Zurich, il ne s’agit pas au Palais Foscari Contarini d’une représentation grandiose, ce n’est pas un grand écran. Il s’agit plutôt d’une grille à travers laquelle le secret d’une vie heureuse est suggéré avec beaucoup de captures d'écran, de fragments. Les lignes du temps sur nos écrans et celles de nos villes pourraient se croiser justement dans une récurrence de grilles à défilement. En pensant à ceci, il nous vient à l’esprit une autre ambiance complétement différente et plongée dans l’espace de l’art aux Jardins de la Biennale : celle de Factory of the sun di Hito Steyerl dans le Pavillon allemand.

 

The internet Saga. Photo : Giulio Favotto. 

 

Comment avez-vous travaillé avec Jonas Mekas ?

« La structure de l’exposition était très claire depuis le début. Les gens du Palais nous avaient suggéré d’utiliser les trente-deux vitrages du premier étage comme time-line photographique, les trois écrans déjà présents dans le restaurant comme support cinématographique, l’espace de la cour extérieure comme ambiance sonore. Après, Jonas Mekas a donné vie aux contenus en très peu de mois : 768 slides presque toutes inédites, trois nouveaux films et une œuvre audio (To Petrarca du 2003). Tout était recueilli dans 30 giga de données que nous avons reçues à travers un serveur…

 

La performativité de soi dans le travail de Jonas Mekas, en quoi est-elle semblable ou non à celle d’un utilisateur lambda de Facebook ou d’autres réseaux sociaux ?

« Jonas Mekas a inventé les réseaux sociaux ». Avec cette phrase ont été ouverts les comptes Instagram et Twitter de The Internet Saga pendant la Biennale de Venise. Et c’est vrai. Déjà en 1969, Walden, un film journal de presque trois heures, portait les instants de la vie de l’artiste sur le grand écran. Mekas a rendu sa vie médiatisée et a commencé à le faire dans une époque dans laquelle il y avait toute une autre économie de l’image. Pour Mekas, le bonheur est un exercice stoïque – pas un don – qui est accompli tous les jours à travers la camera. Et peut être c’est ainsi pour tous ceux qui font de leur mieux pour bien paraître dans une selfie. Ce qui fait encore la différence entre Mekas et n’importe quel utilisateur d’Internet c’est son degré de présence que nous appellerions intensité. Cette intensité l’a amené en 2006 à faire du cinéma pour son site jonasmekasfilms.com, en publiant une vidéo tous les jours de l’année, pendant un an (365 Day Project).  Et en 2015 à dire « It’s challenging enough to say yes » (c’est un défi suffisant pour que je dise oui) à The Internet Saga.  

 

Jonas Mekas parle de son besoin de filmer. Il semble qu’il ne puisse pas vivre sans filmer et en même temps que filmer soit son seul moyen de vivre. Quel espace offre-t-il à la fiction dans cette narration constante du quotidien ?

« Mekas filme presque tous les jours, mais il ne filme pas tout : il est chirurgical dans ses choix et c’est pour cela que nous parlons d’exercice. Nous voyons en lui une obsession pour le cinéma en tant que machine de la réalité. Filmer est un acte performatif et prophétique capable de donner vie aux images, de produire une réalité dans la réalité.

 

Dans les nouvelles générations d’artistes, qui appréciez vous pour l’utilisation/réflexion de/sur Internet ?

« Il y a une grande fermentation liée à tout ce qui est post-Internet. En effet, nous vivons un changement d’époque qui est en train de révolutionner le langage de l’art. C’est très excitant, mais parfois l’enthousiasme risque d’être passager et de ne pas s’inscrire dans une perspective historique. Dans notre horizon de recherche lié à Internet comme dimension temporelle, des artistes tels que Simon Denny, Jon Rafman, Petra Cortright nous semblent offrir des clés de lecture intéressantes. Cependant, eux aussi sont quelque part déjà des maîtres… Sinon, nous aimerions décrire un Internet non occidental.

 

The Internet Saga prévoit des collaborations avec d’autres artistes dans le futur ?

« The Internet Saga est un grand projet collectif. À son ouverture, nous avons collaboré avec Amalia Ulman et la revue )titre( pour une performance en ligne qui s’est tenue entre une chambre d’hôtel à New York et le Cercle des Officieux à Venise (My Art Guide Meeting Point).

Et après cette première saison dédiée à Mekas, la deuxième débutera chez 63rd77thsteps.com en incluant un groupe très varié de jeunes artistes de la nation Internet. On leur confiera des sigles de programmes télévisés italiens très populaires afin qu’ils aient une nouvelle vie en ligne. Ces sigles font partie de l’inconscient national, d’une certaine époque historique, que nous voulons partager avec le monde. On verra ! »

 

     Propos recueillis par Irene Panzani

 

The Internet Saga, jusqu’au 22 novembre 2015 au Palais Foscari Contarini, Venise.