Mounira Al Solh, Mina El Shourouk ila Al Fahmah– Lackadaisical sunset to sunset © Courtesy de l'artiste et de la Sfeir-Semler Gallery (Beyrouth / Hambourg), 2020.
Entretiens arts visuels

Mounira Al Solh

Un mois après l’explosion qui a soufflé une partie de Beyrouth, on ne peut plus tout à fait regarder comme avant la tente brodée que Mounira Al Solh expose au Musée Pablo Picasso-La Guerre et la Paix. Et pourtant, qu’elle brode ses œuvres avec des Syriennes ayant fui leur pays, ou qu’elle s’en réfère aux manifestations contre le pouvoir en place au Liban, la réflexion historique et politique est constitutive du travail. Que signifie être « une artiste engagée » quand on n’a pas le choix ?  

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 16 sept. 2020

Nous sommes à la veille de la seconde visite d’Emmanuel Macron dans un Beyrouth en ruines, lorsque nous contactons Mounira Al Solh. L’artiste libanaise vient de rentrer aux Pays-Bas, où elle vit la moitié du temps depuis 2017 : son appartement beyrouthin, situé en face du port où a eu lieu l'explosion du 4 août dernier, a eu les vitres soufflées, la galerie où elle avait un atelier a été en partie détruite. Pour elle, qui essaie par son travail de tisser une autre histoire des conflits contemporains, cette visite présidentielle ressemble à une mascarade politique, en bonne intelligence avec un gouvernement dont la majorité des Libanais ne veut plus. Peu avant la catastrophe, elle inaugurait au Musée Pablo Picasso-La Guerre et la Paix de Vallauris, l'installation qu'elle venait de finaliser à Beyrouth : Mon heure préférée est une heure de la nuit : Al Fahmah. Une tente aux allures de parasol, brodées de motifs organiques évoquant le corps féminin, sous laquelle le spectateur est invité à écouter passer les heures, scandées en langue arabe par Rima Khcheich. Au rythme du mégaphone qui diffuse la voix de la chanteuse libanaise, on y lit, tissés à même la toile, des textes relatant des histoires de femmes, que Mounira Al Solh a connues dans son quartier, comme celles de certaines figures mythiques du monde islamique. Toutes se sont élevées à leur manière contre diverses formes d’oppression. Cette relation à la parole, au texte et à la broderie avait déjà permis à l’artiste de conserver et d’emboîter plusieurs versions de la guerre et de l’exil lorsque des milliers de Syriens ont fui leur pays pour le Liban. Parler avec Mounira Al Solh, ou contempler ses œuvres, c’est sauter d’un récit, d’une langue et d’une époque à l’autre, avec toujours, comme fil conducteur, une réflexion critique sur la prétendue dualité entre la guerre et la paix, titre de la fameuse peinture de Picasso qui orne la chapelle médiévale de Vallauris.  

 

Le texte est très présent dans vos installations. Qu’est-ce qui a déclenché votre intérêt pour les mots ?

« Quand la guerre en Syrie a commencé, les gens ont dû quitter leur pays pour venir au Liban, de la même manière que nous avions été obligés de partir en Syrie pendant mon enfance pour fuir la guerre au Liban [1975-1990 – Nda]. J’ai grandi en partie à Damas dans la famille de ma mère. Au début, en 2011, on ressentait beaucoup d’espoir : après toutes ces années d’oppression, les gens osaient manifester en chair et en os dans les rues ! C’était un grand pas dans une dictature comme celle de la Syrie, on croyait que les choses allaient enfin changer. Puis la situation s’est transformée en guerre. À ce moment-là, je préparais un examen de néerlandais pour obtenir le passeport des Pays-Bas. Ce qui m’a amenée à me poser des questions concernant ma langue maternelle. Dans son livre Kalamon, le chercheur libanais Ahmad Beydoun, retrace les histoires sur les origines de l’arabe, dont tous les mots sont forgés à partir de trois lettres. L’une d’elles parle de rois qui contrôlaient la région : chacun voulait un nom avec des lettres créées spécialement pour lui. Le roi des rois s’appelait le Kalamon, “Kalaham” veut dire la parole. C’est dire l’importance de la langue, parlée et écrite, pour les Arabes, notamment du point de vue de la mémoire ! Cette légende a fait écho à ce qui se passait en Syrie. Je pensais au mot “Malek” qui veut dire “roi” et je pensais à Assad, et à travers lui, aux dictateurs contemporains. En changeant l’ordre des lettres, j’obtenais “Lakem” qui veut dire “donner un coup”. Avec le mot “Baas”, qui est le nom du parti de Bachar al Assad mais qui signifie aussi “émaner”, on obtient “abas”, c’est-à-dire “absurde”. J’ai cousu ces mots sur un genre de tissu que les Libanais utilisaient pour cacher leurs balcons dans les années 1970, pendant la guerre. Aujourd’hui, les gens n’utilisent plus ces rideaux mais là où j’avais mon atelier il s’en vendait beaucoup. J’en ai fait des panneaux double face qui emboîtent ces histoires entre elles.  

 

Qu’est-ce que représente la broderie pour vous ?

« Au début, je me suis approprié cette technique de façon un peu destructive. Je ne voulais pas que le résultat soit beau, c’était surtout la gestuelle qui m’intéressait. Au fur et à mesure, j’ai conçu des œuvres à de plus grandes échelles, et fait appel à des femmes pour m’aider, comme ma grand-mère syrienne le faisait pour confectionner ses robes et ses rideaux. Le travail collectif a fini par prendre une grande importance dans ma démarche. La plupart du temps, les femmes avec lesquelles je travaillais venaient de Syrie et avaient besoin de ce travail pour gagner leur vie, les hommes ayant perdu leur emploi à cause de la guerre ou du déplacement.

Entre 2015 et 2017, j’ai rencontré beaucoup de gens qui avaient été obligés de quitter la Syrie vers le Liban, ils venaient de toutes les régions. Je voulais leur faire un bon accueil mais aussi, quelque part, retrouver ma Syrie, celle que j’avais connue enfant à Damas. À partir de leurs récits personnels, j’ai réalisé des dessins que j’ai ensuite transformés en broderie, en y ajoutant ma propre histoire. Ça a été par exemple une manière de rassembler symboliquement deux frères que la guerre a séparés. S’ils me parlaient d’un endroit, je pouvais les représenter dedans en mêlant leurs descriptions à mes propres souvenirs de la Syrie. C’est une façon de pouvoir exorciser mon imaginaire, hanté par les histoires de ces gens. Ça me permet aussi d’évoquer autrement les rapports, souvent très conflictuels, entre le Liban et la Syrie. Quand on est moitié libanaise, moitié syrienne, comme moi, on regarde les choses de façon moins polarisée.

À partir de 2017, la vie à Beyrouth est devenue impossible. Certaines des femmes avec qui je brodais, et pour qui la traversée en bateau jusqu’en Europe n’était pas une option, sont rentrées en Syrie. Depuis je travaille avec des couturières druzes qui vivent dans les montagnes et dont le travail est de confectionner des robes de mariées, des rideaux et des nappes. Cela me permet d’élaborer des formes plus complexes, comme le parasol exposé au Musée Picasso La guerre et la paix de Vallauris.

  

Mounira Al Solh, Paper Speaker, 2020. Courtesy de l’artiste et de la Sfeir-Semler Gallery,Beyrouth/Hambourg, 2020. p. D. R.

 

Comment avez-vous reçu l’invitation du musée Pablo Picasso La Guerre et la Paix ? Qu’est-ce que vous évoque cette œuvre et cet artiste, souvent associé à une histoire de l’art occidentale et patriarcale ?

« Je suis bien sûr très reconnaissante de pouvoir montrer mon travail dans cet espace mais aussi un peu critique. J’ai été très intéressée par le contexte dans lequel Picasso a peint La guerre et la paix pour la chapelle de cette ville de potiers qu’est Vallauris. C’était juste après la seconde guerre mondiale, et lui, qui n’était pas croyant et partageait des idées communistes, a utilisé une humble planche de bois. Dans le contexte actuel, cette idée de paix et de guerre ne marche pas. Ces deux concepts s’entremêlent. Les armes utilisées pour faire la guerre sont vendues par la France, un pays en “paix”. Au Liban, Emmanuel Macron vient pour exprimer son soutien à la population mais les forces de l’ordre jettent des grenades lacrymogènes made in France sur les manifestants.

 

L’autre installation exposée, Paper Speaker, inspirée par la toile de Picasso, fait directement référence aux manifestations qui secouent le Liban. Mais vous transformez le guerrier en guerrière.

« Dans la peinture de Picasso, les héros sont des hommes et les femmes sont surtout des victimes. J’ai représenté une femme en guerrière portant un enfant. À ses pieds, ce sont des hommes qui manifestent contre leurs traditions. Depuis deux ou trois ans au Liban, il y a une vague de suicide chez les hommes, parce qu’ils pensent, en vertu des traditions, que s’ils ne gagnent pas assez d’argent pour nourrir leur famille, leur vie ne sert à rien. Ça a commencé avec un père de famille qui s’est tué en face de l’école de sa fille parce qu’il ne pouvait plus payer sa scolarité. Quand je pense à la libération des femmes, je pense en parallèle à celle des hommes. Dans les manifestations libanaises, les femmes, surtout jeunes, tiennent un rôle important. Ce sont elles les leaders, ce sont elles qui se font arrêter.

J’ai réalisé cette œuvre pendant le confinement, en pensant à tout ce qui s’est passé en octobre et en janvier dernier au Liban. En 2015, j’avais participé à toute une année de mobilisations qui sont passées presque inaperçues dans les médias. Beaucoup de gens ont été jetés en prison et le mouvement [surnommé la “crise des poubelles” – Nda], a été éteint. Les manifestations de 2019 ont pris une ampleur historique car elles ont rassemblé des gens issus des différentes communautés, musulmans, chrétiens, druzes...

 

Qu’est-ce qui a soudé la population ?

« En août 2019, il y a eu d’énormes incendies au Liban, et pas un hélicoptère pour éteindre le feu ! Il y a eu des blessés, des morts, des régions entièrement brûlées mais l’État n’a pas aidé les gens. Après, il y a eu toute cette histoire de plafonnement des retraits d’argent par les banques : on allait à la banque, on attendait pendant des heures pour qu’au final on refuse de nous donner notre argent sous prétexte que les réserves étaient épuisées. C’est du vol. Et puis la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, ça a été la taxe que le gouvernement a voulu imposer sur WhatsApp alors qu’énormément de personnes, surtout les plus pauvres, dépendent de cette plateforme pour pouvoir travailler ! Et maintenant cette explosion dans le port en pleine épidémie de Covid19…

 

Justement, comment appréhendez-vous cette explosion qui advient juste après les manifestations exigeant la destitution de la classe politique au pouvoir, accusée de corruption ?

« C’est très politique, ce n’est pas un accident simple comme ça. D’après moi, les coupables ce sont tous ceux qui sont au pouvoir, alliés et ennemis. Le système confessionnel dans lequel on vit est en place depuis avant la guerre. Cette petite décennie de “paix” ne veut rien dire. La preuve : nos maisons, nos ateliers, nos amis, tout a été gravement touché, il y a plein de morts. Il va falloir 10 ans pour tout reconstruire. Ni la police, ni l’armée n’est venue à notre secours. Par contre, ils arrêtent les gens. Ceux qui sont au pouvoir en profitent pour s’accaparer illégalement les bâtiments anciens, comme l’avait fait la société Solidere [dont la puissante dynastie politique des Hariri est accusée d’être l’actionnaire principal – Nda] avec son plan de reconstruction du centre-ville de Beyrouth, qui ressemble aujourd’hui à une ville fantôme.

 

Certains médias en France ont salué « la résilience du peuple libanais ». Qu’en pensez-vous ?

« “Fuck resilience and please, don’t use this word again”, pour reprendre certaines réactions sur les réseaux sociaux. Quand on perd ses enfants, il n’y a pas de résilience, c’est fini. Le gouvernement n’a même pas aidé les gens qui travaillaient au port depuis des années à chercher leurs proches parmi les victimes. Dans d’autres pays, quand il y a des catastrophes aussi graves, il y a des services, des aides. Le Liban est un pays très centralisé. Mais aujourd’hui, des milliers de personnes ne peuvent plus vivre à Beyrouth. J’ai des amis qui migrent en montagne ou dans le village de leur grand-parents. Ça va peut-être encourager le développement de structures en dehors de la capitale. Ma grand-mère paternelle avait fondé une association pour aider les personnes handicapées dans la montagne. Mon père a poursuivi cet engagement auprès d'agriculteurs en difficultés. À l’époque les gens riaient de ce genre d’idées, mais ce qu’il se passe actuellement prouve que c’est essentiel.

 

Les expositions du musée se veulent explorer la notion « d’engagement ». Qu’est-ce que l’engagement selon vous et comment se manifeste-t-il ?

« On n’a pas le choix, on vit dans un monde turbulent au Liban, qui est pris en étau dans l’échiquier géopolitique entre l’Iran et Israël. J’ai grandi dans la guerre. Pour moi, l’art c’est aussi une façon d’accepter la vie, de ne pas se suicider tout de suite. J’ai le rêve de créer une résidence à la montagne où mes parents ont leur institution. Je voudrai travailler avec des artistes locaux tout en invitant parfois des étrangers, parce qu’avoir des invités venus d’autres pays donne de l’espoir.

 

Parasols, tentes, tentures… Vos œuvres empruntent une esthétique nomade.

« Oui, on peut les plier et partir, je peux les ramener dans ma valise. Je suis toujours prête à partir. Quand on retourne ces parasols, ils se transforment en une sorte de bateau. Avec la montée des eaux, ça parait très ironique de continuer à réaliser des œuvres vouées à être protégées dans les musées, surtout au Pays-Bas qui est en dessous du niveau de la mer. 

Hier je contemplais les oiseaux migrateurs et je me suis dit que c’étaient les êtres les plus forts de la planète. Quand il commence à pleuvoir ici, ils partent quitte à ne pas dormir pendant neuf jours jusqu’à atterrir dans un endroit où ils peuvent continuer leur existence. Avec les guerres et le réchauffement climatique, les êtres humains doivent faire pareil aujourd’hui. Il faut avoir des ailes, être à l’initiative des choses et ne pas attendre qu’on nous propose des solutions. »

 

Propos recueillis par Orianne Hidalgo-Laurier

 

> Mounira Al Solh, Mon heure préférée est une heure de la nuit : Al Fahmah, jusqu’au 2 novembre au Musée national Pablo Picasso – La Guerre et la Paix, Vallauris

 

Photo : Vue de l'exposition au Musée national Pablo Picasso – La Guerre et la Paix, Vallauris. p. D. R.