© Stefan Shankland - MMM - 2020.
Entretiens arts visuels

Musée du Monde en Mutation

Interdits au public, les chantiers urbains n’en sont pas moins au cœur de la vie de la cité, en tant que matrice des transformations architecturales, économiques et sociales à venir. Le plasticien Stefan Shankland s’est fait une spécialité de s’introduire dans ces espaces en mutation pour en révéler les dynamiques conflictuelles. Depuis plus de huit ans, avec d’autres artistes invités, il a pris ses quartiers dans le chantier d’une usine de retraitement des déchets ménagers en périphérie de Paris. Un lieu devenu le moteur d’un « Musée du Monde en Mutation » dont il est le directeur artistique.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 14 janv. 2021

Qu’est-ce-ce qui vous a intéressé dans le fait d’investir une usine de traitement des déchets ménagers, en cours de reconstruction ?  

« En 2012, le Syctom, l’agence qui gère l’usine d’incinération de déchets installée à Ivry-sur-Seine, a lancé un appel d’offre à destination des artistes. L’organisme souhaitait réfléchir à l’accompagnement artistique et culturel des transformations du site au cours des dix années à venir. L’idée était aussi de rendre public ce chantier, d’initier des dialogues avec les habitants et les usagers alentours. C’est un lieu « critique ». Il s’agit d’une usine qui se retrouve au milieu d’un tissu d’habitations, ou en passe de l’être. Elle apparaît comme un corps étranger dans une aire humanisée et domestiquée. Et s’intègre dans un ensemble de transformations industrielles et urbaines de la proche banlieue parisienne. La relation entre cet objet et la ville m’intéresse énormément : Comment une pratique artistique peut se développer dans un tel contexte ?

 

En quoi ce nouveau projet s’articule à la démarche Haute Qualité Artistique et Culturelle dont vous êtes l’initiateur ?

« Il s’agit d’une démarche, pas d’un label, que l’on testait depuis 2007 sur le chantier de la ZAC à Ivry-sur-Seine dans le cadre du projet Trans305 dont j’étais le directeur artistique. Habituellement, la commande publique à destination des plasticiens invite un artiste à poser une œuvre dans un lieu pour marquer la fin du chantier. Mais le plus excitant se passe pendant le déroulement d’un chantier : démolir, creuser des trous, renflouer des carrières, déplacer de la matière… Est-ce qu’on pourrait situer l’acte de création dans ces phases-là, plutôt qu’après ? La Haute Qualité Artistique et Culturelle met moins l’accent sur l’œuvre d’art que sur la recherche qui a lieu pendant sa création. Mais, c’est difficile de mettre en place la présence d’une équipe artistique pendant un chantier interdit au public. Cela nécessite un nouveau système de relation entre l’artiste, le commanditaire, les entreprises sur place, les élus, etc. La démarche HQAC vise à proposer un cadre acceptable pour tout le monde afin de créer les conditions de l’atelier au milieu d’un chantier, d’une usine en activité, d’une métropole en pleine mutation et d’un débat public conflictuel en train de se faire.

 

Comment avez-vous investi l’usine Syctom et qu’est-ce que vous en avez retiré ?

« Au départ, ce projet avait été abordé sous la forme d’une résidence au long cours, j’allais très régulièrement sur le site et aux alentours. Très vite, j’ai compris qu’il fallait non seulement se situer au sein de l’usine mais aussi se projeter dans sa forme à venir et en explorer les abords dans un rayon de 500 m à 1 km. Au fur et à mesure, le concept d’un « Musée du Monde en Mutation » a émergé : à cet endroit-là se constituera au cours des 10 années à venir une incroyable concentration de phénomènes de mutation qui vont de l’échelle moléculaire – ce qu’il se passe quand on brûle des déchets et qu’on traite les fumées pour fixer les molécules les plus toxiques – à celle des objets – les résidus de notre quotidien que l’on transforme –,  en passant par celle de l’architecture du site. Le tout situé dans un environnement urbain en proie à des méga mutations, au premier chef desquelles l’échangeur du périphérique Porte d’Ivry juste à côté de l’usine. Ces phénomènes sont invisibles, parce que trop ordinaires pour être regardés, trop longs dans le temps pour que l’on s’en rende compte ou trop rapides et petits pour être perçus. On a cette incroyable richesse sous la main et on ne pourrait rien en faire ! Nous avons alors sollicité d’autres artistes en leur proposant de faire l’expérience de ces mutations en cours puis de les révéler à travers une création. Le musée ce sont les actions réalisées pour révéler cette collection de phénomènes de transformation.

 

En quoi les phénomènes de mutation vous intéressent-ils ?

« La notion de transformation définit la base d’une pratique artistique : un plasticien transforme des matériaux sans signification particulière pour les rendre capable d’exprimer des choses signifiantes et symboliques. Cette incroyable valeur ajoutée est produite par un ensemble de transformations guidées par une action artistique. À titre personnel, j’ai reconnu un lien très fort entre l’univers de l’usine et du chantier, et celui de l’atelier de l’artiste : c’est aussi un chantier dans lequel on travaille en se posant des questions spatiales et matérielles, relationnelles et esthétiques, un lieu de prise de décisions… De façon générale, de plus en plus d’artistes sont directement concernés par le fait que nous évoluons dans un monde en pleine mutation. Il est difficile aujourd’hui de développer une pratique qui fasse l’économie de cette prise de conscience. En ce qui me concerne, je me suis rendu compte que le mot « mutation » reste très flou. On est très bons pour parler d’idée, de concept, d’objets et d’image mais on est culturellement et esthétiquement mal équipés pour se représenter les processus qui traversent toutes ces choses-là.

 

Brûleurs d'Emmanuelle Huynh et ses étudiants de l'Ensba

 

Comment assumez-vous le paradoxe du « Musée du Monde en Mutation » qui concilie le concept de conservation et son contraire, le transitoire ?

« Il y a une telle contradiction dans ces termes qu’on ne s’en sortira jamais, c’est un musée impossible. Mais c’est justement cela qui pousse à être inventif. Un musée, c’est d’abord un bâtiment, ici il n’y en a pas. C’est aussi une collection stabilisée à conserver, à valoriser et à étudier. Là, on est face à une collection invisible en perpétuelle mutation. Il s’agit peut-être d’un des défis du XXIe siècle : parvenir à combiner la notion de patrimoine avec un ensemble de phénomènes vivants, en pleine activité. Cela suggère forcément une approche critique de l’espace muséal tel qu’on le conçoit mais ce n’est ni méchant ni acerbe. Il s’agit d’un constat : il est urgent de collectivement faire évoluer nos pratiques institutionnelles et artistiques pour arriver à travailler avec le monde dans lequel on vit. Sans essayer vainement de le figer. L’idéal du musée – stabiliser et conserver des objets pour les étudier et les montrer tranquillement – ne peut pas fonctionner dans un monde qui bouge trop vite et trop intensément.

 

Comment avez-vous interagi avec les travailleurs sur place ? Comment ont-ils perçu votre projet ?

« Vaste question… Syctom est un organisme public de gestion des déchets ménagers, ce n’est pas un acteur culturel. Il y a donc eu toute une période d’apprentissage de part et d’autre. En ce qui me concerne, j’ai dû apprendre ce qu’était concrètement cette usine de transformation de nos déchets ménagers : où est-ce qu’ils sont acheminés ? Pourquoi ? Quels sont les enjeux d’un tel endroit et quel en sera la forme future ? Du côté des commanditaires, ils ont dû s’interroger sur ce qu’est l’art aujourd’hui, un artiste, un processus de création. Venir sur place, regarder les employés au travail dans cette usine de 50 ans, pleine de « défauts », n’était pas un jugement de valeur sur ce qu’ils étaient et faisaient, mais un acte de contemplation. Pour ces travailleurs, lorsque quelqu’un de l’extérieur vient, c’est généralement pour les évaluer, les juger ou commenter. Pour la première fois, ils se confrontaient à des gens qui venaient pour « s’émerveiller », au sens d’être saisi par la réalité qui nous entoure, avec un réel intérêt pour leur situation. C’est ainsi que des liens se sont tissés entre eux et les artistes [comme la chorégraphe Emmanuelle Huynh et la réalisatrice Ann Guillaume – Nda], étudiants et autres collaborateurs invités sur place. Cette usine est vieillissante et soulève la question de la fin des choses. En tant qu’artiste, on ne se la pose pas en technicien qui vient gérer la fin du monde mais on vient contempler cette situation.

 

Début 2020, il y a eu un mouvement social contre la réforme des retraites qui a mené au blocage de l’usine. Comment cela a interféré dans votre projet ?

« Très concrètement, l’instance publique qu’est le Syctom a perdu beaucoup d’argent et on a dû revoir la voilure de notre projet sur le plan économique. Mais c’est anecdotique. Ce mouvement social a surtout replacé au centre du projet la question du politique et de la prise de position, laquelle traverse tous les projets que je porte : je fais le choix d’aller travailler en tant qu’artiste dans des situations de mutation critiques – démolitions, villes nouvelles, nouveaux quartiers, collisions entre anciens et nouveaux usagers – qui me mettent nécessairement face à des conflits. Une usine, c’est un lieu qui porte des enjeux de pollution, de capitalisme, de rapport aux salariés etc. Ce que je pense intimement ce n’est pas forcément ce qui va guider mon action artistique, laquelle a besoin d’une forme de neutralité pour se déployer. Cette position est à contre-courant de ce que l’on a tendance à demander aux artistes aujourd’hui : être engagé –généralement entendu comme synonyme d’engagement politique – être pour ou contre certaines personnes ou façons d’agir. Mon engagement se situe plutôt dans le fait de reconnaître que nous vivons dans des réalités de l’ordre du conflit et de la mutation : peut-on les contempler de façon « phénoménologique », sans prendre position pour ou contre un phénomène économique ou social ? En tant qu’artiste, nous choisissons de nous situer comme les témoins de ces mouvements économiques, industriels et idéologiques à l’œuvre dans une situation précise mais aussi révélateurs de ce qu’est le XXIe siècle. Cette position de la contemplation n’est pas un retrait du monde ou un désengagement, c’est au contraire une façon d’être au milieu de ce monde et d’y rester ouvert. Ce n’est pas simple, on est toujours tenté de se refermer, de se ranger, de se choisir un camp. On s’imagine toujours que l’artiste est spontanément du côté de l’opprimé, de l’opposition systématique au pouvoir. Ne pas se conformer d’emblée à se poncif-là permet de penser autrement le rôle et la place de l’artiste dans la société. »

 

 

Propos recueillis par Orianne Hidalgo-Laurier

 

> Les restitutions des résidences sont visibles en ligne sur la plateforme du projet : https://museedumondeenmutation.com