Nicolas Daubanes, Aus Der Traum, vue de l'œuvre à la Crypte d'Orsay © D.R.
Entretiens arts visuels

Nicolas Daubanes

Des prisons jusqu’aux centres d’art, Nicolas Daubanes s’est fait une spécialité de déjouer les logiques de l’enfermement, en utilisant des techniques de sabotage pour réaliser ses œuvres. Prêt à s’attaquer à la fossilisation des mémoires, armé de sucre, de béton et d’une scie circulaire, l’artiste investit la Crypte d’Orsay et son parc, accessible au public.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 21 avr. 2021

La sculpture en béton que vous réalisez pour le parc de la Crypte d’Orsay porte l’inscription « Aus Der Traum ». Qu’est-ce que vous évoque cette phrase ? Comment peut-on la traduire ?

« Il n’existe pas de traduction précise de cette expression, qui porte en elle-même une faute de conjugaison. Je l’ai découverte en regardant un film à propos de la division SS « Das Reich » : l’un des soldats allemands inscrit cette phrase sur un blindé alors qu’ils sont en train de perdre une bataille en Belgique. Ce graffiti, qui veut dire « le rêve est fini » ou « dehors le rêve » et qui tombe comme une espèce de couperet, m’a marqué. À ce moment-là, je pensais à écrire avec du sucre dans du béton pour donner l’impression que le texte saigne. C’est un effet que j’ai pu expérimenter lors de mes précédentes expositions à la Friche la Belle de Mai et au Palais de Tokyo : l'action du sucre sur la paroi en béton suggérait des points d’impact, comme si on avait exécuté le mur en même temps que l’exécuté. Jusqu’à présent, je n’avais utilisé cette technique que de manière aléatoire, pour montrer un processus de désintégration et un geste, celui des résistants. Avec l’œuvre réalisée pour le parc de la Crypte, c’est la première fois que je mets cette technique au service d’une forme figurative.

 

Vous rappelez que cette technique de mélanger du sucre au béton était celle des résistants prisonniers de l’armée allemande pendant la Seconde guerre mondiale, pour fragiliser le Mur de l’Atlantique qu'ils étaient contraints de construire. Avez-vous un intérêt particulier pour cette période de l’histoire ?

« De manière générale, je m’intéresse à la question de la contrainte, aux actes de résistance et de sabotage. De ce point de vue, cette période représente une source d’information encore assez vive, ce qui m’a amené à réfléchir autour des problématiques mémorielles. Le projet que je mène en ce moment à Lacapelle-Biron dans le Lot et Garonne consiste à déplacer le marché du dimanche matin pour le remettre à son emplacement initial, sur la place centrale de ce village de 420 habitants. J’ai demandé à rejoindre le conseil municipal pour le mettre en œuvre lorsque je suis arrivé là-bas en novembre dernier à l’occasion d’une résidence. Depuis le 21 mai 1944, c’est un monument aux morts qui trône sur cette place, plus rien ne s’y passe si ce n’est des commémorations. La division SS « Das Reich » avait raflé les hommes de la commune pour les déporter à Auschwitz. Très peu en sont revenus. Nous vivons un moment charnière : les témoins de cette époque disparaissent, la doyenne du village avait 21 ans au moment des faits. C’est l’une des dernières à se souvenir précisément de ce qui s’est passé. À travers le déplacement de ce marché, il s’agit de transmettre cette mémoire sans la pétrifier, avec quelque chose qui serait de l’ordre de l’anti-monument.

 

Quel sens cela a-t-il d’utiliser des techniques de sabotage pour réaliser une œuvre plastique autonome ?

« Si quelqu’un n’aime pas le travail que je réalise, en tant qu’œuvre, au moins la personne est au courant d’un processus. Mine de rien, j’indique comment il faut faire pour saboter un bâtiment. Toute ma série autour du sucre et du béton peut se lire comme une véritable encyclopédie de cette stratégie. Mon travail a un caractère informatif, je fouille dans les archives, je vais au contact de témoins… Plus les actes de résistance sont insidieux voire vains, plus ils m’intéressent. Je me suis aussi renseigné sur les techniques utilisées par les prisonniers pour faire passer des objets de l’intérieur à l’extérieur d’une prison et vice versa, voilà pourquoi j’ai travaillé avec de la céramique dentaire. J’accumule des connaissances sur de multiples procédés de sabotage et je les extrapole pour en faire des pièces plastiques. Le parcours de celles-ci à travers différents lieux d’art et d’histoire permet la diffusion d’une mode de résistance globale. Ça peut paraître étrange de parler de sabotage à l’intérieur du Palais de Tokyo, mais si des activistes passent par-là, ils peuvent en apprendre un peu plus (rires).

 

Votre exposition Mauvais œil repose sur une performance au cours de laquelle vous transformez une porte en poussière.

« J’avais d’abord fait cette expérience dans le cadre de l’exposition Personne ne s’entend crier avec l’association Pollen à Monflanquin, l’an dernier. Souvent, les personnes qui font des travaux dans des prisons désaffectées récupèrent des objets balancés dans les bennes pour les stocker et les revendre. C’est ainsi que j’ai acheté une porte de prison sur Le bon coin. Je l’ai installée sur deux tréteaux, j’ai retiré toutes les parties métalliques, puis scié droit, millimètre par millimètre, avec une scie circulaire et un rail de guidage. À la fin, il ne reste à mes pieds qu’un tas de morceaux métalliques et de copeaux très fins et volatiles. C’est très méthodique et cela me prend plusieurs semaines, rien à voir avec le fait de passer ça dans un broyeur. Pour la crypte, je suis allé plus loin. Avec les résidus métalliques de la porte – qui sera déjà réduite en poussière quand le spectateur découvrira l’exposition –, je réalise des dessins, et avec la sciure de bois, des volumes. Une vidéo retrace les étapes de cette transformation, depuis le moment où j’arrive avec une porte et quelques outils jusqu’à la création, à partir de cette seule matière, de nouvelles pièces.

 

Comment avez-vous appréhendé l’espace de la Crypte d’Orsay ?  

« Cette crypte a une aura très forte, avec une géométrie de l’espace tellement singulière que j’ai renoncé à lutter contre le lieu. Au contraire, j’ai décidé de réaliser une œuvre plutôt invasive à travers cette poussière qui se diffuse de partout. Le titre de l’exposition entre en résonnance avec la dimension religieuse de cet espace. Est-ce que désosser une porte de prison c’est s’attirer le mauvais œil ? Ou est-ce que c’est, au contraire, le chasser ? Et puis désintégrer une porte de prison, c’est être sûr et certain qu’elle ne servira plus à cet effet. C’est un acte un peu vain mais qui désamorce le concept de l’enfermement. Certains musées considèrent peut-être cet objet comme une pièce patrimoniale de l’ancienne prison de Chalon-sur-Saône, les collectionneurs comme un objet de déco, moi, je l’anéantis. S’ils veulent conserver ce genre de vestiges, il faut qu’ils se dépêchent. »

 

> Nicolas Daubanes, Mauvais œil, jusqu’au 14 novembre au parc et à la Crypte d’Orsay