<i>Al Atlal, chant pour ma mère</i> de Norah Krief Al Atlal, chant pour ma mère de Norah Krief © p. D. R.
Entretiens spectacle vivant

Norah Krief

« L’exil, c’est cette résistance »

La comédienne Norah Krief s’empare de la chanson « Al Atlal » de Oum Kalthoum l’une des plus grandes chanteuses arabes. Avec son spectacle Al Atlal, chant pour ma mère, elle évoque l’exil de ses parents tunisiens vers la banlieue parisienne. Un hommage audacieux et réussi.

Par Flora Moricet publié le 8 juin 2017

Al Atlal est un spectacle très émouvant qui semble avoir été travaillé avec beaucoup de joie.

« Oui, j’ai fait ce spectacle avec de la nostalgie joyeuse, comme le chantait Oum Kalthoum. Parce que de toute façon une reconstitution ou une évocation des souvenirs du passé ne peut se faire qu’avec du plaisir pour aller de l’avant. Au départ je jouais dans un spectacle de Krzysztof Warlikowski dont la première partie était écrite par Wajdi Mouawad. Wajdi Mouawad qui est libanais voulait entendre cette chanson en arabe. En chantant « Al Atlal » le secret de ma mère est apparu. Ma mère qui écoutait cette chanson et la sifflotait dans le jardin de banlieue parisienne était à cet endroit de l’exil. 

 

Est-ce un retour, un cheminement à rebours vers l’exil de votre mère et peut-être le vôtre ? 

« Je ne suis pas quelqu’un d’exilée. J’ai été traversée par l’exil de mes parents qui avaient 40 ans quand ils sont arrivés en France dans les années 1970. Ils étaient complètement déracinés. L’histoire que j’évoque c’est l’histoire de la non-intégration de mes parents en banlieue parisienne. La banlieue sud où nous étions était très réactionnaire, stricte, conventionnelle. À cette époque, si on écoutait de la musique orientale, il fallait fermer la fenêtre. On était pointés du doigt. J’ai été traversée par leur exil, par leur souffrance et par leur colère. C’est cette chanson : les ruines, les débris, les décombres d’un pays. Comment se reconstruire quand on a perdu son pays ou sa langue ? Le climat, la façon de vivre, la société… c’est beaucoup de combats. C’est cette chanson qui me raconte ça.

C’est une façon de résister quelque part. Je pense que l’exil, c’est cette résistance, c’est rester assis sur ce bout de branche cassée. Je ne comprenais pas mais je sais maintenant ce que c’est la dignité de ma mère. J’ai été traversée. Ce spectacle n’est pas une réconciliation parce que je ne me suis pas sentie en violence avec mes parents. J’ai senti de la distance. J’ai tellement tout rejeté qu’il ne me restait plus rien à 50 ans. Maintenant, je me rafraîchis la mémoire pour me retrouver et savoir ce que je fais. 

 

Vous dites que vous parlez « presque arabe ». Pouvez-vous revenir sur ce travail avec la langue, que vous ressentiez enfant comme une « agression » ? Et comment fait-on pour s’attaquer à Oum Kalthoum ?

« C’est vrai que l’arabe a toujours été pour moi une langue très agressive, dure et gutturale, qui me complexait. Ce que j’entendais enfant c’était des cris. Je ne parlais pas l’arabe, je ne le parle pas, même si à la fin du spectacle j’arrive à dire un bout du poème de Ibrahim Nagi. Tout est de la phonétique et de la traduction. J’ai été coachée par Dorsaf Hamdani, une chanteuse tunisienne, en essayant de ne pas rester dans la tradition de Oum Kalthoum. Ce qu’on a fait est plutôt rock’n’roll. Oum Kalthoum, c’est une chanteuse emblématique du Moyen-Orient, une femme incroyable et normalement, on n’y touche pas…

Au début du projet, on me disait « Tu ne pourras jamais jouer Oum Kalthoum ». Et maintenant les gens qui l’ont vu, des Syriens, des Marocains… m’ont dit qu’ils trouvaient ça incroyable avec cet accent français et le rock. Ça me plait beaucoup. »

 

Propos recueillis par Flora Moricet