© Sun, de Félicie d’Estienne d’Orves
Entretiens arts visuels

Nuit Blanche 2018

Aux manettes de la future Nuit Blanche, le commissaire d’exposition Gaël Charbau revendique l’absence de thème précis et l’accent mis sur la jeune création. Pour Mouvement, il revient les temps forts et les enjeux de cette prochaine édition.

Par Alain Berland

 

Quelles lignes de force avez-vous souhaité mettre en place pour cette nouvelle édition parisienne de Nuit Blanche ?

« Je ne l'aurais pas imaginé ainsi, mais la carte blanche donnée par la mairie est totale : on ne m'a imposé aucune direction. C'est assez rare pour être souligné. Pour cette 17e édition, j'ai choisi deux axes : les monuments et l'émergence. Il m'a donc semblé naturel d'inviter majoritairement des jeunes artistes, ceux avec lesquels je travaille régulièrement. Pour les parcours « constellations », nous avons obtenu l'ouverture du Zoo de Vincennes, l'ensemble du Parc de la Villette et réussi à piétonniser plus d'un kilomètre de voies entre les Invalides et les Champs-Élysées. J'ai également conservé mon axe « historique », depuis le collège des Bernardins jusqu'à la Bourse du commerce en passant par l'île Saint-Louis, qui sera lui aussi coupé à la circulation. Nous avons travaillé durant des mois avec la carte de Paris accrochée au mur et je me disais chaque jour que je n'aurai probablement pas deux fois la chance de pouvoir regarder ainsi cette ville comme un immense terrain de jeu. Ces parcours dans les monuments, pour certains évidents comme l'Hôtel de Ville, les Invalides, le Grand et le Petit Palais ou la bibliothèque Forney, se prolongent dans des sites qui racontent les particularités de Paris : la transformation de la Villette par Bernard Tschumi, l'étrangeté du rocher du Zoo de Vincennes, le romantisme du lac Daumesnil...  J'ai donc souhaité créer une rencontre entre tous ces contrastes architecturaux et les problématiques esthétiques, politiques et poétiques que porte la jeune génération.

 

Nuit Blanche 2016 prenait pour fil rouge un roman vénitien anonyme de la Renaissance, celle de 2017 mettait en avant les collectifs. Pensez-vous que pour cette nouvelle édition « l'émergence » puisse être véritablement un thème ? N'est-ce pas plutôt un prétexte pour affirmer que la Nuit Blanche est, quoiqu'on en dise, avant tout un joyeux foutoir de propositions artistiques ?

« Effectivement il ne s'agit pas d'un thème. J'ai annoncé très tôt, dès le mois de janvier, que je ne souhaitais pas thématiser cette Nuit Blanche. Des problématiques traversent bien sûr cette édition, mais rien ne vient véritablement fédérer l'ensemble de façon théorique. Il y a donc une dimension plurielle, peut-être anarchique, dans la distribution de tous ces projets. Mon idée était surtout de constituer un panel large de ce qu'est la jeune création aujourd'hui. Et malgré ce que l'on entend parfois, cette génération est loin d'être uniforme dans ses approches. Il n'y a donc pas une volonté d’unité, mais au contraire de créer un maximum de contrastes. À l'image des quatre constellations, qui marquent quatre climats très différents, depuis le Paris du Moyen-Âge en passant par les grands axes, jusqu'aux transformations plus récentes de la Villette et du Zoo de Vincennes.

 

Fabien Léaustic, Geysa, 2018. © Agence Eva Albarran.

 

On peut penser que Nuit Blanche favorise, de par son appellation même, l'évènementiel, le spectaculaire et l’éphémère, en jouant sur les sensations fortes pour suspendre l'esprit critique, comment faites-vous pour éviter cet écueil ?

« Je ne suis pas certain d'éviter cet écueil, mais je ne suis pas sûr non plus de pouvoir donner une définition très précise du « spectaculaire ». Un événement comme Nuit Blanche, gratuit, ouvert à tous les publics, permet un accès à une partie de ce qu'est l'art d'aujourd'hui. Mais on ne peut pas le faire à la façon d'un musée : l'espace public n'est pas un espace théorique. Il faut être à l'échelle de la ville et de ses flux. Les contraintes de temps, d'installation et de sécurité dans l'environnement urbain forcent les artistes à se concentrer sur une idée, un projet ou un désir. Pour la plupart d'entre eux, il s'agit d'un aspect des problématiques sur lesquelles ils travaillent, mais ils ne peuvent pas déployer ici leur pensée de la même manière que dans une rétrospective ou une exposition thématique. Il y aura des œuvres spectaculaires dans ma programmation, mais empêchent-elle pour autant tout esprit critique ? Avec Edgar Sarin et Mateo Revillo, nous occupons l'ensemble de l'île Saint-Louis pour une grande « sculpture performée » qui va mobiliser plus de cent bénévoles, l'organiste de l’église Saint-Louis-en-l'Île, le syndicat des boulangers... Avec la créatrice Maroussia Rebecq – qui n'a pas l'esprit critique dans sa poche – nous créons douze défilés, un par heure, à l'Hôtel de Ville. À la Cité des sciences et de l'industrie, Fabien Léaustic déploiera un geyser qui crachera aléatoirement un jet de boue de vingt mètres de haut. Le « Super Kilomètre » du Studio UY077, déjà expérimenté à la Biennale de Dakar, accueillera une multitude de formes artistiques, notamment sur les pelouses des Invalides, sur le Pont Alexandre III et jusqu'au Grand Palais. Le projet d'Ugo Schiavi, sur le parvis de l'Hôtel de Ville, est aussi « spectaculaire » : il s'agit d'une forme hybride composée de différents moulages provenant notamment de la statue de la place de la Nation, mais c'est pourtant une œuvre en hommage aux soulèvements qui ont toujours renversé les pouvoirs.  

 

Quels projets vous ont donné le plus de « fil à retordre » ?

« Compte-tenu de la nature événementielle de Nuit Blanche, aucun projet n'est facile. Chacun d'eux doit être monté dans un temps record, entre douze et quarante-huit heures, si l'on excepte les expositions que j'ai souhaité pérenniser – au Collège des Bernardins par exemple avec Abdelkader Benchamma, ou au Musée de l'immigration avec Benjamin Loyauté. Le projet Un Titanic, reprise d'Edgar Sarin et Matéo Revillo sur l'île Saint-Louis est parmi les plus complexes, avec la mobilisation de 300 volontaires, pour une grande performance à ciel ouvert. Les douze défilés qu'organise Maroussia Rebecq à l'Hôtel de Ville intitulé 149 vêtements populaires (le défilé) a failli ne pas voir le jour, en raison de sa complexité technique et de sa difficulté à être financé. Le pont des échanges, imaginé au sein du Super Kilomètre par la plateforme philanthropique Thanks for Nothing sur le pont Alexandre III est aussi un projet très ambitieux, mais l'énergie infaillible des jeunes femmes qui le portent a permis de surmonter tous les obstacles ! Le plus complexe dans cette édition est probablement lié aux sites que j'ai souhaité investir.

 

Que peut-on vous souhaiter pour que cette Nuit Blanche soit réussie ?

« J'aimerais que cette édition permette au public de découvrir de nouveaux visages qui marqueront les prochaines années dans différentes disciplines, comme la danse. Je pense à Jamila Johnson-Small au Théâtre de la Ville – espace Cardin, ou à Éric Minh Cuong Castaing au lycée Élisa Lemonnier dans la constellation de la Porte Dorée. Je pense aussi à tous les artistes du mouvement Magie nouvelle qu'on découvrira dans le projet de Raphaël Navarro au théâtre du Rond-Point, à la sculpture d'Ugo Schiavi sur le parvis de l'Hôtel de Ville, à Hugo L'ahelec à la bibliothèque Forney ou au duo formé par Aurélie Férruel et Florentine Guédon le long du lac Dausmenil... il y a tant de choses à voir ! Je souhaite surtout qu'on ressente la nécessité de l'art dans un monde qui semble s'écrouler : la création actuelle n'est pas un supplément d'âme, c'est au contraire le seul endroit où l'on peut reformuler librement l'équation du présent, ouvrir nos consciences vers ce qui peut être le monde de demain. »

 

> La Nuit Blanche, le 6 octobre à Paris