© Simon Gosselin
Entretiens Théâtre

On traversera le pont

Spectacle classique « à voir en vrai » ou bien à déguster depuis chez soi grâce à une retransmission radiophonique en direct, On traversera le pont une fois rendus à la rivière aura mis un peu de temps à trouver son chemin. Rencontre avec la co-créatrice de ce projet de l’Amicale, Mathilde Maillard

Par Alice Ramond publié le 28 sept. 2018

D’où vient ce titre On traversera le pont une fois rendus à la rivière ?

« C'est un proverbe québécois qui veut dire "on s'occupera des problèmes quand ils seront vraiment sous notre nez, pas avant". C'est l'idée d’avancer pas à pas, ensemble. Ça dit beaucoup du spectacle et de sa fabrication. D’abord sur le travail collectif : dans l’écriture et la fabrication d’une pièce, quand on est plusieurs, on va forcément plus lentement car tout est discuté, partagé, négocié. Cela fait aussi la richesse de l’objet, il devient multi-facette. Ensuite ça raconte l’entrée dans la fiction qui se fait "pas à pas", littéralement ! Ensemble, avec les spectateurs.

 

Pourquoi la pièce a-t-elle mis du temps à « se trouver » ?

« La pièce parle du rapport avec le spectateur, il y a donc eu beaucoup de choses à tester lors des représentations. Il a fallu affiner, en éprouvant. Presque tout a changé entre la première date et maintenant. La complexité du dispositif nous a beaucoup occupés au départ, ce n’est que dans un second temps qu’on a pu s’amuser à épaissir et faire évoluer la fiction et les personnages.

 

Quelle est la genèse du projet ?

« Quand on commence à travailler sur un projet, avec – l’Amicale de production, qui devient l’Amicale – on ne sait pas ce que cela va être. On ne se dit pas « on va faire une pièce de théâtre, on va monter tel texte, on va faire une installation. » Il y a toujours l’idée de tenter de progresser avec le fond et la forme en même temps. Avec Antoine Defoort, Sébastien Vial, Julien Fournet on travaillait à l’époque sur un autre projet, Collectif Jambe, sur le thème du jeu – jeu de société, de plateau, du quotidien – autour de questions actuelles qui nous traversent tous les quatre : le participatif, le sens du commun et du faire ensemble. On voulait ramener ces interrogations au plateau de théâtre, en se demandant comment faire jouer les gens avec nous ? Comment faire en sorte que le spectateur soit impliqué sans lui imposer quelque chose ? Assez vite, nous en sommes arrivés à des questions d’interaction.

 

Comment avez-vous mis en place la fiction dans ce dispositif qui entremêle représentation et radiodiffusion ?

« La place de la fiction est « méta » dans la pièce. Elle reflète le dispositif, comme un miroir. Pas à pas, on glisse dans la fiction tous ensemble. On avait envie de revoir le « contrat fictionnel » et la question de la suspension consentie de l'incrédulité. Cette façon dont, quand on entre dans une salle de théâtre, on est prêt à se jeter dans la fiction et à laisser de côté toutes nos incrédulités. Cela nous a posé soucis car les spectateurs au théâtre ne croyaient pas qu'il y avait vraiment des auditeurs chez eux !

 

Créer une communauté de spectateurs reliés les uns aux autres par les moyens de communications actuels et dans le même espace-temps, est-ce politique pour vous ?

« Absolument. Et de sortir du théâtre, aussi. Il y a des choses qu’on perçoit moins, mais la pièce évoque d’autres problématiques : une jeune femme urbaine qui rencontre des agriculteurs dans la campagne, les sensations d’isolement, à qui on s’adresse, à qui on parle…

Le canal radio nous a semblé évident mais on ne voulait pas se contenter d’une fiction radiophonique. On voulait partager une vraie expérience avec les auditeurs, établir une complicité. D’où l’usage des ordinateurs, de leur possibilité de répondre à des questions en direct pendant le spectacle.

 

Comment faire en sorte que la pièce soit aussi intéressante pour les auditeurs que pour les spectateurs ?

« Tout est ajustement. Il y a des moments où ça fonctionne bien : quand on fait une minute de silence avec quelqu’un au bout du fil, ça peut être très poétique dans la salle, on sent vraiment une présence au bout du téléphone, on l’imagine, et puis parfois un petit chien aboie ou un bébé pleure, c’est inattendu et très drôle.

Par contre, quand nous sommes allongés autour d’un feu de bûches lumineuses en plastique et qu’on chante pour les auditeurs seuls chez eux, on se disait que ce serait très beau que les spectateurs chantent avec nous. C’était bien pour nous, pour les auditeurs, mais pas pour les spectateurs. On a donc abandonné l’idée.

 

Alors que les théâtres cherchent des moyens de diversifier les publics, l’auditeur-spectateur ne serait-il pas une sorte de solution miraculeuse ?

« L’idée, c’était de toucher le plus de gens possible. Mais ce n’était pas évident de mettre en place la communication autour de la pièce radiodiffusée. Même le terme n’est pas évident : on écrit « pièce radiodiffusée » mais ce n’est pas vraiment ça non plus ! Il n’y a pas de terme adéquat. C’est le son, mais aussi du texte, de la lumière sur l’ordinateur. Une proposition multiple. On nous a aussi dit que c’était un spectacle difficile. Il brasse beaucoup de sujets. On incite les gens à faire l’expérience chez eux, puis au théâtre. C’est presque la même écriture, mais pas tout à fait. Et on ne voit pas la même pièce.

 

D’un ajustement à l’autre, finissez-vous par vous dire : « ça y est, le projet est parfaitement en place » ?

« Non jamais… On a mis longtemps à comprendre ce qu’était cette pièce. Quand tu crées un spectacle, tu dois savoir deux ans à l’avance ce que tu vas faire, le pitcher, communiquer dessus, faire des dossiers... C’est assez déconnecté de nos méthodes de travail et détaché de la logique globale de l’artiste. Il y a beaucoup de décalages qu’il faudrait faire bouger, réinventer. Pour cette pièce, on a passé deux ans à réfléchir. Cette temporalité risquait de décevoir les attentes. Une phase de recherche aussi longue ça créée du désir, on attend l’objet fini dont on entend parler depuis longtemps, quelque chose d’abouti, alors que cet objet, il débute comme il peut dans la vie ! Il continue d’évoluer, c’est un peu comme un enfant : à la naissance il y a des bébés pas très beaux, et en grandissant ils deviennent mignons !

 

Comment les gens s’emparent-ils de cet objet-OVNI ?

« Quand nous avons joué dans le Loir-et-Cher, mon « tonton Gaston », ancien agriculteur à la retraite, qui ne va pas au théâtre, est venu voir la pièce. Je me demandais vraiment comment il allait la recevoir. Ça l’a beaucoup touché. Il a été attrapé par la fiction. C’est un spectacle qui offre plein de portes d’entrées. Ça lui a raconté beaucoup de choses du théâtre, et comment il peut s’en sortir en dehors… Il a bien aimé que nos explications soient simples. Quand nous répétions, je me demandais souvent comment j’expliquerais ce spectacle à des enfants, ça aide beaucoup. C’est à la fois très naïf, et très cérébral à d’autres endroits.

 

Considérez-vous cette pièce comme une forme de théâtre augmenté ?

« Ce n’est pas un projet techno, même s’il y a une partie programmation complexe. Dans la réflexion de ce projet, il y avait le lien à l’habitat, à la maison, on fait appel aux objets du quotidien. Je lisais Chez soi de Mona Chollet pendant la phase de création. C’est un peu la métaphore du théâtre comme grande cabane, mais chacun peut y voir ce qu’il veut. »

 

> On traversera le pont une fois rendus à la rivière de l’Amicale, du 27 au 29 septembre aux Subsistances, Lyon, dans le cadre de la Biennale de la Danse ; les 2 et 3 octobre à la Comédie de Clermont-Ferrand