© MYRIAD, live at the Park Avenue Armory @ Todd Owyoung / Red Bull Content Pool
Entretiens Musique

Oneohtrix Point Never

En recyclant les sons du passé pour les transposer dans un futur inquiétant, Daniel Lopatin, l’homme derrière Oneohtrix Point Never, creuse depuis dix ans un sillon unique dans la musique électronique. Son nouvel album Age of est un space opera baroque, et un spectacle, MYRIAD, à voir le 24 septembre au Centquatre à Paris. 

Par Julien Bécourt

 

 

Riche en textures synthétiques éruptives et saccadées, la musique d’OPN s’attache à déconstruire les mythologies pop de ces 50 dernières années. Après avoir collaboré avec des monstres sacrés (David Byrne, Iggy Pop, Ryuichi Sakamoto, Anohni), formé le duo 319 avec Ishmael Butler (Shabazz Palaces, Digable Planets) et composé la bande originale de Good Time, le dernier film des frères Safdie, Daniel Lopatin revient en force avec Age of, un album-concept aussi désenchanté qu’exaltant. Country cosmique, ballades folk, J-pop, musique baroque ou chant modulé par Auto-Tune : les genres et les époques les plus disparates se télescopent et s’agrègent les uns aux autres pour accoucher de nouveaux hybrides. Parabole visionnaire à la Philip K. Dick, doublée d’une satire de l’hyperconsumérisme, le disque aborde l’air de rien des thèmes aussi préoccupants que l’intelligence artificielle, le désastre écologique ou la régression sociale et culturelle induite par le capitalisme technologique. Explications.

 

Vos trois derniers albums pourraient être envisagés comme une trilogie de science-fiction : avec Age of, une intelligence extraterrestre reconstitue les différentes phases de notre civilisation à partir des traces audiovisuelles qu’elle a essaimées…

« C’est exactement ça ! C’est pour cette raison que je suis obsédé par l’histoire. Nous avons une curieuse tendance à enfermer notre passé à l’intérieur de catégories. Pas seulement à l’enfermer d’ailleurs, mais à le hiérarchiser en mettant de côté certains événements pour en retenir d’autres. Des figures qui ont écrit l’histoire se retrouvent ainsi écartées, sans la moindre prétention de réalité. Au bout d’un moment, de toute façon, tout se dématérialise et commence à se métamorphoser en fiction. Pour moi, l’état ultime de la réalité est une sorte d’illusion, de délire fantasmatique.

 

Comment l’album est-il devenu ce que vous nommez un « concertscape »

« Tout est parti d’une sorte de jeu satanique dans lequel je me suis amusé à définir des catégories, chacune correspondant à une phase de l’histoire et de l’évolution de la société : la première est Age of Ecco qui correspond à une époque pré-langage ; la seconde est Age of Harvest avec l’apparition du langage et des outils, et pendant laquelle on prend à la Terre autant qu’on lui donne, selon un principe d’équilibre idyllique. La troisième est Age of Excess, où l’on prend davantage qu’on ne donne – une ère où tout le monde cherche à combler l’ennui et consomme à l’excès au point de devenir obèse : celle dans laquelle nous vivons. Quant à la quatrième, Age of Bondage, c’est la description d’une ère prochaine où tout le monde se retrouve compressé les uns contre les autres, sans plus pouvoir bouger. Je me suis dit que ça pourrait constituer le point de départ d’un opéra russe complétement barré, dans lequel chaque acte correspondrait à une époque.

 

 

Aucun élément dans votre musique n’est laissé au hasard. Vous n’utilisez pas un son de clavecin pour des raisons purement esthétiques, mais pour établir un parallèle entre la période baroque et l’époque contemporaine.

« Oui, le clavecin préfigure l’électronique, c’est une machine musicale qui crée une distance entre les composants et le son car son mécanisme est très basique. Sa texture est définie par ses limitations. Peu importe à quel point tu frappes les touches, ça ne sonnera jamais plus fort ou plus doux. Cette idée me faisait marrer ! Je me suis imaginé un clavecin affublé d’une personnalité brimée en permanence, à laquelle on dirait constamment « Vas-y à fond ! Mets la gomme ! » et qui se démènerait de toutes ses forces sans jamais pouvoir excéder ses capacités. Pour moi, c’est le son idiot ultime, car on aura beau vouloir le pousser au maximum, il restera toujours identique. La chose la plus absurde qu’on pourrait concevoir, c’est un clavecin électrique. Il y a une forme d’arrogance propre à cette machine… Il existe une relation très forte, concrète, mathématique, entre les notes et les intervalles entre les notes. Ça sonne très moderne, presque comme de la techno.

 

La voix humaine est omniprésente sur ce disque, alors que vous utilisiez auparavant des voix de synthèse. Est-ce votre voix ?

« Oui, c’est la mienne, mais énormément trafiquée. J’ai utilisé le logiciel Auto-Tune et j’ai retiré la plupart des fréquences basses et medium. J’ai réalisé que j’avais un timbre de voix naturellement aigu, dont j’ai voulu exagérer la tonalité, tout en chantant avec une tonalité plus basse.

 

« J’ai voulu me laisser aller à écrire
des chansons, comme une version
détraquée de Paul Simon »

 

 

Votre musique use de procédés synthétiques et de concepts relevant de la science-fiction mais ramène invariablement à la condition humaine, à une forme de nostalgie.

« Mes méthodes de production ont beau être singulières, elles restent très terre-à-terre. Les enregistrements ne sont pas d’une très haute définition, je n’utilise pas de micros haut de gamme ni de matériel sophistiqué. Ce dernier album s’est fait de manière rapide, immédiate et naturelle. Après deux ans à travailler pour les autres sans répit, j’ai eu besoin de revenir à un projet personnel. J’ai voulu me laisser aller à écrire des chansons, comme une version détraquée de Paul Simon. Je me suis mis au défi de composer un menuet bizarre, un morceau de folk ou un genre de valse. Mon objectif n’était pas d’écrire un traité de philosophie, il était temps d’en finir avec mon baratin théorique ! Au départ, j’ai essayé de produire une atmosphère presque folk, comme une version barrée de Laurel Canyon [quarter de LA où habitaient Joni Mitchell et Frank Zappa dans les années 1960, connu pour ses house parties – Nda]. À un moment, j’ai pensé qu’il fallait propulser ça dans l’espace, comme une sorte de country music cosmique, à la Gene Clark. J’adore l’idée du cow-boy de l’espace !

 

Simultanément, vous avez créé un spectacle nommé MYRIAD présenté à l’Armory à New York. Pouvez-vous nous en dire plus ?

« Il s’agit d’un genre de space opera de science-fiction, dans lequel la vidéo et les lumières ont une importance majeure. Je suis en train de le mettre au point avec Nate Boyce, un artiste plasticien qui réalise tout le travail d’animation 3D et la scénographie. La scène figure la Terre, vue à travers la perspective d’une intelligence extraterrestre, et le public pénètre dans cette parallaxe grâce à la projection vidéo. J’ai besoin d’un point de vue de voyeur, d’instaurer une notion de surveillance. J’ai formé pour l’occasion un ensemble de quatre musiciens. Je serai accompagné au clavier par Aaron David Ross, du duo Gatekeeper, Eli Keszler, un batteur expérimental d’inspiration free jazz, et Kelly Moran, une virtuose du piano préparé. Elle est en quelque sorte la Duke Ellington du groupe, c’est elle qui organise les partitions les plus compliquées et nous les redistribue.

 

 

Derrière l’apparente abstraction de votre musique, vous semblez toujours vous positionner contre les dérives de la Silicon Valley.

« C’est vraiment étrange ce qu’il se passe aux États-Unis depuis quelques années. Même en prenant le recul nécessaire, toutes ces saloperies comme les chaînes d’info en continu, les réseaux sociaux et l’hyperconsumérisme pénètrent à l’intérieur de toi et exercent leur emprise à ton insu. C’est ça le véritable satanisme : on te fait croire que tout va bien, alors que le monde court à sa perte. C’est ce que je cherche à représenter sur la pochette [le détournement d’une publicité des années 1970, où trois jeunes femmes émerveillées surplombent un laptop entouvert – Nda] : cette impression de  confort et de sécurité, alors que nous sommes manipulés et conditionnés en permanence. Entretenir la nostalgie et le sentimentalisme est une autre façon de manipuler l’opinion, d’embellir la réalité, de la faire scintiller pour la rendre attrayante. L’entité extraterrestre que j’ai imaginée prend en compte cette version « photoshopée » de l’Histoire. J’ai discuté avec des ingénieurs qui travaillent sur l’intelligence artificielle et le machine learning : les algorithmes sont connectés à une gigantesque banque de données et trouvent des similarités entre les objets, les images ou les motifs. Le problème, c’est que la banque de données est elle-même constituée par des multinationales qui usent de ces algorithmes pour asseoir leur hégémonie ! Le challenge du projet initial de Google, le fameux DeepDream, était de créer un algorithme capable de reconnaître une image. Ils ont commencé par demander à l’algorithme de représenter un « poids », et l’algorithme a créé à la place l’image d’un bras, car Google est rempli d’images qui représentent de gros bras musclés quand on tape le mot « poids » dans le moteur de recherche.

 

Cette pseudo-intelligence artificielle serait donc totalement débile ? 

« C’est là où je veux en venir. En assimilant cette banque de données, l’intelligence extraterrestre que j’ai imaginée génère une sorte d’opéra satirique où plus rien n’a de sens. Tout est illogique, absurde, c’est le bordel intégral ! Les choses s’imbriquent les unes dans les autres pour donner lieu à des hybridations grotesques : c’est ce que cette intelligence extraterrestre a assimilé depuis la banque de données pour déduire ce à quoi nous ressemblons. Ça me plaisait d’imaginer les formes résultant de ces amalgames incongrus de sons et d’images. Les extraterrestres, tels que je les imagine, sont à la fois stupides et sentimentaux, plus obsédés par le passé que par la volonté de créer un nouvel univers. Ils se contentent de puiser dans nos souvenirs pour rêver de ce que nous avons été. J’ai revu 2001, l’Odyssée de l’Espace récemment et je me suis demandé ce que ça aurait donné si l’artiste anglais Mark Leckey l’avait réalisé. Imagine que le principe du film soit inversé, et qu’au lieu de chercher à devenir intelligents, les extraterrestres cherchent à devenir aussi stupides que nous ! Ils auraient fait tout leur possible pour évoluer et entreraient désormais dans leur phase de dévolution. Ils se retrouveraient à graviter autour de la Terre comme des ados débiles… C’est le postulat initial de Age Of, assez proche finalement de celui du film Idiocracy.

 

« Imagine un peu dans quel monde on vivrait
si les païens avaient été plus forts
en marketing que les chrétiens ! »


 

La civilisation selon vous arriverait à son terme ?

« Je me suis embrouillé à ce sujet avec Anohni [ex-Antony and the Johnsons, chanteuse transgenre Nda] quand nous étions en tournée ensemble. Au cours d’une discussion sur l’écologie, elle me disait que si la température du globe s’élevait encore de 4 °C, ce serait la fin du monde pour de bon. À ce moment-là, je lui ai répondu : « Fout pour fout, qu’est-ce que ça change que la vie sur Terre disparaisse dans 20 ans ou dans 20 milliards d’années ? Tôt ou tard, le monde est de toute façon voué à disparaitre. » Elle a alors piqué une colère contre moi. J’ai réfléchi par la suite à ce qu’elle m’avait dit… Plutôt que d’entériner mon point de vue nihiliste, je me suis remis en question pour atteindre un meilleur niveau de compréhension des enjeux écologiques. Cet album est une lettre d’amour qui lui est adressée. Elle m’a ouvert les yeux sur ce que signifiait « se sentir concerné » et m’a fait prendre conscience de ce gros caillou en rotation dans l’espace sur lequel on se trouve. Ce n’est pas que je sois devenu super rigoriste, mais je me suis rendu compte de ce que signifiait l’éventualité bien réelle que le monde disparaisse au cours des prochaines années. Et j’ai décidé de ne plus jouer au je-m’en-foutiste de service. Les humains ont beau être éphémères, il n’y a pas de raison pour que ce soit la Terre qui paye les conséquences de nos actes.


D’après vous, que devrait-on léguer aux générations futures ?

« Il faudrait élaborer une histoire apocryphe, non religieuse, non biblique. Imagine un peu dans quel monde on vivrait si les païens avaient été plus forts en marketing que les chrétiens ! Je pense vraiment que l’on doit laisser derrière nous des traces que les civilisations futures seront à même de trouver et de déchiffrer. Il est nécessaire de lancer un avertissement aux générations suivantes, que ce soit un récit ou une parabole, pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. C’est ce que j’évoque dans le morceau « Warning ». Peut- être est-ce le bibliothécaire qui sommeille en moi, mais je suis persuadé qu’il faut que ces récits soient ouverts, qu’ils communiquent quelque chose d’émotionnel, de corporel, de physique, au-delà des spécificités liées à notre époque. »

 

Propos recueillis par Julien Bécourt 

> MYRIAD d'Oneohtrix Point Never, le 24 septembre au 104, Paris.