Perez Perez © D. R.
Entretiens Musique arts visuels

Perez

Le point commun entre les plasticiens Ange Leccia, Lola Gonzàlez, Benoît Maire et les compositeurs-interprètes Alain Bashung, Christophe et Alain Kan se nomme Perez, l'un des très rares artistes à faire la jonction entre les deux champs artistiques. Rencontre à l'occasion de la sortie de son nouvel album Cavernes.

Par Alain Berland publié le 6 mars 2018

Vous êtes, à ma connaissance, le seul musicien pop qui a fait partie du Pavillon, la défunte résidence d'artistes du Palais de Tokyo. Pourquoi aviez-vous décidé d'y passer une année?

« En 2005, Saâdane Afif est venu à Bordeaux pour un jury. Il cherchait des musiciens pour Lyrics. Un projet qui nécessitait des auteurs pour écrire des textes à partir de ses œuvres puis, dans un second temps, les faire traduire par des musiciens. Je dois dire que je m'intéressais beaucoup aux arts visuels au point qu'à la fin de mes études de philosophie, j'avais créé une revue en ligne qui montrait des expositions virtuelles toutes les deux semaines. Comme j'étais ami avec le plasticien Benoît Maire, il a fait l'intermédiaire avec Saâdane Afif qui m'a confié l'enregistrement du disque de l'une de ses expositions. Celui-ci m'a donné l'envie de faire de la musique dans le champ des arts visuels et de collaborer avec des plasticiens pour créer un ailleurs différent de ceux du disque et du concert.  

« Le Pavillon qui avait un programme ouvert à d'autres formes que les arts plastiques m'a semblé la meilleure façon de faire cohabiter tous ces désirs et m'a accueilli en 2012-2013. Cette résidence a été une année frustrante parce que je ne trouvais pas de formes satisfaisantes, je me suis un peu éparpillé en faisant de la vidéo, de l'installation et de la musique. En revanche, j'y ai trouvé une place intéressante qui m'a permis de collaborer avec tous les résidents en les faisant chanter et écrire des textes. J'ai aussi réalisé un album en mettant en musique les textes de Feiko Beckers, un performeur hollandais qui croise stand up et philosophie analytique. C'est cette même année que j'ai décidé, après avoir passé une dizaine d'années dans un groupe, de débuter une carrière solo.

 

Qu'est-ce que la fréquentation des arts visuels a apporté à vos pratiques musicales ? 

« Ce qui m'attire dans le champ de l'art contemporain c'est qu'il faut penser une autre manière de présenter sa musique. On est toujours très contraint par le médium que l'on s'est choisi et il n'est pas évident de trouver un espace où on peut, par exemple, jouer dix fois le même morceau ou faire un titre qui dure 24 heures. Grâce aux collaborations avec, entres autres, Ange Leccia, Sylvain Rousseau, Tony Regazzoni, Lola Gonzàlez, Dominique Gonzalez-Foerster, Benoit Maire, Saâdane Afif, j'ai assimilé d'autres méthodes de travail et de pensée que celles qu'utilisent habituellement les musiciens. Je viens de la musique punk et hardcore où l'on pratique les reprises de manière très instinctive. En fréquentant les arts visuels, j'ai compris à quel point la recherche est érigée en méthode. Cela m'a permis de mieux saisir ce qui me touchait en art et de mettre de la distance avec mes sensations, de comprendre quelles sont les références de tels ou tels éléments. J'ai aussi compris que j'aimais pratiquer une sorte de trahison de ces références, c'est à dire tordre tout ce qui est admis jusqu'à ce qu'apparaissent des aspérités, du multiple, du désordre. La pop est branchée sur des matériaux partagés, des stéréotypes comme la rencontre amoureuse. Pourtant, lorsqu'elle est réussie, on voit surgir des distorsions de ces situations archétypales.

« Après cette expérience d'un an au Pavillon, je me suis recentré sur la musique, sur ce qui m'excite le plus, c'est à dire écrire des chansons en français, tout en me demandant comment je pouvais me servir de l'outil chanson pour interpréter d'autres médias. Ces questions se sont imposées, petit à petit, comme des manières de me situer à des endroits où il n'y avait pas grand monde. Je veux dire que la chanson a ses règles : la rime, la concision, la structure en couplets et refrains. Ce sont des formes contraignantes que j'aime bousculer. Je cherche des solutions car je voudrais tenter de déployer un album musical dans l'espace.

  

Quelles sont vos références musicales ? 

« Elles sont nombreuses. Elles vont de Brigitte Fontaine à Pierre Vassiliu pour leurs logorrhées en passant par Christophe, Alain Bashung ou encore Alain Kan pour leurs côtés beaucoup plus crépusculaires. Ils m'ont donné envie de faire une sorte de pont entre leurs textes et la musique d'aujourd'hui. Je pose du chant sur une musique électronique qui se suffit à elle-même. Je sais qu'elle n'en a pas besoin, que c'est une sorte d'aberration d'y mettre des paroles mais mon travail consiste à éviter de rendre tout cela monstrueux.

 

Vous avez composé Un album de collection, un vinyle qui contient 11 chansons composées à partir de 11 œuvres sélectionnées dans la collection du frac Île-de-France, comment et pourquoi avez-vous réalisé ce projet ?

« C'est un projet très particulier même si j'avais un précédent. J'avais créé un long morceau pour une invitation à la Villa Noailles. J'y relatais son histoire, à la fois le passé mais aussi le présent en tant que lieu de création et d'intrigues sociales. En traduisant ce tout en chansons, j'ai eu l'envie de parler d'une collection d'œuvres d'art en chansons. J'ai d'abord pensé à une collection privée puis je me suis dirigé vers les Frac parce qu'il ont, entre autres missions, celle de donner une visibilité à l'art. J'ai proposé à Xavier Franceschi qui dirige celui d’Île-de-France et il a tout de suite accepté. Pour éviter l'arbitraire, j'ai opté pour une méthode qui consistait à avoir un entretien avec les artistes puis à filmer les œuvres en tentant de les mettre en situations dans les réserves du Frac. Je les ai appareillés avec des micros, j'ai joué devant elles, j'ai filmé et observé puis après plusieurs mois de réflexions, écrit les chansons en cherchant les différents types de rapports que l'on peut avoir avec les œuvres. Par exemple avec Remise en forme d'Eléonore False, une photo légèrement incurvée à l'échelle 1 d'une danseuse posée comme une sculpture, j'ai décrit simplement l'œuvre et la nécessité de tourner autour de l'image. À l'inverse, pour John Frum, une série d'œuvres peintes par Romain Bernini sur des caisses de transports du Frac Île-de-France,  j'ai construit une chanson métaphorique sur un groupe de braqueurs de camions.

 

Votre nouveau disque Cavernes aux rythmes électro est souvent dansant et très différent des albums précédents.

« Comme ma démarche artistique consiste à toujours préciser mon propos, j'ai eu besoin de passer par des détours comme Un album de collection ou la Villa Noailles qui m'ont donné de nombreuses idées. Cavernes est la synthèse de toutes ces expériences et collaborations, une démarche en déséquilibre qui mélange arts plastiques et musique pop dans une sorte de dialogue. Sur ce disque, je me suis donné beaucoup plus de liberté en ne cherchant pas à satisfaire les attentes. J'ai exacerbé ce que je faisais déjà mais qui n'était pas forcément perceptible auparavant, c'est à dire des chansons qui peuvent faire penser à des mini-nouvelles littéraires et qui, du point de vue de la musique, rappellent une sorte du romantisme musical pop beaucoup exploité. Sur ce disque, j'avais envie d'utiliser des sonorités un peu plus rêches qui proviennent d'une culture club, de la techno, de l'acid plutôt que de la pop. J'ai écarté les éléments qu'il y avait sur le disque précédent – les cordes et la batterie – pour utiliser exclusivement des sons synthétiques. C'est pour cela que j'ai collaboré avec un ami, Théo Pozoga, producteur de musique électronique, qui vit à Berlin. On a vraiment fait ce nouveau disque à deux car même si je connais bien cette musique, je n'avais pas les moyens techniques d'aller chercher les textures que j'inventais. »

 

 

 Propos recueillis par Alain Berland

 

> Cavernes release party, le 8 mars au Badaboum, Paris ; en concert le 10 mars à iBOAT, Bordeaux