Marie Stuart de Ivo van Hove, © Jan Versweyveld.
Entretiens Théâtre

Pour l'histoire

Ivo van Hove

Rencontre avec le metteur en scène Ivo van Hove, qui présente Marie Stuart au festival Exit de la Mac de Créteil du 26 au 28 mars. 

Par Jean-Louis Perrier publié le 16 mars 2015

Qu’est-ce qui vous a conduit vers cette pièce ? Marie Stuart est rarement mise en scène.

« Rarement en France mais souvent en Allemagne. Elle m’intéressait parce qu’elle met en scène des femmes au pouvoir. Il n’y a pas beaucoup de pièces où des femmes se disputent le pouvoir. Ici, il y a une lutte presque éternelle entre Marie Stuart et Elisabeth. Une vraie guerre. Ces deux femmes savent très bien ce qu’est la politique, comment on fait de la politique. Elles sont conscientes de leur position en tant que reines, et, plus important encore – on le voit dans le dernier acte – très conscientes de leur position dans l’histoire. À ce titre elles m’évoquent ces chefs d’État contemporains qui n’entendent pas seulement gérer le quotidien, mais aspirent à s’inscrire dans le futur, apparaître comme des visionnaires. Elisabeth et Marie Stuart sont conscientes du futur. Et c’est pourquoi elles ont pris une telle place dans l’histoire.

Voulez-vous dire qu’elles s’inscrivent d’emblée dans une forme de storytelling ?

« Oui, c’est ça. Quand j’ai lu le texte de Schiller il y a trois ans, j’ai été étonné que Marie Stuart aille au supplice presque comme si ce pouvait être une libération. Depuis, j’ai compris qu’elle avait mis en scène sa propre décapitation, qu’elle voulait inscrire ainsi son nom dans les livres d’histoire. Et elle a réussi. Quant à Elisabeth, elle savait qu’elle devait sacrifier sa vie privée pour devenir la grande reine qu’elle a été, la reine-vierge au visage blanc. Les deux femmes travaillaient leur image, un peu comme le fera Lady Di en Angleterre. Par ailleurs, Schiller a écrit une pièce sur la froideur de la politique, sur le fait que la politique déshumanise les femmes comme les hommes.  À la fin, Elisabeth Ie est seule sur scène. Elle a tué et elle est le seul être humain dans le palais. Elle est désormais LA dirigeante politique de l’Angleterre – et du monde parce qu’à l’époque, l’Angleterre c’est le monde, une puissance culturelle, avec Shakespeare, Marlowe et tant d’autres, mais  aussi une puissance économique et militaire.

Ces femmes ne sont pas seulement femmes de pouvoir mais aussi de séduction.

« C’est le cas de Marie Stuart, elle n’est pas une vraie femme politique.

Est-ce pour ça qu’elle perd ?

« Oui. Marie Stuart jouait la séduction, elle voulait vivre pleinement sa vie sexuelle, passionnelle. Quand elle rencontre Elisabeth, elle essaie de devenir raisonnable, mais elle explose au bout de deux minutes. La guerre reprend immédiatement. Quant à Elisabeth, même si elle est vraiment amoureuse, elle sait que si elle épouse celui qu’elle aime ce sera la fin de sa vie politique, alors son amour reste secret. Les deux femmes sont très différentes.

On parle souvent de votre théâtre comme d’un théâtre des passions. Cette dimension est-elle particulièrement à l’œuvre chez Schiller ?

« C’est dans le texte. C’est un peu différent de mes spectacles précédents, parce que les passions y sont plus secrètes. Des reines ne peuvent pas trop montrer leurs passions. Chez Schiller, comme chez Racine, tout est dans le texte. Il y a une rhétorique à laquelle il est impossible de toucher. Le texte dit tout, toutes les passions y sont contenues, et en tant que metteur en scène, je dois chercher sans cesse le juste équilibre entre le texte et la scène.

Si les passions vous intéressent autant est-ce parce qu’elles permettent aux acteurs d’exprimer toute leur invention ? Avez-vous placé l’acteur au cœur de ce travail ?

« Oui, à la différence de The Fountainhead présenté l’an dernier à Avignon, qui était un spectacle visuel avec des vidéos, de la musique live, il n’y a, dans Marie Stuart, que les acteurs. Ils s’avancent au plus près des spectateurs et entrent dans une immense chorégraphie. C’est plus une pièce de danse qu’une pièce de théâtre.

Est-ce pour cela que vous avez fait appel au chorégraphe Emio Greco ? Ou bien parce qu’il manquait des mots à certains endroits ?

« J’ai inventé une danse avec Elisabeth et une danse avec Marie Stuart et Emio Greco m’y a aidé. En tant que metteur en scène, je dois faire vivre les mots. Ce ne sont pas des choses statiques. Les mots doivent être chargés d’émotions, chargés d’idées, chargés de vie. Je ne prétends pas me comparer à lui, mais c’est ce que Patrice Chéreau a toujours fait. Les acteurs ne sont pas des statues, ce sont des hommes et des femmes, il faut les faire vivre sur scène, pas pour la radio.

Vous avez choisi de diffuser un fond musical permanent, rompu par des climax violents liés aux jeux de lumière de Jan Versweyveld. Pourquoi ce choix sonore ?

« C’est de la musique classique, du Bach que le compositeur Daniel Freitag a recomposé avec des synthétiseurs. C’est inspiré de Stanley Kubrick ou de Sofia Coppola, ça donne une idée du siècle où ça se joue en même temps que de notre siècle à nous. Je voulais ce double ancrage dans la musique et sur scène. Par ailleurs, j’utilise la musique pour le suspense qu’elle engendre, la pièce devient une histoire pleine de suspense.

Les lumières évoquent la peinture flamande.

« C’est vrai aussi des vidéos. Nous avons fait des images qui seraient comme des Gobelins. Il fallait que cet espace ne soit pas trop froid, un trou noir de l’histoire. Les entrées et les sorties de scène sont à peine perceptibles. En une seconde les acteurs apparaissent et disparaissent.

Dans l’année écoulée, combien de mises en scène avez-vous fait ?

« Il y a eu la première mondiale de l’opéra Brokeback Mountain à Madrid, dernière commande de Gérard Mortier ; puis j’ai mis en scène Vu du pont à Londres, au Young Vic ; puis The Fountainhead à Amsterdam ; puis un remake de Scènes de la vie conjugale avec des acteurs américains à New York ; puis Marie Stuart à Amsterdam, et il y aura Antigone en anglais, à Londres puis Paris, en avril au Théâtre de la Ville, avec Juliette Binoche.

Comment pouvez-vous passer ainsi d’un projet à un autre ?

« Dans mon travail, j’aime particulièrement, les préparations. Nous avons décidé il y a deux ans de monter Antigone, après un an de conversation avec Juliette. Depuis deux ans, avec Jan Versweyveld et notre équipe nous travaillons sur la pièce. Je n’ai pas entrepris Antigone après la première de Marie Stuart. Ce système de va-et-vient permanent contraint à renouveler sans cesse les mises en scène : Marie Stuart est totalement différente de The Fountainhead. »

 

Propos recueillis par Jean-Louis Perrier

 

Marie Stuart de Ivo van Hove, du 26 au 28 mars à la Mac de Créteil dans le cadre du festival Exit.