Un bel niente. Nietzsche de Giulia Perelli © Giulia Perelli.
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Rien de rien

Giulia Perelli

Giulia Perelli, performeuse de Jan Fabre, s’est mise depuis peu à la vidéo. Qu’est-ce qu’elle nous montre ? Un beau rien. À l’occasion de la première de Un bel niente. Nietzsche au Lucca Film Festival, Giulia Perelli parle d’amour, d’art, de beauté, de théâtre et d’écriture, entre autres.

Par Irene Panzani publié le 19 avr. 2016

Giulia Perelli n’aime pas se définir, comme si une définition pouvait la figer dans un instant prêt à changer. Elle nous avoue avoir toujours préféré apprendre ce qu’elle ne savait pas déjà. Après avoir appris à lire et à écrire, elle décida de s’inscrire au Lycée d’Art de sa ville, Lucca en Toscane, afin d’apprendre à dessiner. Encore aujourd’hui elle dessine, elle écrit, elle danse et joue pour la Compagnie de Jan Fabre nommée Troubleyn. Du coup, pourquoi ne pas se mettre à la vidéo ?

La curiosité de cette jeune artiste polyédrique l’a menée à combiner toutes ses expériences passées, ses compétences et talents dans un travail personnel dont elle est scénariste, metteuse en scène et performeuse. Ce travail s’appelle Un bel niente. Nietzsche (Un beau rien. Nietzsche) et s’agit d’une vidéo dans laquelle se mêlent des séquences parlées à des tableaux vivants, des symboles à des mouvements dansés. Le thème de l’œuvre, demandez-vous ? L’amour et sa banalité complexe qui peut mener, comme celle du mal, à des conséquences inimaginables. Derrière une question aussi bête que « Es-tu maquillée ? », peut se cacher un monde douloureux fait d’envie, de désir, de rage, de rationalité et de méchanceté.

 

De quelle manière le travail avec Jan Fabre influence-t-il votre créativité ?

« Je crois qu'en ayant été tellement proche de cet artiste qui expérimente comme un savant fou, avec tous les moyens et les instruments disponibles, les expressions possibles de la Beauté, m’a surtout donné la joie d'être éclectique. Je me suis donné la permission d'être libre. Et je l'ai fait avec mes moyens, j'ai contaminé mes langages mêmes.

« Il s’agit d’une recherche pour créer, surtout formellement, quelque chose qui adhère à ma manière de voir et sentir, proche le plus possible de mes organes. Cette approche est la mienne, mais qui suis-je ? Je suis composée par des pièces et parfois des patchs. Il y a aussi Jan Fabre dans mon expérience. Il y a le fait d'être femme, d'être italienne, d'aimer Michel-Ange, la Renaissance, les volcans, l'eau, les animaux de mon enfance et de mes rêves. Il y a l'effort de la relation, le cinéma des regards, la poésie, le désordre des circonstances passées, les rencontres, les angoisses, la prière transmise par mes ancêtres, la peinture de mon père.

« Nous sommes connectés et nous nous contaminons. Mais, dans ce bruit, chacun est sa propre musique instable. Et la musique d’Un beau rien. Nietzsche me rassemble. Et puis, les œuvres se font aussi toutes seules.

 

Qu’est-ce que vous entendez par prière ?

« Je sens la puissance de la prière en tant qu’intention intérieure. Je ne sais pas si c’est un instinct humain ou si ça fait partie d’un héritage familial et culturel. Dans Un beau rien. Nietzsche, il y a des murmures intérieurs qui affolent notre tête. Ces ne sont pas nos voix, mais celles de qui agit en nous. Mais quand notre vraie voix émerge enfin, alors c’est une prière, c’est une intention forte qui nous transforme. Il s’agit d’une prière dite en silence, continuellement, à qui on aime. Et l’Autre la perçoit profondément, derrière les mots. Dans la vidéo, ceci se passe pour le protagoniste masculin : la prière murmurée par elle casse son glacier et lui, coule petit à petit. Ces sont des mots alchimiques.

 

Qu’est-ce que vous pensez de Jan Fabre, ex-curateur du Festival d’Athènes, et des polémiques liées à ses démissions ?

« C’est une triste histoire et je voudrais connaître mieux les faits, plus que les opinions, pour avoir un jugement qui soit valable. Je sais que le Ministre grec voulais rendre plus international le festival et qu’il a peut être choisi Jan Fabre non seulement pour sa renommée, mais aussi parce qu’il travaille avec des artistes du monde entier. Dans ses compagnies, il y a des Grecs, des Croates, des Italiens, des Français, des Australiens, des Allemands, pas que de Flamands. Ses spectacles sont vraiment internationaux. Je sais que Jan Fabre avait demandé un co-curateur grec connaissant bien la scène artistique de son pays, étant donné le peu de temps à disposition pour organiser la programmation du festival. Il avait également proposé beaucoup d’initiatives de contamination culturelle.

« Je ne veux pas toutefois amoindrir les commentaires des Grecs. Je voudrais hasarder une hypothèse, une sensation que j’ai. J’ai l’impression que le problème a été celui de s’être senti envahi, de ne pas avoir reconnu la figure de Jan Fabre en tant que curateur adapté à leur Festival. Je crois que ça a été une réaction instinctive qui n’avait pas grand chose à voir avec ce qu’effectivement Jan Fabre a fait.

« La Grèce est un pays avec une forte identité et est en train de traverser une période délicate socialement et politiquement. Elle avait peut être besoin de retrouver en soi, dans son peuple, les forces pour décider et pour donner voix à sa culture, comme c’est souvent le cas dans des situations de crise ; il est important de se redécouvrir chefs de nous-mêmes. Ce n’était peut être pas le moment pour eux de se faire organiser par un artiste d’un autre pays qui, symboliquement, porte avec lui, représente l’Europe. Une Europe qui est déjà chef de l’économie qui dernièrement a beaucoup opprimé le peuple grec.

« Je crois que derrière des réactions émotives si fortes, derrière cette hostilité sans vraie tentative de dialogue apparente, réside une dynamique de ce genre. Ça serait beau, à travers l’art, de donner libre cours et faire émerger la conscience sociale du pays, avec ses blessures, et redonner ainsi la juste valeur à la beauté. J’espère que la douleur des dernières années ne renferme pas le cœur et la raison des artistes grecs, mais qu’au contraire les amène à être toujours plus ouverts, coopératifs et pourquoi pas à donner eux-mêmes, et nous tous, l’exemple aux politiques, en allant au-delà de la rancune, de la douleur, vers la construction d’une communauté humaine. N’est-ce pas le propre de l’art que de nous faire voir, derrière la diversité, notre humanité commune ?

 

Que représentent le monde animal et la nature pour vous ?

« J'ai grandi aux bords d'un bois que j'ai toujours perçu comme magique, une source d’évocations, mon paradis, un lieu très vif qui m’a beaucoup parlé et continue de le faire. Les animaux détiennent un mystère, quelque chose qui nous apprend à être plus sensibles. En outre, ils nous évoquent des symboles et ils sont tellement beaux, ils rendent une scène plus vulnérable et imprévisible.

« Dans Un beau rien. Nietzsche, j'ai pensé à Noé enfermé dans une arche. L’arche est peut être un deuxième utérus où il s’est retiré pour connaître les animaux, probablement des parties de soi-même, ses instincts, ses pulsions. Ici, j'ai voulu représenter les passions humaines sous forme d'animaux, comme c’est souvent le cas dans les rêves et les fables. J’ai essayé de ne pas donner un signifiant univoque, comme dans certains types de psychanalyse, mais de laisser les animaux nous communiquer un sens qui peut être différent pour chacun de nous. Avec une interprétation unilatérale, on risque de garder fermé un potentiel d'imagination qui est infini. Je voudrais seulement que chacun prenne la responsabilité de se laisser traverser par ce qu'il sent.

 

De quelle manière communiquent la personne et le personnage dans votre travail ?

« Dans le travail avec Jan Fabre, ces sont les performeurs qui doivent créer la magie. Nous sommes les metteurs en scène de nous mêmes et puis il y a un œil qui supervise tout le contexte. Nous avons une action à faire, en présence et avec attention, hic et nunc, mais nous ne nous arrêtons pas là. Nous sommes comme des footballers, nous avons peu d’actions, mais nous devons en faire un spectacle. S’il y a un autre metteur en scène, alors, je veux me laisser aller complétement à ses décisions et voir ce qui se passe. Dans tout les cas, je pars d’une réelle ouverture, je n’arrive pas à faire des choses que je ne sens pas authentiques.

 

Qu’est-ce qui inspire votre esthétique et votre écriture ?

« Je me mets aux bords, je focalise sur quelque chose qui émerge de la myriade de possibilités. Une faute de pied, un déséquilibre, une beauté débordante. Je prends cette possibilité – elle est petite, un flocon de neige  –, et je vois où elle m’amène. Je la nourris avec tout ce que j’arrive à voir et à sentir. C’est un acte d’attention intense.

 

D’où vient le titre Un bel niente. Nietzsche ?

« C’est un jeu de mots. « Un beau rien » est une manière italienne de dire « rien de rien ». Puis il y a le nihil de Nietzsche qui est beau parce qu’il est conscient et complexe. Cette contradiction dans le titre renvoie à toutes les contradictions existantes dans les sentiments des deux personnages.

 

Pourquoi parler d’amour, encore ?

« L’amour a été mis dans une boite trop étroite pour tous. J’ai fait la casse-boites. Je voulais représenter une mythologie contemporaine de l’amour. J’avais besoin de restituer à cette force plus de complexité. Il y a une femme sincère et un homme sincère. Les deux se trompent, ils ne savent pas parler, ils sont prisonniers de leur passion et de leur douleur, en deuil. Ils sont attachés au sentiment comme des adolescents. C’est une tragédie grecque, mais surtout et plus que tout c’est la magie de l’amour : il y a quelque chose qui sort des profondeurs et malgré le chaos, ils imaginent. Et l’imagination est un acte créatif. La relation est créative, avec toujours Eros qui s’en mêle.

 

Propos recueillis et traduits de l’italien par Irene Panzani

 

Un bel niente. Nietzsche de Giulia Perelli a été présenté le 6 avril dans le cadre du Festival du Film de Lucca, Italie.