Romain Bernini, <i>Expecting to fly</i> Romain Bernini, Expecting to fly © courtesy de l'artiste
Entretiens arts visuels

Romain Bernini

Le peintre, né en 1979, mêle abstraction et figuration, formes et signes, le plus souvent exotiques, pour pousser le regard à la marge de l'image, vers le pictural. Ce faisant, il réaffirme la peinture comme un espace de liberté.

Par Alain Berland publié le 16 mai 2018

 

 

Vous peignez le plus souvent dans des couleurs chatoyantes des êtres vivants : individus masqués, plantes, animaux qui proviennent de cultures exogènes. Est-ce une façon de vous approprier ce qui vous est étranger ?

« Je ne pense pas qu'avec la peinture l'artiste puisse s'approprier quelque chose. Peut être peut-il tout juste la comprendre davantage, du moins il tente de le montrer autrement. J'ai cette sensation de plus en plus forte au fil des années passées à peindre, que la seule chose que je désire réellement m'approprier est la peinture elle-même. J'ai bien conscience qu'il y a là un paradoxe dans la peinture figurative : utiliser et/ou produire des images du monde, dans le but de mieux comprendre le médium qui les fait advenir. Lorsque ce tour de force est réussi – car il est assez rare – il y a une forme de grâce, le tableau est à la fois une vision singulière de ce monde et une réflexion sur la peinture elle même. En effet, j'éprouve une grande admiration envers les cultures lointaines pour lesquelles les artistes sont des piliers de la cohésion sociale, ce ne sont pas des professionnels qui ont appris le métier dans les écoles de l'État. L'artiste y a un statut particulier tout comme le guérisseur.

 

Les fonds de vos toiles sont des espaces indéterminés. Ils semblent des lieux autonomes et abstraits sur lesquelles apparaissent des figures qui, en revanche, sont très précises. Depuis peu, vous superposez deux toiles de tailles différentes, l'une est totalement abstraite, l'autre figure généralement un oiseau exotique sur un fond également abstrait. Est-ce une manière d'affirmer qu'on ne peut dissocier les formes et les contenus, le sens lisible et l'affect illisible ?

« J'envisage le fond de mes tableaux comme un lieu pour accueillir et mettre en tension les figures. Ce lieu se doit avant tout d'être pictural, et, la plupart du temps il ne me semble pas nécessaire d'y surajouter des éléments lisibles, réalistes. L'enjeu est de tenter d'évoquer l'espace, la profondeur, une scène, sans pour autant passer par un système perspectif ou une représentation réaliste. Il réside tout au plus dans ces fonds un détail ou bien une ombre qui ancre la figure dans le lieu.

Le fait de réaliser des arrière-plans abstraits supportant des signes figuratifs est comme vous le dites une manière d'affirmer ce principe d'indifférenciation entre les formes et les contenus, entre les sens lisibles et les affects illisibles. Je leur porte la même attention : chaque élément est tout aussi important et nécessite autant de travail pour sa réalisation. Ce pourquoi au terme de “fond” je préfère celui de lieu. Cette indifférenciation est aussi un moyen de pousser le regard à la marge de l'image, vers le pictural.

Ma volonté dans cette série intituléeVâhana était de confronter abstraction et figure, par le biais de la couleur notamment, au sein d'un assemblage de deux tableaux. Vâhana est en sanscrit le nom donné aux animaux portant, transportant et supportant les divinités indiennes. Ici, le grand tableau abstrait est le support d’un tableau de format plus modeste sur lequel apparait le perroquet. À une certaine distance, l'œil les considère comme un tout cohérent. La figure du perroquet et les détails qui la composent poussent le regardeur à s'approcher et s'opère alors un mécanisme de différenciation : la touche est différente, l'épaisseur aussi, ainsi que le travail des couleurs et des lumières. Cette série est une façon de jouer avec le regard. À une certaine distance, le sens et la figure l'emportent ; tandis qu'à une autre, le pictural, la couleur et les affects prennent le relais. Ces jeux de distanciations sont intrinsèques à toute peinture, ce qu'a démontré magistralement Monet.

 

Romain Bernini, Expecting to fly. p. courtesy de l'artiste 

 

Quels sont les peintres qui accompagnent votre travail ?

« Cela dépend des moments, il y a des peintres vers lesquels je retourne régulièrement depuis longtemps, et qui m’ont beaucoup marqué. Je pense essentiellement à Manet, Vélasquez et Signorelli. La découverte des fresques de ce dernier dans la cathédrale d’Orvieto a été un véritable choc pour moi : avec une composition grandiose et complexe, des endroits d’une extrême densité, colorés à l’extrême, avec beaucoup de mouvements et d’intensité, confrontés à d’autres beaucoup plus retenus, comme en suspens. C’est selon moi un des premiers peintres à oser autant avec la couleur. Les damnés sont représentés avec des bleus, des verts, des mauves, ils deviennent monstrueux, reptiliens. Avec ces couleurs psychédéliques, ces boules de feux qui traversent le ciel, ce cycle de fresque m’évoque la renaissance sous acide : un grand choc. 

Il est très juste que vous parliez d’accompagnement dans le travail de peinture. Un tableau n’est pas un projet que l’on fait aboutir de façon linéaire, mais plutôt un cheminement avec sa part de hasards et d’accidents ; et de fait, de nombreux questionnements apparaissent aux moments où l’on peint.  Les « compagnons » sont alors d’un grand secours et je regarde attentivement les solutions qu’ils trouvaient. Je me tourne ainsi régulièrement vers les coloristes et tout particulièrement Gauguin, Monet et Kirkeby. Je regarde en ce moment les peintres qui portent les idées du métissage et de la créolité tel que Chris Ofili, Jules de Balincourt, Hurvin Anderson, Michael Armitage et Kerry James Marshall que vous m’avez fait découvrir récemment. Les peintres des « minorités » m’intéressent particulièrement, lorsque le beau devient une force de revendication comme chez Leon Golub, Joan Mitchell ou encore Marlene Dumas.

 

Romain Bernini, Expecting to fly. p. courtesy de l'artiste 

 

La peinture a longtemps été considérée comme un médium déclassé et certains conservateurs ont pu écrire que son usage intensif l'avait rendue aussi peu fréquentable que le macramé. Vous peignez depuis maintenant une vingtaine d'années. Quelles réflexions vous inspirent aujourd'hui le retour de la présence de la peinture dans les galeries dites d'avant-gardes et les institutions ? 

« Je pense qu’il était temps que les choses changent. Cela devenait pénible d’avoir à se justifier régulièrement du fait de peindre. Je n’ai d’ailleurs toujours pas saisi les arguments de ceux qui décriaient la peinture. Les artistes ne devraient pas se soucier des tendances, la peinture n’est pas une mode, c’est un moyen d’expression inextricablement lié à l’humanité depuis plus de 30 000 ans, et elle est toujours aussi vivace, excitante, se renouvelant sans cesse et donc pleine de promesses. Je ne vois pas une seule raison qui puisse accréditer son éviction des expositions d’art contemporain. Il serait tout aussi absurde de dire que l’écriture est déclassée, qu’il n’y aurait plus d’intérêt à écrire. Il me semble toujours bénéfique que les œillères tombent et que les accusations de principe envers une pratique disparaissent. J’espère simplement que ce retour en grâce n’est pas qu’un effet de mode, dicté en partie par la culpabilité de n’avoir pas voulu regarder de ce côté du champ de l’art.

Le plus important pour moi est que les étudiants en art ou les jeunes artistes aient le choix, libre et éclairé, d’utiliser les médiums qu’ils souhaitent sans être censurés pour cela. 

Une part de cette situation de blocage que l’on a connu est imputable aux peintres eux-mêmes, restés campés sur leur médium sans voir ce qui émergeait, sans appétence ni curiosité pour ces nouvelles pratiques qui les concurrençaient. S’en est suivi une grande crispation autour de la peinture. Les choses se sont maintenant déplacées et la peinture n’a plus cette position hégémonique et prétendument noble qu’on lui conférait ; et c’est ainsi un formidable espace de liberté qui s’offre à nous. 

J’espère et je pense que nous entrons aujourd’hui dans une période assainie dans laquelle tout est possible, même le macramé, sans plus de hiérarchie ni d’entre-soi. Aux artistes de s’y déployer, et aux critiques, curateurs et institutionnels de le montrer au public ! »

 

Propos recueillis par Alain Berland

 

> Romain Bernini, du 19 mai au 4 novembre au Musée des Beaux-Arts, Chambéry