© Lucien Krampf, pour Mouvement
Entretiens Musique

Sleaford Mods

De la crasse, de l’ego, du fric : le duo anglais incarne tous les clichés, tous les travers, toutes les conneries véhiculés sur la musique punk. La preuve en soliloque avec Jason Williamson, sa tête de gondole.

Par Emile Poivet

 

Au pays merveilleux du post-punk britannique, trois groupes se mettent sur la gueule pour savoir qui est coupable d’avoir confisqué la voix de la classe ouvrière. Sleaford Mods accuse les fils à papa d’IDLES de réappropriation culturelle ; Fat White Family explique qu’il serait temps que Sleaford Mods étende ses considérations au-de-là des kebabs et des salaires de merde ; en retour, Sleaford Mods les traite de « groupe de reprises de Moby ». IDLES conclura que la scène punk est en bien mauvaise santé. On en parle sur Twitter et dans le magazine NME, via une série d’entrefilets segmentés par de gros liens URL qui vous proposent d’« acheter vos places pour la tournée de » tel ou tel groupe pseudo-contestataire. Depuis Malcolm McLaren, la musique punk a toujours quelque chose à vendre.

Si les deux prolos de Sleaford Mods dissèquent aussi minutieusement les mérites des kebabs et des salaires de merde, c’est pour y avoir longtemps gouté. Depuis leur premier disque en 2007, la recette est la même : Andrew Fearn balance des boucles électroniques décharnées et Jason Williamson brode un râle intempestif qui enfonce toujours le même clou. On y voit défiler Nottingham et ses allées qui sentent la pisse, le pointage-rituel aux allocs du vendredi matin, les « contrats zéro heure » et les salaires qu’on claque en demi-grammes de cocaïne, tandis qu’une révolte fermente, peut-être, au fond d’une canette tiède.

Mais la notoriété du groupe a dépassé les rades du nord de l’Angleterre, et les frontières du royaume. S’ils s’accommodent volontiers de leur embourgeoisement, les deux musiciens ont dû réviser leurs méthodes. Sur Eton Alive, leur cinquième album fraîchement pressé, les instrus sont moins débiles, les gueulantes décentrées de la brique rouge de Nottingham. En tournée promotionnelle à travers l’Europe, Jason Williamson fait étape dans un chic hôtel parisien. À l’arrière d’un salon, la lumière du jour filtrée par les chutes de neige, il entame sa dixième heure d’interview : raide sur sa chaise, les bras noircis de tatouages croisés sur la poitrine, la jambe convulsée d’impatience. L’Express et Paris Match piétinent dans le vestibule.

 

« J’appartiendrai toujours à la classe ouvrière, personne ne peut me retirer ça. Une fois, quelqu’un a essayé de m’expliquer que parce que j’avais déménagé dans un quartier aisé, je n’en faisais plus partie. C’est idiot. Pour être un bourgeois, un vrai, il faut être né dedans. Je suis toujours un prolétaire, pour au moins deux raisons : a) Je n’ai pas beaucoup de vocabulaire, j’ai du mal avec les mots ; b) Je suis un peu rustre, je ne connais rien sur rien. C’est seulement récemment que j’ai découvert l’existence de la philo et des trucs comme ça. Par contre, j’ai cet humour qui n’appartient qu’à la classe ouvrière. Être prolétaire, c’est un feeling qui ne te quitte plus. Est-ce que j’en suis fier ? Non. Je les emmerde. Je détestais être en bas de l’échelle quand j’y étais. Maintenant, j’ai upgradé : j’ai joué au jeu de la mobilité ascendante, tu vois ce que je veux dire.

Je ne parle que pour moi, même si je le fais probablement mieux que d’autres. Y a pas de héros. Y a pas de représentant. Moi, je suis dans le game de l’entertainment. J’ai un gros ego. Je suis un peu carriériste. Je pense à l’argent. Je fais des choix intéressés qui m’assurent un peu de marketing et de publicité, j’essaie de m’insérer dans des espaces qui me permettront d’augmenter mes revenus. Toujours sans faire de compromis, ce que j’ai la chance de pouvoir encore me permettre. Je suis un capitaliste et un consommateur – le reste, c’est des conneries. Que l’on essaie de faire de moi le porte-parole de la “working class”, c’est aussi débile que naïf.

Je ne crois pas au changement. Je n’espère rien, j’y pense pas. Même si j’ai bien aimé voir la tronche de Macron quand il inspectait les dégâts autour de l’Arc de triomphe, après la manif des gilets jaunes. C’est le coup classique du néolibéralisme : il a une belle gueule, il nous explique gentiment qu’il faut se serrer la ceinture, et on se rend bien compte que c’est inacceptable. Les médias britanniques essaient de faire passer le mouvement pour une dérive raciste et homophobe : la détermination avec laquelle ils s’appliquent à le délégitimiser est très intéressante. Les gens veulent juste un peu de justice. Il va falloir que ça devienne beaucoup plus violent avant que quelque chose ne se débloque. Et même s’ils arrivent à rendre le système plus vivable, ce sera toujours “le système”. Le système te fera toujours des croche-pieds. Mais en attendant, la vie continue.

Est-ce que ça pourrait en être différemment ? Ça pourrait. Seulement, moi je ne sais pas chasser, ni grimper aux arbres, ni faire du feu. Un retour à la terre serait une vraie alternative. Mais je ne vois pas comment on pourrait couler du béton, ou gérer le réseau d’électricité, en dehors du capitalisme. Je ne souhaite ni le chaos, ni l’anarchie : dans la pratique, ce sont deux choses terribles. Alors qu’est-ce qu’on fait ? En tant qu’êtres humains, on fonce droit dans le mur. Il est impossible de tenir une conduite rationnelle éternellement, il y aura toujours quelque chose pour nous faire dévier. Parce qu’au fond, on en meurt d’envie.

En Angleterre, des gens crèvent dans la rue. Ce sont des meurtres d’État. Les allocs supprimées, les programmes de réinsertion foireux, ce genre de choses vont marquer l’histoire d’une tache sombre. C’est ça qui me fout en rogne. Le Brexit est un tel merdier qu’on envisage maintenant d’avoir un deuxième referendum. Évidemment, certains assurent que ce serait un désastre, que le peuple prendrait la rue. Qui ? Montrez-moi qui. Les racistes, la English Defence League ? Une infime minorité. Qu’est-ce qu’ils vont faire ? Frapper à ma porte ? Qu’ils viennent, on va se marrer. Non, quoique, ce serait un putain de cauchemar.

En musique comme en politique, on se retrouve à écouter des trucs parce qu’ils sont faciles, qu’ils nous font penser à quelque chose qui a été bien, il y a longtemps. Mais il ne faut pas oublier que les gens ont la responsabilité de réfléchir, de questionner ce qu’on leur sert. Les algorithmes ont beau être puissants, ils ne sont pas entièrement déterministes. Alors, certes, les classes défavorisées sont particulièrement exposées aux discours restreints et biaisés, l’information qui leur parvient est un peu limitée. C’est compliqué. Mais putain, j’ai du mal à ne pas en vouloir aux gens qui disent “c’est la faute des étrangers”, faut leur faire fermer leurs gueules. Faut leur dire “t’es un enfoiré”. T’es un enfoiré, mec. Désolé. Fin de la conversation. »

 

Propos recuillis par Émile Poivet